CHAPITRE V.

SOMMAIRE. --La Prostitution sacrée et la Prostitution hospitalière,

dans le christianisme. --Les ermites, les vierges et les premiers

moines. --Tableau des souffrances physiques auxquelles se soumirent

les Pères du désert. --Les filles et les femmes ermites. --Légende

de saint Arsène et de la patricienne romaine. --Le jeune solitaire

et le patriarche. --L'ermite et sa mère. --Légende populaire de

saint Barlaam et du roi Josaphat. --Le démon de la luxure et de

la convoitise. --Légende d'un vieil ermite qui eut ce démon à

combattre. --La Prostitution hospitalière dans les agapes nocturnes

et à travers les solitudes catholiques. --Les moines errants. --Les

_Sarabaïtes_. --Conduite impudente de ces moines dissolus. --Moeurs

relâchées de certaines abbayes de femmes. --La Prostitution sacrée

dans le culte des images. --Les saints apocryphes. --Culte obscène

rendu en divers endroits jusqu'à la révolution française, par

les femmes stériles, les maris impuissants et les _maléficiés_,

aux saints Paterne, René, Prix, Gilles, Renaud, Guignolet, etc.

--Légende de saint Guignolet. --L'oeil d'Isis et l'oie de Priape.

--Statue indécente de saint Guignolet à Montreuil en Picardie.

--Saint Paterne. --Saint Guerlichon. --Saint Gilles. --Saint René.

--Saint Prix. --Saint Arnaud. --Vestiges du paganisme dans le culte

chrétien.

Le christianisme, lorsqu'il était en lutte avec la Prostitution

païenne, trouva donc, dans son propre sein, d'indignes adversaires

qui s'efforcèrent de le souiller de tous les désordres les plus

abominables. Ces adversaires étaient quelquefois suscités par les

religions profanes, que la foi du Christ sapait dans leurs honteuses

racines attachées aux passions sensuelles de l'homme qui avait fait

ses dieux à son image. Quelquefois aussi, les hérésiarques les plus

redoutables n'étaient que des catéchumènes ignorants ou des diacres de

bonne volonté, exaltés et aveuglés par les austérités, la prière et

la solitude. Voilà comment la continence excessive pouvait produire

l'excessive impureté; voilà comment des chrétiens, longtemps chastes

et vertueux, se laissaient emporter à des aberrations criminelles,

que les gentils eux-mêmes ne se fussent pas permises. Le principe de

la chasteté de l'âme et du corps était la plus grande force de cette

loi nouvelle, qui avait fait par là des esclaves soumis en faisant

des prosélytes. Les docteurs et les Pères de l'Église ne cessèrent

donc, en aucun temps, de poursuivre et de terrasser le paganisme dans

les oeuvres de la Prostitution sacrée et légale. Mais, chose étrange!

pendant que le christianisme naissant livrait cette guerre infatigable

aux doctrines et aux actes de l'iniquité, il ne s'apercevait pas que

la Prostitution sacrée, et même la Prostitution hospitalière, ces deux

soeurs aussi vieilles que le monde, osaient déjà reparaître sous un

déguisement chrétien, qui changeait complétement leur caractère et

dissimulait leur origine primitive. Grâce à ce déguisement sous lequel

on ne les reconnaissait plus, quoiqu'elles se révélassent assez par

leurs actes, elles occupèrent une place parasite que l'hérésie leur

avait conquise, et que la morale religieuse ne parvint à leur enlever

que fort tard, en purifiant tout ce qui avait porté trace de leur

passage.

Ce fut dans la vie ascétique des ermites, des vierges et des premiers

moines, que la Prostitution hospitalière, cette forme naïve de la

Prostitution sacrée, sembla, sinon renaître, du moins essayer de

prouver qu'elle avait existé dans des circonstances analogues. Des

solitaires de l'un et de l'autre sexe avaient rompu violemment avec

le siècle, et s'étaient retirés le long des rives du Jourdain et dans

les déserts de la Thébaïde, pour y vivre d'une vie contemplative et

pénitente, loin du péché, ce lion dévorant qu'ils redoutaient cent

fois plus que les lions de ces vastes solitudes. Il fallait des

années de cette existence laborieuse et sauvage, pour que le démon

de la chair fût dompté, pour que ses ardeurs fussent éteintes, pour

que l'esprit fût définitivement maître du corps. Pendant ces années

de lutte et d'épreuve, où la révolte des sens menaçait souvent de

briser toutes les entraves de la continence, l'âme avait des heures de

doute et de faiblesse, des intervalles de vertige et de folie. Alors,

de voluptueuses hallucinations erraient à l'entour de ces pauvres

victimes du Tentateur; le saint homme ou la sainte femme n'avait plus

conscience de son individualité ni de son état; la cellule étroite et

nue, la caverne sombre et froide, la hutte misérable et ouverte aux

intempéries de l'air se transformait, dans les rêves de celui ou de

celle qui l'occupait, en un palais embaumé de parfums, resplendissant

d'étoffes de soie, tout rempli de musique et de chants, tout encombré

de vases d'or et d'argent, de tapis et de coussins, de tables

chargées de mets exquis et de vins délicieux. Ordinairement, la prière

triomphait de ces piéges de l'enfer, et le souffle de Dieu dissipait le

nuage fascinateur; mais, dans ces moments difficiles, dans ces nuits

d'insomnie brûlantes, dans ces journées de retour involontaire vers

les choses de la terre, si tout à coup un voyageur égaré pénétrait

dans l'asile de la vierge aux abois, si une femme, une chrétienne,

avide des consolations de la parole de Dieu, apparaissait soudain aux

yeux du patriarche en délire, le patriarche, la vierge, pouvaient se

croire encore aux anciens temps bibliques et s'incliner avec amour

devant l'hôte divin que le ciel lui envoyait. Le diable y aidant, la

Prostitution hospitalière reprenait son empire, et laissait ensuite

dans les larmes et le repentir la fragile vertu qu'elle avait abusée,

avec les illusions de la science et les vanités du coeur humain.

