SOMMAIRE. --But du christianisme dans la réforme des moeurs
publiques. --Du _vectigal_, ou _impôt lustral_, que payaient les
prostituées dans l'empire romain. --Les _travaux de jour_ et les
_travaux de nuit_. --Le vectigal obscène. --La taxe mérétricienne
sous Héliogabale. --L'_aurum lustrale_. --Les percepteurs du
vectigal de la prostitution. --Épitaphe d'un agent de cette
espèce. --Alexandre Sévère décide que l'_or lustral_ sera employé
à des fondations d'utilité publique. --Suppression du droit
d'exercice pour la prostitution masculine. --Le _chrysargyre_. --La
capitation lustrale limitée à cinq années. --Les collecteurs du
_chrysargyre_. --Épitaphe du premier _lustral_ de l'empire. --Sa
fille _Verecundina_, ou _Pudibonde_. --Dissertation sur l'origine
du mot _lustral_. --Constantin-le-Grand n'est pas le créateur du
chrysargyre. --Édits de cet empereur sur la _collation lustrale_.
--Protestation des philosophes contre le tribut de la Prostitution.
--Théodose II supprime la taxe des lénons dans la collation
lustrale. --Les prolégomènes de sa novelle _De lenonibus_.
--Les courtisanes restent tributaires du fisc. --Recensement des
prostituées. --Explication de la constitution du chrysargyre,
par Cédrénus. --Rigueurs des collecteurs des deniers du vectigal
impur. --Comment s'y prenaient ces agents pour établir les rôles
de la Prostitution. --L'empereur Anastase abolit le chrysargyre.
--Projets des percepteurs et des fermiers de cet impôt pour
en obtenir le rétablissement. --Comment Anastase s'y prit pour
déjouer leurs espérances. --Le chrysargyre reparaît sous Justinien.
--Indulgence de cet empereur pour les prostituées. --L'impératrice
Théodora. --Maison de retraite et de pénitence pour les femmes
publiques. --Les cinq cents recluses de l'impératrice.
Il nous reste à examiner l'influence que le christianisme exerça sur la
jurisprudence romaine et sur les décrets des empereurs, au point de vue
de la Prostitution. Cette influence notable, qui émanait des conciles,
ne s'écartait pas de leur doctrine, et tous les empereurs chrétiens,
depuis Constantin jusqu'à Justinien, se sont appliqués à renfermer la
Prostitution dans des limites plus étroites, sous une surveillance
plus sévère, sans compromettre, en essayant de la supprimer tout à
fait, la sécurité de la vie sociale. On ne saurait donc douter que
les empereurs, n'aient été dirigés, en cette occasion, par la raison
éclairée des Pères de l'Église, qui admettaient l'existence de la
Prostitution dans un État, comme un mal nécessaire et incurable, comme
une plaie qu'il ne faut pas cicatriser, mais seulement restreindre et
dissimuler. Mais, en revanche, par le même système, ils cherchaient
à détruire le mal dans son principe, en opposant la pénalité la plus
rigoureuse à tous les actes du _lenocinium_. On peut donc résumer ainsi
le but du christianisme dans la réforme des moeurs publiques, par la
législation impériale: arrêter les progrès de la Prostitution, diminuer
et circonscrire son domaine, en écarter tous ses parasites impurs,
la laisser subsister dans l'ombre du mépris pour l'usage de quelques
pervers, la rendre, s'il était possible, plus honteuse, plus dégradante
encore, et mettre entre elle et la vie honnête une ligne de démarcation
plus profonde et plus marquée.
Mais avant d'aborder ce que nous nommerons la Police chrétienne de la
Prostitution sous Constantin et ses successeurs, nous devons traiter
un sujet qui s'y rattache et qui mérite d'être étudié à part. Nous
voulons parler du vectigal ou de l'impôt lustral que payaient les
prostituées dans tout l'empire romain, depuis le règne de Caligula,
qui avait établi cet impôt. Il est remarquable que ce scandaleux
vectigal, prélevé sur la dépravation sociale, ait subsisté jusqu'à
Anastase Ier, et que les empereurs chrétiens antérieurs à ce prince
aient consenti à souiller leurs mains, en puisant l'or à cette source
immorale. Il est vrai qu'ils semblent avoir voulu épurer cet or
infâme, par des fondations pieuses et utiles, entre lesquelles nous
trouvons l'établissement d'une maison de refuge ou de pénitence pour
les prostituées. La taxe de la Prostitution, dans l'antiquité, est
un fait d'autant plus intéressant, que nous la verrons reparaître
plus régulière et moins arbitraire dans les temps modernes, sous le
régime d'une administration qui se prétend fondée sur la morale et la
religion.
