SOMMAIRE. --Les faux docteurs et les sectes blasphématrices. --Les
_nicolaïtes_. --Atroces préceptes attribués au diacre Nicolas,
fondateur de cette secte. --Les _phibionites_, les _stratiotiques_,
les _lévitiques_ et les _borborites_. --Abominations de ces sectes,
décrites par saint Épiphane. --Les hérésies du corps et celles de
l'esprit. --Les _carpocratiens_ et les _valésiens_. --Épiphane.
--Marcelline. --Les _caïnites_ et les _adamites_. --Impuretés
corporelles auxquelles se livraient les caïnites. --L'_Ascension
de saint Paul au ciel_. --Hérésie de Quintillia. --Prodicus.
--Déréglements monstrueux du culte des adamites. --Réforme morale
que subit cette secte après la mort de son fondateur. --Les
_marcionites_. --Les _valentiniens_, etc.
Nous avons dit que si la continence et la chasteté des premiers
chrétiens étaient suspectes aux gentils, les hérétiques n'avaient que
trop justifié l'opinion des incrédules à cet égard. Ces hérétiques
semblaient surtout avoir pris à tâche de souiller la morale évangélique
et d'étouffer sous la matière le flambeau spirituel du christianisme.
Ce n'étaient pourtant pas des païens déguisés, qui avaient pénétré
dans le sanctuaire de l'Église du Christ, pour le déshonorer en y
introduisant les impuretés du culte idolâtre et en renchérissant sur
la doctrine d'Épicure et des anciens philosophes grecs. C'étaient
des illuminés chrétiens, si l'on peut se servir de cette expression
moderne; c'étaient des novateurs fanatiques, qui voulaient faire
servir le puissant auxiliaire de la volupté au triomphe d'une religion
toute métaphysique. Pendant trois siècles, le schisme ne cessa de
se reproduire et de se transformer dans le sein même de l'Église
naissante, et la Prostitution fut presque toujours employée, comme un
moyen de propagande et de domination mystérieuses, par ces hérésies qui
découlaient souvent des croyances et des moeurs religieuses de l'Inde.
La première hérésie qui ait fait irruption dans le christianisme,
remonte aux temps des apôtres, et se rattache peut-être aux antiques
traditions que le culte de Baal avait laissées dans la Judée. La
seconde épître de saint Pierre, que la chronologie chrétienne date de
l'an 65, paraît concerner cette hérésie, qui eut pour auteur un des
sept premiers diacres. «Or, il y a eu de faux prophètes dans le peuple,
disait saint Pierre, comme il y aura parmi vous de faux docteurs qui
introduiront des sectes de perdition et qui renieront Dieu qui les a
rachetés, en attirant bientôt la perdition sur eux-mêmes, et plusieurs
imiteront les débauches de ces méchants, par qui sera blasphémée la
voix de la vérité.» Saint Pierre dit ensuite que Dieu, qui a déchaîné
le déluge sur l'ancien monde, en n'épargnant que Noé et sa famille;
qui a réduit en cendres les villes impies de Sodome et de Gomorrhe,
en arrachant Lot à l'impur contact des habitants de ces deux cités
(_à luxuriosâ conversatione eripuit_); Dieu délivrera de la tentation
ceux qui l'honorent, et se réservera de punir les pécheurs au jour
du jugement: parmi ces pécheurs, il distingue particulièrement ceux
qui, entraînés par la chair, marchent dans la passion de l'impudicité
(_qui post carnem in concupiscentiâ impudicitiæ ambulant_), méprisent
toute domination, audacieux qui se complaisent en eux-mêmes et qui ne
craignent pas d'introduire des sectes blasphématrices. «Ces hommes,
semblables à des bêtes déraisonnables qui courent naturellement à
leur perte, blasphémant contre ce qu'ils ignorent, périront dans
leur corruption et recevront la récompense de leur iniquité: eux, qui
regardent la volupté comme les délices du siècle, se jettent dans ces
délices de souillure et d'infamie (_coinquinationis et maculæ delicis
affluentes_), et vous prostituent dans leurs festins impudiques;
eux, qui ont les yeux pleins d'adultère et toujours ardents au péché
(_oculos habentes plenos adulterii et incessabilis delicti_); eux, qui
séduisent les âmes faibles et qui ont le coeur exercé à la convoitise;
fils de malédiction, ils vont errant, hors du droit chemin, comme
Balaam, qui aima le salaire d'iniquité.» On voit, dans ce passage assez
confus, que ces hérétiques ne se piquaient pas de rester chastes et
purs, mais il est difficile de constater, d'après le texte même de
la Vulgate, le genre d'impureté que saint Pierre leur reproche. Un
commentateur, donnant à cette comparaison des nicolaïtes avec Balaam
une portée que nous n'apprécierons pas, suppose que leur hérésie avait
fait jouer à l'âne un rôle infâme, si l'on peut expliquer dans ce sens
un verset que nous ne traduisons pas, pour ne lui faire rien dire
de plus ni de moins: _Subjugale mutum animal, hominis voce loquens,
prohibuit prophetæ insipientiam_.