Était-il même besoin que les frères ou les soeurs, qui venaient ainsi

visiter des solitaires, passassent pour des anges, et le devoir de

l'hospitalité n'était-il pas toujours un encouragement au péché que

l'occasion déterminait?

En lisant les vies des Pères du désert, on voit à chaque page quelle

était la puissance de la chair sur ces natures énergiques, épuisées

par les jeûnes, les macérations et les souffrances physiques, mais

exaltées aussi par la terreur du péché et l'impatience de la perfection

spirituelle. «Hélas, mon Dieu! raconte saint Jérôme, le modèle des

anachorètes; combien de fois, lorsque j'étais dans cette affreuse

solitude, toute brûlée par les ardeurs du soleil, croyais-je encore

me trouver au milieu des délices et des divertissements de Rome!

Mes membres tout languissants faisaient horreur à voir par le sac

dont ils étaient couverts; ma peau était aussi noire que celle d'un

Éthiopien. Je ne faisais que pleurer et gémir; je ne dormais point, et

si le sommeil m'accablait quelquefois et me fermait les yeux malgré

moi, malgré toutes mes résistances, je me jetais sur la terre nue

plutôt pour y briser mes os que pour les reposer. Je ne parle point

de ma nourriture, puisque les solitaires, en quelque langueur qu'ils

soient, ne boivent jamais que de l'eau froide, et que ce serait une

sorte d'excès que de manger un aliment cuit. Et moi, qui me trouvais

dans cet état et qui m'étais condamné à cette peine volontaire par la

crainte que j'avais de l'enfer; moi qui n'avais pour compagnie que les

scorpions et les bêtes féroces, je m'imaginais néanmoins quelquefois

être dans la compagnie des jeunes filles! Mon visage était tout pâle

à force de jeûnes; mon corps était tout froid et tout desséché, et je

sentais néanmoins des chaleurs impures qui rendaient ma concupiscence

toute vivante et tout embrasée dans une chair à demi morte. Combien de

fois me suis-je prosterné aux pieds du Fils de Dieu, pour les arroser

de mes larmes et les essuyer de mes cheveux! Combien de fois passai-je

les semaines entières à dompter ma chair rebelle! Combien de fois ai-je

consumé les jours et les nuits, criant continuellement et ne cessant de

me frapper la poitrine jusqu'à ce que la tranquillité me fût rendue!

J'avais horreur de ma cellule, comme si elle eût connu mes pensées

impures, et j'allais, tout irrité contre moi-même, me précipiter,

m'enfoncer dans les déserts les plus sauvages. Si je voyais quelque

roche bien horrible, quelque caverne bien sombre, quelque montagne

bien escarpée, c'était le lieu que je choisissais pour y offrir à

Dieu mes prières, et pour y faire retentir mes gémissements. Enfin,

Dieu, qui écoutait mes soupirs et mes larmes, après avoir vu mes yeux

si longtemps attachés sur lui, me mettait dans une telle disposition

d'esprit, qu'il me semblait tout à coup que je fusse dans la compagnie

des anges, et que dans des transports de joie je m'écriais: Je courrai

après vous, pour suivre l'odeur de vos parfums!»

Ce passage, qui trouverait son analogue dans les confessions de chaque

Père du désert, suffit pour nous initier à la nature des tentations

diaboliques qui assiégeaient ces saints personnages. On s'explique

assez l'influence provocatrice que devait avoir la vue d'une personne

d'un autre sexe sur un esprit torturé de concupiscence, sur un corps

irrité de privations. Nous avons déjà vu l'abbé Zosime poursuivant,

dans les sables de l'Égypte, une créature toute nue au corps noir et

brûlé par le soleil, laquelle n'était autre que la fameuse pécheresse

dite Marie l'Égyptienne. Il y avait en Afrique et dans l'Asie-Mineure

une multitude de filles et de femmes ermites qui se consacraient à

la vie monastique, et qui n'échappaient pas sans combat aux terribles

émotions de la chair; ce qui faisait dire à saint Jérôme, témoin, juge

et partie de ces entraînements tyranniques: «Je place la virginité

dans le ciel et ne me vante pas de l'avoir.» L'histoire des Pères,

recueillie et écrite par lui, est pleine de récits singuliers qui nous

montrent les solitaires des deux sexes, en communication permanente

avec des êtres qui leur viennent du ciel ou de l'enfer, pour les

tenter ou pour les encourager. On peut aussi, sans vouloir contester le

caractère religieux et touchant de ces récits extraordinaires, supposer

que le voisinage et la fréquentation des deux sexes, au fond de ces

solitudes peuplées de cellules et de pénitences, devaient engendrer

bien des abus au point de vue des moeurs, si l'on se rend compte des

passions fougueuses que la retraite, le silence, le jeûne et l'insomnie

développent dans une âme ardente et fanatique. La soumission des sens

était souvent au-dessus des forces humaines, et le démon, à qui l'on

attribuait ces déchaînements de luxure, venait en aide à tous les

troubles de l'esprit et à toutes les rébellions du corps.

Saint Arsène, qui vivait tout nu dans le désert, et qui se nourrissait

d'herbes comme les bêtes en fuyant l'approche de ses semblables,

trouva un jour à la porte de sa cellule une femme noble et âgée, que

la dévotion avait amenée vers lui: «Si tu veux voir mon visage, lui

dit-il avec indignation, regarde!» Mais elle n'osa pas regarder et

elle resta prosternée devant le solitaire: «Tu retourneras à Rome,

reprit-il tristement, et tu diras à d'autres femmes que tu as vu l'abbé

Arsène, et elles viendront aussi pour me voir!--Avec la permission

de Dieu, répliqua-t-elle en s'attristant de la tristesse du saint,

je ne souffrirai qu'aucune femme vienne ici!--Je demande à Dieu

d'effacer ton souvenir de mon coeur!» murmura le pauvre abbé. Cette

dame revint de sa visite au désert, avec la fièvre et une profonde

amertume; elle voulait mourir: «Ne sais-tu pas, lui dit-un archevêque

qui lui apporta des consolations, ne sais-tu pas que tu es une femme

et que le démon emploie la femme pour attaquer les solitaires? C'est

ce qui fait qu'Arsène t'a parlé ainsi, mais il prie sans cesse pour

ton âme.» Et cette dame consentit à vivre. Le légendaire qui rapporte

cette mélancolique aventure, le naïf Jacques de Voragine, y ajoute

deux autres exemples qui prouvent la fragilité humaine chez les plus

vénérables confesseurs. Un jeune solitaire disait à un patriarche

dont il était le disciple: «Tu as vieilli; rapprochons-nous un

peu du monde?--Allons là où il n'y a point de femmes! répondit le

vieillard.--Ce n'est qu'au désert, reprit le jeune homme, que l'on

n'est point exposé à rencontrer des femmes.--Mène-moi donc au désert!»