Les Romains donnaient le nom de _vectigal_ à toute espèce d'impôt
tiré (_vectus_) de la substance du peuple qui y contribuait: tout
était matière à vectigal dans les choses et les habitudes de la vie
sociale; mais il ne paraît pas que la Prostitution ait été taxée
avant Caligula, qui ordonna que chaque prostituée payerait au fisc
la huitième partie de ses gains journaliers (_ex capturis_), ce
qui produisait un impôt proportionnel qui suivait le cours de la
Prostitution et qui montait ou descendait avec elle. Nous n'acceptons
pas cependant la distinction que le savant commentateur de Suétone,
Torrentius, croit devoir établir entre les travaux de nuit et ceux
de jour des prostituées, en disant que ces derniers seuls étaient
assimilés aux travaux des portefaix et soumis à la fiscalité impériale.
Le mot _captura_ ne porte pas cette distinction beaucoup trop subtile,
et Caligula n'était pas assez innocent pour se priver de la meilleure
part de ses revenus pornoboliques. Ce n'est pas tout; Caligula, pour
augmenter encore les produits du vectigal obscène, y fit contribuer
aussi tous ceux qui, hommes ou femmes, avaient exercé le mérétricium ou
le lénocinium; mais Suétone ne nous apprend pas quel était ce droit,
qui, sans doute, n'avait rien de fixe ni de permanent, puisque les
mariages étaient également frappés d'un droit du même genre (_nec non
et matrimonia obnoxia essent_). Ce vectigal n'avait certainement pas
pour objet de modérer les abus de la Prostitution en la rendant plus
onéreuse. C'était, au contraire, une prime de garantie de tolérance
que l'autorité exigeait de tous les agents de la dépravation publique.
Il y avait loin de là aux lois prohibitives de Tibère, qui exilait ou
déportait les prostituées patriciennes et les débauchés de l'ordre
équestre, pour punir les premières de s'être fait inscrire sur les
listes des courtisanes, et les seconds, d'avoir osé paraître sur le
théâtre ou dans l'arène. L'impôt créé par Caligula ne fut pas aboli
sous les règnes suivants, mais on en changea plusieurs fois l'assiette
et la forme, de manière à lui faire produire davantage et à y soumettre
le plus grand nombre possible de contribuables.
Nous avons vu (t. II, ch. 29) que l'exécrable Héliogabale avait
imaginé, pour accroître les produits de la Prostitution, d'ouvrir des
lupanars dans son palais même et d'élever arbitrairement les tarifs de
ces lupanars impériaux, dans lesquels accouraient les matrones, et les
chevaliers romains, jaloux de grossir les revenus de César. Mais la
taxe mérétricienne n'avait plus alors aucune mesure, et les percepteurs
chargés de la prélever la fixaient suivant leur caprice ou selon la
fortune des individus. Xiphilin emploie un mot grec analogue au mot
latin _captura_, de Suétone, en décrivant les institutions lupanaires
d'Héliogabale: +chrêmata te par' autôn synelege, kai egaurounto tais
empolais+. Le vectigal de la Prostitution, _meretricium_, comprenait
les droits de tous genres, qu'on percevait sur quiconque faisait
profession de débauche, quel que fût son sexe, ou son âge, ou son rang:
les lénons et les lènes n'étaient pas ménagés dans cette contribution
arbitraire, et les enfants rapportaient de plus fortes sommes que
les femmes, parce qu'ils étaient plus nombreux. Cet impôt honteux,
pour n'être pas confondu avec les autres _vectigalia_ de toute nature
qui écrasaient la population honnête, se déguisa dès lors sous la
dénomination d'_aurum lustrale_, soit qu'on entendît par là que la
taxe avait un caractère d'expiation ou équivalait à la purification
du fait obscène, soit plutôt qu'on fît allusion à la provenance même
de l'impôt, qui sortait surtout des lupanars appelés _lustra_. La
perception de cet impôt devait être très-difficile, et les receveurs
qui avaient mission de le toucher se trouvaient sans doute armés d'une
sorte d'autorité, à l'aide de laquelle ils pouvaient venir à bout du
mauvais vouloir des créatures dégradées qu'on avait mises sous leur
surveillance. Au reste, il est certain que les fonctions de collecteur
de l'or lustral n'entraînaient pas la note d'ignominie, pour ceux qui
remplissaient cette pénible charge publique; car on trouve, dans les
Inscriptions de Gruter, no 347, l'épitaphe d'un agent de cette espèce,
qui est qualifié ainsi: P. AELIO T. F. AVRI LVSTRALIS COACTORI.