Cependant, s'il n'était pas question de bestialité dans l'hérésie
des nicolaïtes, on ne peut douter que la sodomie ne s'y trouvât mêlée
sous le manteau de la fraternité catholique. Les Pères de l'Église,
qui ont parlé des nicolaïtes avec autant d'horreur que d'indignation
(saint Ignace, _Epist. ad Trall. et ad Philadelph._; saint Clément
d'Alexandrie, _Strom._, l. III; saint Irénée; saint Épiphane, etc.),
n'avaient pas vu les commencements de cette secte abominable, et n'en
savaient que ce qu'ils tenaient de la tradition orale. Selon plusieurs
d'entre eux, le diacre Nicolas, que saint Irénée qualifie formellement
de _maître des nicolaïtes_, aurait imaginé son odieuse hérésie pour se
venger des apôtres, notamment de saint Pierre, qui le blâmaient d'avoir
repris sa femme avec lui, après qu'il se fut séparé d'elle pour garder
la continence. Nicolas, afin d'excuser sa faiblesse, se mit à enseigner
effrontément que, pour acquérir le salut éternel, il était nécessaire
de se souiller de toutes sortes d'impuretés. Les raisonnements sur
lesquels il appuyait cette monstrueuse doctrine, n'étaient pas de
nature à l'absoudre: il prétendait qu'une chair souillée devait être
plus agréable à Dieu, parce que les mérites du divin Rédempteur avaient
lieu de s'exercer davantage sur elle, pour la rendre digne du paradis.
D'autres Pères de l'Église essayèrent de défendre la mémoire de Nicolas
contre la honte de l'exécrable hérésie qui s'était répandue sous son
nom parmi les chrétiens: ils déclarèrent que ce Nicolas avait vécu
chastement sous le toit conjugal, sans autre commerce que celui de sa
femme légitime, qui lui donna plusieurs filles et un fils: celui-ci fut
évêque de Samarie et les filles moururent vierges. Quant aux atroces
préceptes qu'on lui attribuait, il n'était coupable que d'avoir employé
une expression amphibologique, en disant _abuser de la chair_ dans le
sens de _mortifier la chair_. Ses disciples, dit-on, avaient pris à la
lettre cette locution vicieuse, et ne se privaient pas d'abuser de la
chair, sous la responsabilité du pieux diacre qui n'y avait pas entendu
malice.
Ce ne fut pas la seule exagération de la légende, relativement à ce
Nicolas que l'Église dut souvent maudire, à cause des excès de ses
prétendus imitateurs. On racontait que sa femme était fort belle,
et qu'il était, lui, fort jaloux. Les apôtres lui reprochaient sa
jalousie, tellement que, pour échapper à des sarcasmes perpétuels, il
fit venir cette femme dans une assemblée des chrétiens, et l'autorisa
hautement à prendre pour mari celui qu'elle voudrait. La légende
ne dit rien de plus, et l'on ne sait pas si la femme de Nicolas
profita de cette autorisation. Quoi qu'il en fût, on vit, dans la
conduite de Nicolas, une excitation à la débauche et une indulgence
plénière accordée aux désirs sensuels. Les premiers nicolaïtes ne
s'amusèrent donc pas à rattacher aux dogmes leur hérésie licencieuse;
ils ne changèrent rien à l'enseignement chrétien, si ce n'est qu'ils
prêchèrent d'exemple l'oubli de toute pudeur sexuelle. Plus tard, pour
justifier leur séparation de l'Église, ils s'attaquèrent à la divinité
de Jésus-Christ et soutinrent que les plus illicites voluptés étaient
bonnes et saintes, attendu que le Fils de Dieu aurait pu les éprouver
en habitant un corps terrestre et sensible. Bientôt, sans abandonner
leurs pratiques obscènes, ils se rapprochèrent des gnostiques et se
confondirent avec eux, en formant de nouvelles sectes sous les noms de
_phibionites_, de _stratiotiques_, de _lévitiques_ et de _barborites_.