Un autre Père, pour porter sa vieille mère et l'aider à traverser une

rivière, se couvrit les mains avec son manteau: «Pourquoi couvres-tu

ainsi tes mains, mon fils? lui demanda la bonne femme.--Le corps d'une

femme est du feu! répondit-il en chassant le démon avec des signes de

croix. Pendant que je te touchais, ma mère, le souvenir d'autres femmes

se réveillait dans mon coeur!»

Le vilain rôle que jouait le démon pour faire pécher les saints par

convoitise de la chair est nettement établi dans la légende populaire

de saint Barlaam et du roi Josaphat, légende qui a souvent inspiré

l'épopée romanesque du moyen âge dans toutes les langues. Barlaam

convertit Josaphat, fils d'un roi idolâtre, que la légende nomme sans

doute par allégorie: le roi Avenir. Ce roi se désole de voir son fils

devenu chrétien, et il s'efforce de le ramener à la religion des faux

dieux. Le magicien Théodas conseille au roi d'éloigner de son fils tous

les hommes et de le faire servir par de belles femmes bien parées et

bien séduisantes: «J'enverrai vers lui un des esprits que j'ai sous

mes ordres, afin de le porter à la luxure, dit-il; car rien n'est plus

propre que la figure des femmes à séduire les jeunes gens.» D'après ce

conseil pervers, le jeune chrétien fut enfermé au milieu d'un sérail

de femmes qui le provoquaient sans cesse au péché, et le malin esprit,

envoyé par le magicien, s'empara de Josaphat avec tant de puissance que

celui-ci eût bientôt succombé si le Dieu des chrétiens ne fût venu à

son aide. Il résista donc à la tentation et soumit la chair à l'empire

de l'âme. Mais on lui présenta une fille de roi, qui était parfaitement

belle, et qui produisit sur lui plus d'effet que toutes les autres

femmes; il essaya de la convertir, tout en admirant sa beauté

enchanteresse: «Si tu veux que je renonce aux idoles, épouse-moi! lui

dit cette sirène. Les chrétiens n'ont pas le mariage en aversion; ils

le louent, au contraire; car les patriarches, les prophètes et saint

Pierre, le prince des apôtres, ont été mariés.--C'est en vain que tu me

persécutes, répondit-il en se détournant. Il est permis aux chrétiens

de se marier, mais cela n'est point permis à ceux qui ont fait voeu

de virginité.» Elle fit semblant de pleurer, et elle le regarda plus

tendrement: «Si tu veux contribuer à mon salut, murmura-t-elle d'une

voix tremblante, accorde-moi une demande qui est bien peu de chose:

couche cette nuit avec moi, et je te promets qu'au point du jour je

me ferai chrétienne.» Josaphat n'était pas préparé à cette étrange

proposition: il savait quelle joie pour les anges que la conversion

d'un idolâtre; il savait également quelle tristesse leur cause le péché

de luxure; néanmoins il balançait, et il cherchait dans les regards

de la séductrice le honteux courage du péché. Alors le malin esprit,

qui avait mission de le faire pécher, dit à ses compagnons infernaux:

«Voyez comme cette jeune fille ébranle la vertu de ce jeune homme que

nous n'avions pu vaincre? Venez donc et jetons-nous sur lui, car le

moment est opportun.» Josaphat, en effet, se sentait embrasé des feux

de la concupiscence, tandis que le démon lui suggérait la détestable

pensée de sauver au prix de son âme l'âme de cette jolie païenne. Mais,

avant de consentir à ce qu'on attendait de sa charité chrétienne, il

fit un signe de croix et se mit en oraison. Aussitôt il s'endormit, et

fut transporté en songe dans le séjour des bienheureux. A son réveil,

selon les paroles du naïf compilateur de la _Légende dorée_ qui a suivi

pas à pas le récit de Jean de Damascène: «La beauté de cette fille

et de ses compagnes ne lui inspira plus que le dégoût qu'on ressent à

l'aspect de la plus sale ordure.»

Les Pères de l'Église croyaient à l'existence d'un démon qui présidait

particulièrement à la luxure, et qui avait pour rôle d'exciter la

concupiscence charnelle parmi les hommes idolâtres ou chrétiens.

On trouve ce démon à chaque page dans la vie des Pères et dans les

légendes des saints; il emprunte les formes les plus attrayantes

pour entraîner à mal les vierges et les confesseurs; il est souvent

repoussé et mis en fuite, mais quelquefois il en arrive à ses fins,

et il invente les fourberies les plus singulières pour venir à bout

de la continence d'un anachorète. Nous serions en peine de dire si ce

démon de la luxure et de la convoitise était le même que celui de la

Prostitution que nous rencontrons sous ce nom (_demon scortationis_)