L'impôt de l'or lustral rendait de trop grandes sommes au trésor
public, pour qu'on y renonçât aisément. Aussi, Alexandre Sévère, qui
avait horreur de cet or entaché d'infamie, décida qu'on le purifierait
en l'employant à des fondations d'utilité publique: il l'appliqua
donc à la restauration du Théâtre, du Cirque, de l'Amphithéâtre et
du Stade, afin que ces monuments, consacrés aux plaisirs du peuple,
fussent entretenus aux frais de la Prostitution. (_Lenonum vectigal_,
dit Suétone, _et meretricum et exoletorum, in sacrum ærarium inferri
vetuit_.) Lampride, en racontant cette honnête réforme qui signala le
règne d'Alexandre Sévère, ajoute que ce prince austère et vertueux
avait eu la pensée de faire disparaître entièrement les jeunes
auxiliaires de la débauche publique (_habuit in animo ut exoletos
vetaret_); mais l'empereur craignit que cette mesure ne convertît un
opprobre public en un débordement de passions particulières, «parce
que, dit l'historien des Césars, les hommes désirent plus vivement
ce qui leur est interdit et s'y portent avec une sorte de fureur.» Au
reste, comme Alexandre Sévère diminua tous les impôts (_vectigalia_)
et les réduisit à la trentième partie de ce qu'ils étaient sous
Héliogabale, on doit croire qu'il laissa subsister à l'ancien
taux celui de l'or lustral. Cet impôt subit pourtant différentes
modifications, auxquelles il est impossible d'assigner une époque. Sous
l'empereur Philippe, qui ne cachait pas ses préoccupations chrétiennes,
la Prostitution masculine cessa de payer un droit d'exercice, car
elle fut entièrement abolie en principe, sinon en fait, par un édit
impérial. (Voy. Lampride, ch. 23 de la Vie d'Alexandre Sévère.)
Plus tard, le vectigal impudique ne se paya plus que tous les cinq
ans, comme d'autres taxes résultant du métier et de la condition des
personnes. Il fut appelé alors _chrysargyrum_, mot formé du grec et
qui comprend les deux mots +chrysos+ et +argyrion+, _or_ et _argent_,
pour exprimer sans doute que les uns rachetaient leur infâme industrie
au poids de l'or, les autres au poids de l'argent, et que la taxe
était inégale pour tous, quoique le motif en fût homogène et que la
différence de la Prostitution ne réglât pas la différence du tarif
légal.
On n'a pas, d'ailleurs, de notions précises sur la quotité de la
capitation lustrale, qui était exigible au commencement de la cinquième
année de cette espèce de bail contracté entre l'État et les agents
directs ou indirects de la Prostitution. Le payement de l'impôt était,
en quelque sorte, une autorisation acquise d'exercer le scandaleux
métier pour lequel il fallait avoir un privilége et une patente, s'il
est possible de caractériser par ces expressions modernes un fait
ancien qu'elles représentent exactement. Le privilége lustral était
ainsi limité à cinq années, afin que les trafiquants de Prostitution
pussent toujours, avant l'expiration du délai de rigueur, déclarer
qu'ils abandonnaient l'exercice de leur métier ignoble et rentraient
dans la vie honnête. La collation des deniers du chrysargyre était
confiée à des officiers de bonnes moeurs, chargés d'établir les
taxes et de les faire tomber dans les caisses du trésor public. Ces
officiers avaient le titre de _lustralis_, comme on le voit dans une
inscription du recueil de Fabricius: PRIMIGENIO LVSTRALI AVGG. N. N.