Ces nouvelles sectes, dont saint Épiphane a décrit les abominations
à la fin du quatrième siècle, avaient toutes le même but, savoir
le contentement des appétits charnels et le retour aux instincts de
nature. Elles se sont perpétuées secrètement jusqu'au douzième siècle,
où elles essayèrent de sortir de leur obscurité pour y rentrer à
jamais.
Les hérésies des premiers siècles se divisaient, pour ainsi dire, en
deux classes distinctes: celles du corps et celles de l'esprit. Ces
dernières, entre lesquelles il suffit de nommer celles de Sabellius,
d'Eutychès, de Symmache, de Jovinien, ne s'intéressaient qu'à des
questions de philosophie religieuse et de métaphysique abstraite; ils
se perdaient généralement en rêveries relatives à la divinité et à
la mission de Jésus-Christ. Les hérésies du corps joignaient, à ces
imaginations plus ou moins ingénieuses ou extravagantes, comme but ou
comme moyen, un prodigieux débordement de sensualité. Le gnosticisme,
émané des religions asiatiques, était venu s'attacher à tous les
rameaux de la religion chrétienne, et les étouffait de ses branches
parasites souvent pleines de poison et de scandale. La doctrine la
plus fréquente chez tous les hérétiques, c'était la communauté des
femmes et la promiscuité des sexes. Les carpocratiens et les valésiens
professaient cette doctrine vers le commencement du deuxième siècle.
Carpocrate, qui avait étudié dans l'école païenne d'Alexandrie, n'était
réellement qu'un disciple d'Épicure, quoiqu'il s'intitulât chrétien. Il
faisait, en effet, de Jésus-Christ un philosophe épicurien, qui s'était
mis, disait-il, en communication directe avec Dieu, et qui avait vaincu
les démons créateurs du monde. Ces démons ayant été renfermés dans
l'enfer, le mal n'existait plus sur la terre, et tout ce qui pouvait
être fait par les hommes suivant cette maxime de l'Évangile: Ne faites
pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît à vous-même,
tout était licite et autorisé. On comprend qu'un pareil précepte
ne laissait rien subsister de la continence chrétienne, et que les
carpocratiens abusaient d'eux-mêmes et des autres, dans l'intérêt de
leurs passions brutales. La pudeur, cette noble et touchante fiction
qui distingue les êtres intelligents de la brute, fut supprimée par
ces sectaires, qui la niaient et qui la regardaient comme injurieuse
à la divinité. Carpocrate n'emporta pas son hérésie avec lui dans la
tombe: son fils Épiphane, qui avait également appris la philosophie
épicurienne et platonicienne dans les écoles d'Alexandrie, eut le temps
de compléter le système philosophique de son père, quoiqu'il mourût à
dix-huit ans, en décrétant que les femmes seraient communes parmi les
carpocratiens, et que nulle d'elles n'aurait le droit de refuser ses
faveurs à quiconque les lui demanderait en vertu du droit naturel.
Épiphane fut considéré comme un dieu, et on lui éleva une statue à
Samé, ville de Céphalonie. Une femme de sa secte, nommée Marcelline,
vint à Rome vers l'an 160, et y fit beaucoup de prosélytes, à la
sueur de son corps. C'était dans des agapes ou repas nocturnes, que
les carpocratiens et les épiphaniens commettaient leurs infamies: ils
mangeaient et buvaient avec peu de sobriété; puis, le repas terminé,
les grâces dites, le roi du festin criait par trois fois: «Loin de nous
les lumières et les profanes!» Alors, on éteignait les flambeaux, et
ce qui se passait dans les ténèbres, sans distinction de sexe, d'âge
et de parenté, ne devait pas même laisser de traces dans le souvenir,
et représentait aux yeux des docteurs de la secte l'image confuse de la
nature avant la création.