dans l'Histoire ecclésiastique d'Évagrius (chap. 26), mais qui n'y

fait rien pour justifier son nom. Un vieil ermite déjouait depuis bien

des années toutes les ruses de ce démon, qui l'assiégeait de mille

manières avec une ardeur infatigable. Cet ermite, il est vrai, avait sa

cellule sur le mont des Oliviers, où l'esprit de Dieu était toujours

présent: «Quand me laisseras-tu donc tranquille? lui dit un jour le

pieux solitaire. Va-t'en, car tu as vieilli autant que moi.» Le démon

lui apparut alors, et lui promit de ne plus le tourmenter, pourvu que

le saint homme jurât de ne rien révéler à personne au monde de ce que

lui confierait le démon. L'ermite s'empresse d'acheter son repos à ce

prix-là, et fait le serment qu'exige son tentateur; mais ensuite ce

dernier lui dit avec malice: «Je te conseille de ne plus adorer cette

image qui représente une femme tenant entre ses bras un enfant.» Le

démon se retire là-dessus, et le vieillard reste tout inquiet d'un

semblable conseil que son serment l'empêche de révéler même à son

confesseur. Profondément troublé dans sa conscience, il se rend à la

ville voisine, nommée Pharan, et va se confesser à l'abbé Théodore, qui

lui donne l'absolution de son parjure: «Hâte-toi seulement de sortir

de cette ville, qui n'est qu'un grand lupanar, lui dit-il, car tu ne

serais pas le plus fort contre le démon de la Prostitution, mais adore

en partant Jésus-Christ et sa divine mère.» Le vieillard, rentré dans

sa cellule, y retrouve le démon qui l'accuse de s'être parjuré: «Loin

de moi! s'écrie le saint qui le chasse à grands signes de croix; je

suis trop vieux pour t'écouter et pour te craindre!»

La vie cénobitique était donc assiégée de désirs sensuels et de pensées

mondaines: la victoire du Tentateur ne dépendait souvent que de sa

persévérance à tendre des piéges aux solitaires, et les occasions

de péché ne se reproduisaient que trop souvent. La Prostitution

hospitalière parlait plus haut que les austères enseignements de

l'Église; elle ne pénétrait pas seulement, avec les hérétiques, dans

les agapes nocturnes et dans la visitation des vierges et des veuves

chrétiennes; elle se promenait encore avec mystère à travers les

solitudes où se rassemblaient, pour prier et travailler en commun, les

frères et les soeurs de la nouvelle famille catholique. L'ignorance

et la crédulité préparaient les victimes que dévorait le monstre

de l'impudicité. Ce furent les hérésies qui amenèrent avec elles ce

prodigieux relâchement dans la chrétienté, dès l'année 230: «Il n'y

avait plus de charité dans la vie des chrétiens, raconte saint Cyprien,

témoin oculaire de cette triste époque, il n'y avait plus de discipline

dans les moeurs: les hommes peignaient leur barbe, les femmes fardaient

leur visage; on corrompait la pureté des yeux en violant l'ouvrage des

mains de Dieu, et celle des cheveux même en leur donnant une couleur

étrangère. On usait de subtilités et d'artifices pour tromper les

simples; les chrétiens surprenaient leurs frères par des infidélités

et des fourberies. On se mariait avec les infidèles; on prostituait

aux païens les membres de Jésus-Christ.» Ce passage et bien d'autres

témoigneraient au besoin de l'existence de la Prostitution hospitalière

dans la vie commune des chrétiens de l'un ou de l'autre sexe, malgré

les excommunications des conciles et les admonestations des docteurs.

Il faut attribuer ces mauvaises moeurs, qui régnaient dans un si

grand nombre de communautés de femmes, à l'influence démoralisatrice

d'une foule de moines errants et séculiers que la débauche et la

paresse multipliaient partout. Ces hérétiques vivaient joyeusement

dans le siècle, sans résidence fixe, sans occupation sédentaire, sans

moyens d'existence; ils se divisaient en une foule de sectes qui ne

se distinguaient entre elles que par des variétés de libertinage; ils

menaient tous le même genre de vie oisive et vagabonde, allant de ville

en ville, ou plutôt de couvent en couvent; car, avant l'institution

régulière des ordres monastiques, les vierges vouées et consacrées

vivaient ensemble dans la retraite et la prière, fuyant le contact

et la vue des païens, mais fréquentant volontiers les prêtres et les

fidèles. Entre ces sectes de fainéants et de débauchés, on remarquait

celle des sarabaïtes, qui sont nommés _remoboth_ par saint Jérôme et

_gyrovagues_ par les historiens du cinquième siècle. Les sarabaïtes,

dont le nom signifiait en langue égyptienne _indisciplinés_, faisaient

remonter leur origine au Juif Ananias, que saint Pierre punit de

son mensonge en le frappant de mort subite avec sa jeune femme

Saphira. Quoique soi-disant chrétiens, ils ne renonçaient pas à la

circoncision, qui favorisait leurs impures habitudes: «Tout chez eux

respire l'affectation, écrivait à Eustochie, en 384, saint Jérôme,

qui n'a garde de les confondre avec les cénobites et les anachorètes:

ils ont des manches et des chaussures larges, un vêtement encore plus

grossier; ils poussent de fréquents soupirs, sont exacts à visiter les

vierges, déchirent la réputation des clercs, et les jours de fête ils

se livrent aux excès de l'intempérance la plus effrénée (_saturantur

ad vomitum_).» Dans les commencements, ils formaient des associations

fraternelles, deux par deux ou trois par trois, et ils demandaient

au travail de leurs mains une nourriture frugale et commune; mais ils

avaient de fréquentes disputes, qui provenaient, selon saint Jérôme, de

ce que, vivant de leur chétive industrie, ils ne pouvaient souffrir de

maître: mais la cause de ces altercations, qui se terminaient souvent

par des voies de fait, résultait plutôt de leurs jalousies et de leurs

rivalités amoureuses. Ils ne tardèrent pas à s'isoler et à chercher

fortune chacun de son côté. Cassien, dans ses Commentaires (_Collat._

XVIII, c. 8), représente sous les traits les plus hideux la conduite

impudente de ces moines dissolus qui se propagèrent dans l'Égypte et

jusqu'au fond des déserts de la Thébaïde, et qui n'avaient pas encore

disparu au neuvième siècle, puisque Charlemagne fit une loi pour les

détruire (_Capitul. reg. Francor._, t. I, p. 370). Nous ne sommes

nullement portés à défendre et à justifier les sarabaïtes, comme a

essayé de le faire, dans les Mémoires de l'Académie de Gottingue (t.