ALFIA VERECVNDINA PATRI PIENTISSIMO. Cette inscription, qui doit être
du quatrième siècle, nous montre le principal gouverneur de la recette
lustrale ou plutôt le premier _lustral_ de l'Empire; mais elle ne le
nomme pas, en le qualifiant, au nom de sa fille, de père très-tendre
pour ses enfants, _patri pientissimo_. Le nom de la fille de ce
fermier de Prostitution mérite d'être remarqué: _Verecundina_ équivaut
à _pudibonde_, et un pareil nom n'est pas de trop, pour justifier
la position équivoque d'une fille qui avait été élevée au milieu des
impures attributions de la maison paternelle. Nous ne croyons pas qu'il
faille rapporter l'origine du mot _lustralis_ à la période de cinq ans,
pendant laquelle la Prostitution n'avait rien à payer au fisc; Ulpien
a pu employer _lustralis_ dans le sens de _quinquennal_ (de _lustrum_,
lustre), sans ôter à ce mot sa signification primitive qui comportait
une espèce de pénalité expiatoire.
Zosime, historien grec très-partial contre les chrétiens, reproche
amèrement à Constantin le Grand d'avoir frappé d'un nouvel impôt le
mérétricium, parce que le mot _chrysargyre_ semble n'avoir été employé
que vers cette époque; mais Zosime ne fournit aucune preuve à l'appui
de l'accusation qu'il dirige contre la morale même de l'Évangile,
en attribuant au premier empereur chrétien la création d'un impôt
scandaleux et corrupteur. Il est certain que cet impôt existait depuis
Caligula et n'avait jamais été aboli, mais circonscrit et réglementé.
Constantin avait eu le projet de supprimer à la fois l'impôt et la
tolérance impure qui en était le prétexte: il publia de nouveaux édits
sur la _collation lustrale_, qui comprenait tous les genres de taxe,
exigée de toute nature de commerce, et il laissa subsister les lénons
et les courtisanes parmi les trafiquants qui devaient au fisc une part
de leurs bénéfices. C'était fermer les yeux sur un abus contraire à
l'esprit du christianisme et même à la simple philosophie, mais ce
n'était pas créer ni approuver cet abus, qui ne fut réformé en partie
que sous Théodose le Jeune. Au reste, dès le deuxième siècle, les
philosophes avaient déjà protesté de toute leur indignation contre
l'odieux impôt qui assurait l'impunité de la débauche, et qui plaçait
ses actes les plus avilissants sous la garantie du gouvernement.
Justin, dans son _Apologie pour les chrétiens_, écrite au milieu du
deuxième siècle, accuse énergiquement les empereurs de recevoir le
tribut de la Prostitution: «Comme les anciens, dit-il, nourrissaient
de grands troupeaux de boeufs et de chèvres, de même aujourd'hui
on élève des enfants destinés à l'infamie et des femmes de bonne
volonté (_muliebrem patientiam_, selon la traduction latine), et cette
multitude de femmes, de cinædes et de fellateurs à la bouche impure
(_apicorum spurco ore_) payent des redevances que vous n'avez pas honte
d'accepter!»
Ce fut Théodose II qui exécuta en partie ce que Constantin avait
projeté, et qui supprima la taxe des lénons dans la collation lustrale;
il n'aurait pu conserver cette taxe et défendre le lénocinium. En
mettant fin à ce hideux commerce et en le proscrivant, sous les peines
les plus sévères, il ne pardonna pas à l'incurie de ses prédécesseurs,
et il la leur reprocha hautement dans les prolégomènes de la novelle
_De lenonibus_, promulguée en 439: «L'insouciance de nos aïeux
s'était laissé circonvenir, dit-il, par la damnable habileté des
lénons, qui, sous prétexte de certaine prestation lustrale, étaient
autorisés à faire commerce de corruption et de débauche (_ut, sub
cujusdam lustralis prestationis obtentu, corrumpendi pudoris liceret
exercere commercium_).» Dans cette même novelle, l'empereur se demande
s'il pouvait être permis aux lénons d'habiter dans la capitale de
l'empire d'Orient, et si le trésor devait s'enrichir de leur infâme
industrie (_aut eorum turpissimo quæstu ærarium videretur augeri_).