VI, 1775), le savant François Walch, qui veut distinguer d'eux les

_gyrovagues_, en appliquant à ces derniers tous les débordements qu'on

impute aux sarabaïtes. Cassien, que nous préférons suivre dans nos

jugements sur ces hérétiques, les avait vus à l'oeuvre dans la haute

Égypte, où la seule ville d'Oxiringue renfermait plus de dix mille

vierges, et où la population entière ne se composait que de cénobites

et de moines. Quatre siècles plus tard, alors que les ordres religieux

étaient répandus par tout le monde chrétien et que la règle monastique

fermait la porte des cloîtres aux dangereux apôtres de la Prostitution

hospitalière, saint Benoît recommande à ses disciples de se défier

de ces corrupteurs: «Il y a une troisième et très-mauvaise classe de

moines, dit-il; c'est celle des sarabaïtes, qui, ne s'astreignant à

aucune règle, sourds aux conseils de l'expérience, conservant toujours

les goûts du siècle, osent mentir à Dieu, usurpant les ordres sacrés.

Réunis par deux, par trois, quelquefois même seuls, ils vivent sans

pasteur, renfermés non dans le bercail du Seigneur, mais dans leur

propre bergerie. Leur désir est leur loi; ils appellent saint tout

ce qui est de leur choix; ce qu'ils n'aiment point, ils le regardent

comme défendu.» La règle de saint Benoît parle aussi des gyrovagues qui

n'avaient ni feu ni lieu, et qui s'en allaient à l'aventure, mangeant,

buvant et logeant dans les couvents, où ils ne laissaient que trop de

souvenirs de leur intempérance, de leur irréligion et de leur impureté

(_per diversarum cellas hospitantur, semper vagi et nunquam stabiles et

propriis voluptatibus et gulæ illecebris servientes_).

Pour rechercher et découvrir les dernières traces de la Prostitution

hospitalière, il faudrait approfondir l'histoire monastique, et

constater les nombreux égarements qui ont prouvé la fragilité de la

vertu humaine et l'impuissance des voeux les plus sacrés. Nous verrions

que, dans les monastères de femmes, la réception des gens d'église

et l'hospitalité octroyée aux moines de passage entraînaient parfois

des désordres qui n'éclataient pas toujours en scandales, et qui ne

sortaient guère du silence de la vie religieuse. L'Église, comme une

mère indulgente, étouffait sous son manteau les infractions à la règle

et les déportements de son jeune troupeau. Elle avait, d'ailleurs, les

yeux ouverts sur les excès qui se cachaient en vain dans l'ombre de

ces asiles de pénitence. C'est moins dans les Actes des conciles et

dans les chroniques monacales, que dans la tradition appuyée sur le

témoignage des romans et des poésies populaires; c'est moins d'après

des faits nombreux et signalés que d'après le vague murmure des échos

du passé, qu'il serait possible de dépeindre les moeurs relâchées de

certaines abbayes, où l'arrivée d'un pèlerin ou d'un moine évoquait

des réminiscences joyeuses de l'hérésie des sarabaïtes. Le peuple,

qui avait des yeux et des oreilles, pour ainsi dire, dans l'intérieur

de ces asiles impénétrables, en racontait la légende scandaleuse, et

disait merveilles de l'hospitalité des couvents. Le fabliau du comte

Ory, qu'on retrouve sous différents noms dans presque toutes les

littératures du moyen âge, est une gracieuse indiscrétion qui nous en

apprend beaucoup plus sur cette hospitalité, que les actes authentiques

de la réformation de plusieurs couvents de femmes, dans lesquels le

désordre s'était introduit avec des hôtes aimables et audacieux. Nous

ne croyons pas devoir insister davantage sur la question délicate du

relâchement des moeurs claustrales et sur les dangers de l'hospitalité

monastique.

Quant à la Prostitution sacrée, qui appartenait exclusivement aux

religions de l'idolâtrie, et qui y avait imprimé ses souillures

allégoriques, on s'étonnera, on s'indignera sans doute qu'elle ait

cherché à revivre ou du moins à ne pas mourir tout entière dans

une religion fondée sur la morale la plus pure et remplie des plus

nobles aspirations de l'âme. On s'expliquera cependant que le culte

des images ait gardé çà et là quelques traces de cette affligeante

Prostitution: l'église succédait au temple; les chastes statues du

Sauveur, de la Vierge et des saints remplaçaient les statues effrontées

de Bacchus, de Vénus, d'Hercule et de Priape; mais le peuple avait de

la peine à changer à la fois de dieux et de culte: elle conserva donc

de l'ancien culte tout ce qu'elle pût mêler grossièrement au culte

du vrai Dieu. Les prêtres, de leur côté, ne se firent pas scrupule

de s'approprier certaines formes de cérémonies religieuses qu'ils

avaient revêtues d'une signification chrétienne; mais ils n'empêchèrent

pas l'intrusion de certaines pratiques essentiellement idolâtres,

outrageantes même pour la foi nouvelle. Parmi ces premiers ordonnateurs

du culte, il y eut sans doute aussi des esprits pervers ou corrompus

qui abusèrent de la candeur des néophytes. Ainsi voyons-nous, en ces

temps de fondation ecclésiastique, l'hérésie qui s'empare de toutes

les issues du christianisme, et qui ose y jeter encore les racines

de la Prostitution sacrée: ici, ce sont les danses et la musique,

ces insidieux auxiliaires de la volupté; là, ce sont les agapes où

viennent se refléter les obscénités des Bacchanales; ailleurs, ce sont

les saints déguisés en divinités dont ils portent les attributs; bien

plus, les sacrements eux-mêmes ne sont pas exempts de ces honteuses

imitations: au baptême, comme saint Jean Chrysostome l'écrivait au

pape Innocent Ier, les femmes étaient nues, sans qu'on leur permît

même de voiler leur sexe; à la messe, les assistants s'entre-baisaient

sur la bouche; dans les processions, les vierges voilées portaient

des amulettes et des idoles qui auraient convenu au culte d'Isis ou de

Mythra; les gâteaux obscènes des fêtes du paganisme, les _coliphia_ et

les _siligines_, avaient à peine modifié leurs formes et leurs usages.