Théodose retrancha donc les lénons de la collation lustrale; mais
il n'en exempta pas les courtisanes, qui restèrent tributaires du
fisc. Le chrysargyre continua d'être perçu avec beaucoup de sévérité
sur tous ceux qui s'occupaient de négoce à quelque titre que ce fût:
les lénons et les jeunes artisans de débauche ne furent plus compris
dans le recensement qui avait lieu tous les quatre ans et non, comme
avant le règne de Constantin, tous les cinq ans. Ce recensement se
faisait très-scrupuleusement dans tous les quartiers et dans toutes les
maisons, en sorte que chaque habitant avait à justifier de ses moyens
d'existence et à faire la part de l'empereur. Ceux qui ne pouvaient
payer la taxe, à cause de leur extrême pauvreté, n'échappaient pas aux
mauvais traitements que leur faisait souffrir l'exacteur. Zosime nous
apprend que la levée des deniers était faite, sous Constantin, avec
tant de rigueur, que les mères vendaient leurs enfants et que les pères
prostituaient leurs filles, pour acquitter l'impôt du chrysargyre,
le plus onéreux et le plus injuste de tous les impôts. On voit que le
vectigal impur n'avait pas cessé de s'étendre et d'envelopper dans ses
filets toute la population mercenaire des cités.
Les historiens ne sont pas d'accord entre eux sur l'application
de cette taxe, qui n'atteignait pas seulement les agents de la
Prostitution urbaine, et qui avait fini par devenir annuelle, au lieu
d'être exigible de quatre ans en quatre ans. Cependant Cédrénus, qui
compilait au onzième siècle son _Histoire universelle_ d'après des
chroniqueurs aujourd'hui perdus, a pris soin d'expliquer, à son point
de vue, la constitution du chrysargyre tel qu'il existait à la fin du
cinquième siècle. «Tout mendiant, dit-il, toute prostituée (+pornê+),
toute femme répudiée, tout esclave, tout affranchi, payaient certaine
redevance au trésor. On avait imposé aussi les mulets, les singes, les
juments et les chiens, fussent-ils en ville ou à la campagne. Homme
ou femme, chaque individu soumis à la taxe payait une pièce d'argent;
on en exigeait autant de chaque cheval, de chaque boeuf et de chaque
mulet, mais l'âne et le chien n'étaient taxés qu'à six oboles par
tête.» Cédrénus semble oublier, dans cette nomenclature, les négociants
de toute espèce (_negociatores_) qui participaient plus ou moins
au chrysargyre, et qui sont désignés collectivement par les décrets
relatifs à la taxe lustrale. Tous les historiens sont unanimes en ce
qui concerne la dureté des exacteurs, qu'ils représentent, d'ailleurs,
comme de hauts personnages honorés de la confiance particulière de
l'empereur. Cédrénus dit, à ce sujet, qu'un immense gémissement
s'élevait de la ville, des faubourgs et des campagnes voisines,
au moment où le fisc envoyait à la curée une implacable armée de
collecteurs, semblables à une nuée de sauterelles. Il paraît néanmoins
que les prostituées et leur vile escorte avaient plus à souffrir
que tous les autres contribuables, probablement parce que l'exaction
s'exerçait sur ces malheureuses sans aucun contrôle et à la merci des
officiers du fisc. Évagrius, dans son _Histoire ecclésiastique_ (Liv.
III, ch. 39), raconte qu'on allait à la recherche des courtisanes et
des débauchés dans les lupanars et dans les cabarets; qu'on employait
la ruse et la violence pour les convaincre du fait de Prostitution,
et qu'on ne leur donnait la liberté d'user de leur corps qu'après leur
avoir délivré un brevet (_charta_) qui constatait à la fois leur vilain
métier et le solde de l'impôt lustral.