En un mot, la Prostitution sacrée s'attachait de toutes parts, comme

un lierre parasite, non pas au dogme, mais à la liturgie. Il fallut que

les Pères de l'Église et les conciles amenassent par degrés les esprits

et les coeurs à subir le joug divin de la morale évangélique.

Mais si le culte catholique épurait et rejetait l'ivraie païenne qui

avait germé dans son sein, le paganisme se perpétuait dans certaines

croyances, dans certaines cérémonies, qui touchaient de près à la

vieille souche de la Prostitution sacrée. Voilà comment le culte secret

des dieux domestiques se retrancha dans le _lararium_ comme dans un

fort, et y resta inviolable pendant des siècles après l'établissement

du christianisme; voilà pourquoi Vénus, Priape, le dieu Terme, les

faunes et les sylvains eurent des autels et des sacrifices jusque dans

le moyen âge. Les amants et les vierges sont les derniers soutiens de

la théogonie qui avait déifié les sens et les passions; mais ce ne sont

plus des adorateurs exclusifs et timorés de l'idole qu'ils encensent au

pied d'un arbre séculaire, au bord d'une fontaine, dans le fond d'une

grotte, au sommet d'une montagne: ils réclament, d'un ton impérieux et

parfois avec des menaces, les secours et la protection de ces dieux

déchus, que l'espérance tolère encore sur leur piédestal, et qui

tomberont en morceaux à la première épreuve de leur impuissance. Les

filles qui veulent avoir des amants ou des maris vouent leur virginité

au génie du fleuve, de la forêt, d'un arbre ou d'une pierre, mais

elles n'offrent pas à ces génies invisibles le tribut matériel de leur

virginité, qui s'immole elle-même sur le gazon fleuri quand un pâtre

aussi beau que Daphnis se trouve là pour recevoir la victime. C'est

toujours Vénus qui est l'âme de l'univers, c'est Vénus qui conserve son

culte éternel en présence de la nature.

Les nouveaux convertis ne se séparent pas aisément de ces divinités

avec lesquelles ils se sentent jeunes et pleins d'ardeur: ils sont

baptisés, ils vont dans les églises, ils participent aux agapes,

ils sentent avec une douce émotion couler dans leur âme la morale

de l'Évangile, mais ils se rattachent, par quelque lien sensuel, par

quelque instinct physique, aux images divinisées de leurs passions,

aux analogies divines de leur corps. Vénus avait été la première

personnification de l'idolâtrie sous les noms de Mylitta, d'Uranie

et d'Astarté: elle en fut la dernière, sous son nom de Vénus, que ses

grossiers et rustiques desservants prononçaient _Bénus_. On a découvert

à Pompéi une curieuse inscription, qui montre bien que, dès le milieu

du premier siècle de Jésus-Christ, le culte de Vénus avait déjà des

sacriléges. C'est un amant malheureux qui voudrait se venger de ses

peines de coeur sur la déesse de l'amour elle-même: «Qu'il vienne

ici celui qui aime! je veux rompre les côtes de Vénus et lui casser

les reins à coups de bâton. Elle a bien pu briser mon sensible coeur,

la cruelle déesse: pourquoi, en revanche, ne lui briserais-je pas la

tête?»

Quisquis amat, veniat! Benere, vole frangere costas

Fustibus et lumbos debilitare deæ.

Si potest illa mihi tenerum pertundere pectus,

Quin ergo non possim caput deæ frangere?

Cette idolâtrie se glissa dans le culte de différents saints, qui

furent choisis par le caprice populaire pour remplacer des dieux

familiers qu'on invoquait dans les circonstances les plus ordinaires

de la vie. Nous n'avons pas à nous étendre, malgré le droit de la

science, sur un sujet qui côtoie les choses les plus respectables,

et qui leur prêterait un reflet déshonnête; mais il est impossible

de ne pas constater que la Prostitution sacrée s'était réfugiée sous

les auspices de ces saints, que le peuple avait créés à l'image de

divers faux dieux, et que tous les efforts de l'Église ne réussirent

pas à faire tomber dans le mépris public, avant que le peuple eût

appris à rougir de ses ignobles superstitions. Tels étaient les saints

apocryphes, qui avaient le bienheureux privilége de guérir la stérilité

chez les femmes et l'impuissance chez les hommes. On ne saurait douter

que ces saints-là ne soient issus en ligne directe de Priape et de

ses impudiques assesseurs, le dieu Terme, Mutinus, Tychon, etc. Jamais

l'autorité ecclésiastique n'a protégé de pareils saints, qu'on laissait

comme des fétiches à l'adoration du vulgaire, et qui n'exerçaient leur

influence régénératrice, que dans un rayon très-borné, à la faveur de

la crédule confiance des pauvres gens qu'une tradition immémoriale

avait convaincus des mérites de ces étranges patrons. Ce n'étaient

la plupart que des Priapes déguisés, et l'archéologie a démontré que,

dans tous les endroits où ce culte indécent a été établi, il y avait eu

autrefois un temple ou une statue ou un emblème de Priape.

Nous ne passerons pas en revue les saints, qu'invoquaient naguère les

femmes stériles, les maris impuissants et les _maléficiés_. Calvin

les a dénoncés à l'honnêteté publique, dans son fameux _Traité des

Reliques_; Henri Estienne, dans son _Apologie pour Hérodote_, les a

mis à l'index, et bien avant ces protestations satiriques, la religion

avait condamné comme superstitieux et scandaleux le culte de ces

impuretés. Nous n'avons donc pas besoin de dire que le paganisme,

en ce qu'il avait de plus obscène, s'était perpétué dans le culte

particulier qu'on rendait en divers endroits aux saints Paterne, René,

Prix, Gilles, Renaud, Guignolet, etc. Mais ce dernier, plus célèbre que

les autres, doit fixer aussi plus curieusement notre attention, parce

qu'il avait hérité de tous les attributs de Priape, et qu'il était

encore en France, avant la Révolution de 1789, le dernier symbole de la

Prostitution sacrée.