Il était réservé à l'empereur Anastase d'accomplir une réforme que
réclamait depuis des siècles l'Église chrétienne, et que Constantin
le Grand n'avait pu effectuer malgré le désir qu'il en eut. Tel
est le témoignage d'un écrivain anonyme, auteur d'une relation _de
Synodis_, que cite Ducange dans son _Glossarium ad scriptores mediæ et
infimæ græcitatis_. Évagrius fait un récit curieux de l'abolition du
chrysargyre par Anastase, au commencement du sixième siècle. «Cette
exécrable taxe, dit-il, était un outrage à Dieu, une honte pour les
gentils eux-mêmes et un affront pour l'empire chrétien, puisqu'elle
autorisait les infamies dont elle partageait le lucre honteux.» Les
collecteurs qui présidaient à la perception du chrysargyre étaient
pourtant des hommes honorables, qui, après s'être enrichis aux dépens
du vice, remplissaient dans l'État les fonctions les plus imposantes,
et ne rougissaient pas des turpitudes que leurs secrétaires et leurs
agents avaient faites en leur nom et sous leur autorité. Anastase
fut instruit de toutes les horreurs qui se commettaient dans la
collation lustrale, et il résolut aussitôt de mettre fin à ce scandale.
Vainement, un habile homme, appelé Thucydide, essaya de prendre la
défense du chrysargyre et de prouver qu'il était aussi juste que
nécessaire, Anastase le dénonça comme immoral et inique devant le
sénat et l'abolit par une loi, en ordonnant de brûler les registres
des percepteurs et des fermiers de l'impôt. Ceux-ci se promirent bien
d'obtenir le rétablissement du chrysargyre, qui leur avait procuré
de si beaux bénéfices, et ils n'attendaient qu'un nouveau règne pour
reconstituer l'assiette de cet impôt à l'aide des chartes originales
qu'ils avaient conservées ou qu'ils savaient pouvoir retrouver au
besoin. Mais Anastase, averti de leurs espérances et de leurs projets,
voulut leur porter un dernier coup.
Il feignit de regretter la précipitation avec laquelle il avait agi, en
se privant d'une source si productive de revenus publics; il s'accusa
tout haut d'imprudence et il se plaignit de n'avoir point écouté les
conseils de Thucydide, qui le suppliait de respecter un impôt que les
empereurs, depuis Caligula, avaient considéré comme la richesse du
trésor impérial. Est-ce que cet or n'était pas purifié par l'usage
qu'on en faisait, lorsqu'on l'appliquait aux dépenses de l'armée et du
culte? Là-dessus, Anastase témoigne l'intention de rétablir l'impôt.
Il mande auprès de lui les percepteurs du chrysargyre et leur déclare
qu'il se repent d'avoir appauvri l'État par la suppression de la taxe
lustrale. Tous les assistants se réjouissent de voir l'empereur dans
de telles dispositions, et ils ne lui cachent pas qu'on peut encore
rassembler les chartes et les titres originaux d'après lesquels
on rétablira les registres du fisc. Anastase les félicite de leur
zèle et les encourage à n'épargner ni soins, ni peines pour réunir
tous les titres qui existent encore. Les fermiers du chrysargyre
s'empressent d'obéir et vont à la recherche de ces titres, pendant
que la désolation s'empare de la gent mérétricienne, qui s'était
vue délivrée d'une odieuse servitude. On ne se rendait pas compte du
motif qui avait déterminé l'empereur à revenir sur un acte approuvé
et applaudi par tous les vrais chrétiens. On savait que les moines de
Jérusalem avaient envoyé à Constantinople une députation chargée de
solliciter, au nom de l'Église, l'abolition du chrysargyre; or les
envoyés monastiques avaient été reçus avec beaucoup d'égards chez
l'empereur, qui s'était même beaucoup intéressé à la représentation
d'une tragédie grecque, dans laquelle Timothée de Gaza, non moins
recommandable par sa réputation de sagesse que par son talent de poëte,
avait caractérisé les abominations de cet impôt, digne de Caligula,
son créateur. Anastase dissimula, jusqu'à ce que les chartes originales
lui eussent été livrées, à la diligence des receveurs, qui parvinrent
à les découvrir dans les archives et chez les particuliers. «Est-ce là
tout?» demanda-t-il au premier _lustral_ de l'empire. Sur la réponse
affirmative de cet officier, il fit publier, au son des trompettes, que
le peuple était invité à se rendre au cirque pour y voir un spectacle
qu'on n'avait jamais vu et qu'on ne reverrait jamais. Le peuple ne
manqua point à l'appel: toutes les chartes de l'impôt avaient été
amassées au milieu du cirque; un héraut annonça aux assistants que
le chrysargyre était condamné au feu, comme impie et infâme. Tout fut
brûlé, en effet, aux acclamations de la multitude, et les cendres de
cet amas de papyrus retombèrent sur la tête des courtisanes et des
lénons, qui n'avaient pas été les derniers à envahir les gradins du
cirque.