«Au fond du port de Brest, raconte Harmand de la Meuse dans ses

_Anecdotes relatives à la Révolution_, au delà des fortifications, en

remontant la rivière, il existait une chapelle auprès d'une fontaine et

d'un petit bois qui couvre la colline, et dans cette chapelle était une

statue de pierre honorée du nom de saint. Si la décence permettait de

décrire Priape avec ses indécents attributs, je peindrais cette statue.

Lorsque je l'ai vue, la chapelle était à moitié démolie et découverte,

la statue en dehors étendue par terre et sans être brisée, de sorte

qu'elle subsistait en entier et même avec des réparations qui me la

firent paraître encore plus scandaleuse. Les femmes stériles ou qui

craignaient de l'être allaient à cette statue, et, après avoir gratté

ou raclé ce que je n'ose nommer, et bu cette poudre infusée dans un

verre d'eau de la fontaine, ces femmes s'en retournaient avec l'espoir

d'être fertiles.» Ainsi voilà le culte de Priape en plein exercice, à

l'époque de la Révolution, dans la province la plus religieuse de la

France.

La légende de saint Guignolet n'a cependant pas d'analogie avec

la fable de Priape dans la mythologie hellénique. Ce saint, nommé

Winvaloeus, qu'on a traduit par _Guignolet_, _Guenolé_, _Guingulois_

et _Wignevalay_, fut le premier abbé de Landevenec, au milieu du

cinquième siècle, et vécut dans une grande austérité, sans communiquer

jamais avec les femmes. Sa légende nous semble néanmoins entachée de

symbolisme érotique, et plusieurs de ses miracles directs affectent une

spécialité que ses reliques et ses statues ont gardée pendant près de

treize siècles. On aura la clef de son culte à Brest, en établissant

l'étymologie du nom de l'abbaye de Landevenec, située à trois lieues

de cette ville: _Landevenec_ renferme évidemment _landa Veneris_, et il

est certain que cette lande ou plaine, riveraine de la mer, possédait,

à une époque reculée, un temple ou _fanum_ de Vénus, fort renommé

surtout chez les matelots bretons, qui, au retour de leurs courses

maritimes, ne manquaient pas d'aller sacrifier à la déesse et de lui

recommander la fertilité de leurs femmes. A Landevenec comme dans

tous les lieux consacrés au culte de Vénus, le christianisme purifia

le temple païen et sanctifia l'idole; mais l'obstination populaire

attribua au saint les qualités du faux dieu, et Guignolet continua

Priape. Les reliques de ce saint breton étaient honorées ailleurs,

notamment à l'abbaye de Blandinberg près de Gand et à Montreuil en

Picardie. Le nom de la ville de Montreuil se rapporte probablement à

la légende de Guignolet et aux symboles de Priape. Selon la légende,

une oie avait avalé l'oeil de la soeur de Guignolet: celui-ci ouvrit le

ventre de l'oie, y reprit l'oeil et le remit intact à sa place. Or, on

sait ce que figurait l'oeil mystique dans les religions de l'antiquité,

spécialement dans le culte d'Isis, auquel s'était mêlé celui de Vénus;

quant à l'oie, c'était l'oiseau symbolique de Priape. Cambry raconte

le miracle dans son _Voyage au Finistère_, mais il n'en cherche point

le sens primitif et il ne paraît pas se douter de ce que pouvaient

avoir de commun entre eux l'oie de Priape et l'oeil d'Isis. La statue

de saint Guignolet à Montreuil était plus indécente encore que celle

que les marins adoraient à Brest. Dulaure, dont le témoignage, il

est vrai, n'est pas trop recommandable dans une question de ce genre,

avait vu cette statue, encore vénérée en 1789, et il n'hésite pas à la

décrire dans sa _Description des principaux lieux de la France_. Elle

était de pierre et représentait le saint, entièrement nu, couché sur le

dos, avec un phallus monstrueux. Ce phallus formait une pièce postiche

qu'on poussait par derrière, à mesure que la dévotion des femmes en

diminuait les proportions à force de le racler. Nous regardons cette

particularité comme une vilaine plaisanterie de Dulaure, qui ne perdait

aucune occasion de tourner en ridicule les pratiques superstitieuses.

Saint Guignolet, comme nous l'avons dit, n'était pas le seul qui eût

conservé quelque chose de la physionomie et du caractère de Priape. La

Bretagne avait surtout une dévotion spéciale dans les saints de cette

famille: elle possédait un saint Paterne ou Paternel, qu'on invoquait

à Vannes et qui se mêlait des mystères de la paternité. Henri Estienne

a recueilli l'hagiographie des autres successeurs de Priape à qui les

inscriptions ithyphalliques décernent l'épithète de _paternus_ et de

_pantheus_: «Quant au mal de stérilité (auquel les médecins se trouvent

si empeschez), dit l'auteur de l'_Apologie pour Hérodote_, il y a

force saints qui en guarissent, faisans avoir des enfans aux femmes,

voire par une seule apprehension devotieuse. Et premièrement, saint

Guerlichon, qui est en une abbaye de la ville de Bourg-de-Dieu, en

tirant à Romorantin et en plusieurs autres lieux, se vante d'engrosser

autant de femmes qu'il en vient, pourveu que pendant le temps de leur

neuvaine ne faillent à s'estendre par dévotion sur la benoiste idole

qui est gisante de plat et non point debout comme les autres. Outre

cela, il est requis que chacun jour elles boivent un certain breuvage

meslé de la poudre raclée de quelque endroit d'icelle et mesmement du

plus deshonneste à nommer.» Henri Estienne, qui s'indigne avec raison

de trouver une si honteuse dévotion en usage chez des chrétiens, ajoute

que la partie de la statue qu'on raclait de préférence était bien usée,

à l'époque où cette image priapique fut examinée par une personne digne

de foi, qu'il ne nomme pas, mais qui lui certifia l'authenticité du

fait, vers 1550 environ.

«Il y a aussi au pays de Constantin en Normandie (qu'on dit communément

Contantin), ajoute-t-il, un saint Gilles qui n'a pas eu moins de crédit

en ces affaires, quelque vieil et caduc qu'il fust, selon le commun

proverbe de ceux-là mesme qui s'amusent à tels abus et qui les vendent

aux autres, qu'il n'est miracle que de vieux saints. J'ay aussi ouy

parler d'un certain saint René, en Anjou, qui se mesle de ce mestier;

mais comment les femmes se gouvernent autour de luy (qui leur monstre

aussy ce que l'honnesteté commande de cacher), comme j'aurois honte

de l'escrire, aussy les lecteurs auroyent honte de le lire.» Il est

incontestable que la destination de ces saints de pierre était la même

que celle de l'idole de Mutinus (voyez ci-dessus, t. 1, page 383), que

nous retrouverons dans les religions de l'Inde, comme nous l'avons

déjà reconnue dans celles de la Phénicie et de l'Égypte. Il serait

facile de rattacher par l'étymologie saint Gilles et saint Guerlichon à

Priape et à ses auxiliaires. Quant à René ou Renaud, il fait allusion

aux _reins_, _rena_, et un poëte du seizième siècle avait en vue ce

rapprochement étymologique dans un vers goguenard où il invoque

Et saint Renaud pour les rognons.

On peut encore faire remonter à Priape la généalogie de saint Prix,

en latin _Projectus_, qu'on avait traduit dans la langue vulgaire

par _Prey_ et _Priet_. Il serait aisé de reconnaître _Priapus_ dans

_Projectus_, qu'on écrivait _Proiectus_. Néanmoins, ce saint Projet

était un évêque de Clermont en Auvergne, martyrisé au septième siècle;

ses reliques furent très-répandues, ainsi que ses images, et les femmes

stériles lui rendaient un culte scandaleux, dont le pieux évêque

n'a jamais été responsable. Les Actes du saint sont imprimés dans

le Recueil des Bollandistes; mais on n'y trouve rien, bien entendu,

qui puisse justifier les indécences de cette superstition populaire

à son égard; elle n'existait, d'ailleurs, que dans un petit nombre

de chapelles de campagne, tandis que plus de quatre cents églises

honoraient saint Projet ou saint Prix avec beaucoup de convenance.

Au village de Cormeil, près Paris, on vit longtemps une image de

saint Prix, qui avait pu être originairement une statue de Priape, et

qui, dans tous les cas, aurait été faite d'après le modèle du dieu

païen. Il est tout simple que, dans l'origine du culte catholique,

les statues n'aient fait que changer de nom, de même que les temples

devenaient des églises. Enfin, le savant le Duchat, dans ses remarques

sur l'_Apologie pour Hérodote_, ajoute à notre catalogue de saints

ithyphalliques un saint Arnaud qu'on adorait à Saint-Auban (nous ne

saurions dire en quelle province était située cette localité): «La

statue de saint Arnaud, dit-il, portoit un tablier qui lui cachoit

les parties génitales. Les femmes stériles supposant qu'à cause de

quelque ressemblance de nom, saint Arnaud devoit avoir la même vertu

que le saint Renaud des Bourguignons, levoient le tablier de cette

statue, comme si la seule inspection d'un tel objet avoit dû les rendre

fécondes.» Nous trouverions peut-être dans le culte antique de Priape

ou d'Horus quelque usage analogue, qui s'était invétéré parmi les

croyances du petit peuple, et qui avait persisté de siècle en siècle,

dans l'intérêt des unions stériles.

Il y aurait un livre entier à écrire sur les vestiges du paganisme

dans le culte chrétien; il y aurait surtout une curieuse étude de

la Prostitution sacrée à travers les métamorphoses religieuses et

liturgiques; nous nous bornons à indiquer ce sujet, aussi neuf que

bizarre, aux archéologues et aux savants, qui trouveront dans les Pères

de l'Église, notamment dans Lactance et dans saint Augustin, une foule

de détails relatifs à la ténacité des Prostitutions païennes, en dépit

de la prédication évangélique. L'empereur Constantin eut beau détruire

de fond en comble les temples de Vénus à Héliopolis et à Aphaques:

il ne détourna pas le courant des pèlerinages qui se portaient

toujours vers ces lieux, consacrés à la déesse génératrice depuis

tant de siècles, et les basiliques chrétiennes qu'il fit élever sur

l'emplacement même des temples retinrent, pour ainsi dire, le cachet

de l'ancien culte; car il fut obligé de défendre, par une loi écrite

(_rursus scriptas misit institutiones_, lit-on dans la vie de cet

empereur, par Eusèbe), la Prostitution des filles vierges et des femmes

mariées, à Héliopolis en Phénicie, et ses décrets furent sans force

contre la forme primitive du culte d'Astarté. Cette Prostitution sacrée

restait, en quelque sorte, attachée aux lieux qui l'avaient fait naître

et aux débris des temples qui en avaient été les témoins. Les empereurs

chrétiens eurent besoin de toute leur autorité pour étouffer le culte

public des divinités du paganisme; mais, en ruinant les temples, en

renversant les statues, en persécutant les prêtres, ils n'atteignirent

pas les profondes racines que ce culte avait laissées dans les opinions

et dans les moeurs. Le peuple des champs, plus grossier que celui des

villes, mais aussi plus fidèle aux leçons de ses ancêtres, prit sous

sa garde les dieux qu'il aimait et que ne remplaçait pas pour lui

le symbolisme moral du catholicisme; il protégea tant qu'il put les

chapelles, les autels rustiques, les images de ces dieux, dans les

forêts épaisses, au milieu des landes désertes, sur les monts et auprès

des sources; puis, lorsque, cédant enfin aux excommunications des

conciles et à la police des évêques, ils renoncèrent à ces images, à

ces autels et à ces ædiculi, dont ils respectaient toujours les ruines,

ce fut avec un sentiment tout païen qu'ils s'attachèrent au culte

particulier des saints, qu'ils revêtirent des priviléges de leurs dieux

abolis. Voilà comment Vénus, Flore, Bacchus, Isis, Priape et les autres

divinités qui représentaient la nature et le principe générateur eurent

des fidèles et presque des temples jusqu'à nos jours.

Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 3/6 · 第 13 / 47 题