Il paraîtrait cependant que le chrysargyre ne fut pas complétement
anéanti dans les flammes, et qu'il ressuscita sous une autre forme, de
manière à fournir encore des sommes considérables au trésor public.
Il existait sous le règne de Justinien, qui évita pourtant de le
spécifier dans le règlement des collecteurs d'impôts (_De exactoribus
tributorum_, C. Just., lib. X, tit. 19). Justinien ne le mentionne
pas davantage dans sa novelle contre les lénons, qui avaient relevé
la tête et qui s'adonnaient ouvertement à leur horrible commerce. On
doit supposer que les femmes seules étaient admises aux oeuvres et
à la taxe de la Prostitution légale, où ne figuraient plus, du moins
ostensiblement, les courtiers et les agents passibles de la débauche.
Nous remarquerons que Justinien est plus indulgent que Théodose,
pour la Prostitution et pour les malheureuses qui l'exercent: il a
révoqué les lois romaines, en vertu desquelles il n'était pas permis
aux citoyens d'épouser des femmes de théâtre notées d'infamie; il a
épousé Théodora, naguère fameuse entre les prostituées, fille d'une
courtisane de bas étage, et digne des leçons de sa mère; Justinien
a couvert du manteau impérial les souillures de cette baladine, qui
avait promené sa honte de ville en ville, avant de monter sur le trône
des impératrices; mais Justinien se souvient toujours que sa femme
avait servi sur la scène aux plaisirs de la populace, et s'était vue
expulsée par les magistrats, qui l'accusaient de corrompre la jeunesse.
Théodora ne l'avait peut-être pas oublié elle-même, et ce fut pour
expier les débordements de sa jeunesse, qu'elle fonda une maison de
retraite et de pénitence pour ses anciennes compagnes d'impureté. Il
est probable que cette fondation pieuse, que lui avaient conseillée les
réminiscences de son premier état, fut faite des deniers de l'impôt
lustral. Procope n'en dit rien, lorsqu'il parle de ce couvent d'un
nouveau genre, dans son Traité des édifices construits sous le règne
de Justinien; mais on a tout lieu de supposer que, depuis Alexandre
Sévère, le produit du vectigal impur s'appliquait spécialement à des
travaux d'utilité publique. Il était dans l'esprit du christianisme
d'employer l'argent de la Prostitution, à la combattre et à réparer ses
funestes effets. Mais Théodora échoua dans l'exécution de son idée, qui
devait produire d'heureux résultats dans d'autres tentatives analogues
que nous verrons se reproduire souvent au moyen âge. Cette courtisane
couronnée eut l'imprudence de recourir à la violence plutôt qu'à la
persuasion. Cinq cents femmes publiques furent enlevées dans les rues
de Constantinople et transportées dans un ancien palais situé sur la
rive asiatique du Bosphore. Ce palais avait été magnifiquement disposé
pour recevoir les recluses; on y avait rassemblé tout ce qui pouvait
les consoler de la perte de leur liberté et de leur état; l'impératrice
n'avait rien négligé pour que les pénitentes trouvassent là de quoi
se distraire d'une manière édifiante; mais ces malheureuses, séparées
de leurs amants et de leurs orgies, préférèrent une prompte mort à une
vie solitaire, privée des joies sensuelles; la plupart se précipitèrent
dans la mer, dès la première nuit, et celles qui restèrent dans leur
prison dorée moururent de langueur ou de désespoir. Procope ne nous
apprend point si Théodora persista dans un essai de moralisation forcée
qui lui avait si mal réussi. Les pauvres victimes, qu'elle faisait
enfermer ainsi de vive force, seraient retournées joyeusement à la
Prostitution, si on les eût laissées libres de sortir du triste refuge
que Théodora leur avait donné.