Les Pères de l'Église, saint Épiphane surtout (_Hær._, 27), ont tonné
contre les mystérieuses prostitutions de ces hérétiques, qui semblaient
avoir pris à tâche de déshonorer le nom chrétien; mais les sectateurs
de Carpocrate et d'Épiphane étaient des saints auprès des caïnites et
des adamites, que le deuxième siècle vit se multiplier dans le sein
de l'Église avec une effrayante émulation. Le nom de l'inventeur du
caïnisme n'est pas connu: on a lieu de supposer que c'était un de ces
audacieux gnostiques qui ne craignaient pas de s'adresser aux penchants
les plus pervers de l'humanité, pour fonder leur impure domination
sur un crédule troupeau d'esclaves. Les caïnites avaient pour dogme
la réhabilitation du mal et le triomphe de la matière sur l'esprit.
Ils prenaient donc à rebours l'interprétation des livres saints, et
ils honoraient, comme des victimes injustement sacrifiées, les plus
exécrables types de la méchanceté humaine, marqués au sceau de la
réprobation divine, depuis Caïn jusqu'à Judas Iscariote. Caïn surtout
avait le triste honneur d'exciter au plus haut degré leur admiration
et leur estime; ils justifiaient ainsi le meurtre d'Abel. On reconnaît
dans cette affreuse doctrine une inspiration de l'arimanisme persan,
appliqué à la lecture de la Bible et des Évangiles. Ils se glorifiaient
d'imiter les hideux vices qu'ils attribuaient à Caïn, et qu'ils
retrouvaient avec amour chez les habitants de Sodome et de Gomorrhe;
ils protestaient contre la destruction de ces villes maudites, et ils
se flattaient de pouvoir les rebâtir un jour sous la sauvegarde de
Caïn, qui personnifiait pour eux le principe du mal ou l'Arimane de
Zoroastre. Les Pères de l'Église se sont peut-être abusés cependant
sur l'hérésie qu'ils combattaient et qu'ils ne connaissaient pas à
fond, car il est difficile de croire que de pareilles turpitudes aient
eu cours publiquement, et se soient produites sous l'empire d'une
croyance chrétienne; or les caïnites ne contestaient pas la divinité
de Jésus-Christ et son oeuvre de rédemption. Comment accorder cette
croyance avec le culte du mal et de l'abomination? «Il n'y avoit
point d'impureté corporelle où ils ne se plongeassent, dit Bayle, qui
ne fait qu'analyser les récits de Tertullien, de Théodoret, de saint
Irénée et de saint Épiphane; point de crime où ils ne se crussent en
droit de participer; car, selon leurs abominables principes, la voie
du salut étoit diamétralement opposée aux préceptes de l'Écriture. Ils
s'imaginoient que chaque volupté sensuelle étoit présidée par quelque
génie: c'est pourquoi ils ne manquoient pas, quand ils se préparoient
à quelque action déshonnête, d'invoquer nommément le génie qui avoit
l'intendance de la volupté qu'ils alloient goûter.» Cette définition
du culte des caïnites prouverait qu'ils n'étaient pas dégagés des
habitudes de l'idolâtrie païenne, et qu'ils avaient seulement remplacé
les dieux par des génies. On n'a rien conservé de leurs livres, et l'on
doit regretter surtout leur fameuse _Ascension de saint Paul au ciel_,
sorte d'Apocalypse dans lequel la vision de saint Paul avait révélé
à ces hérétiques une incroyable théorie d'impuretés. Quoi qu'il en
soit, on ne peut guère douter que les caïnites aient été plus ou moins
adonnés aux honteux égarements de l'amour antiphysique, et ce fut pour
entraîner les femmes dans la secte des caïnites, qui les méprisaient,
qu'une jeune femme, nommée Quintillia, voulut établir une hérésie dans
l'hérésie elle-même, et prêcha le caïnisme à l'usage des femmes: ce
caïnisme-là, moins infect que celui de Sodome, descendait de Sapho en
ligne directe, mais figurait sans doute aussi dans les merveilleux
récits de la vision de saint Paul. Il eut, grâce à Quintillia, qui
n'était peut-être qu'une courtisane, beaucoup de vogue en Afrique, où
il s'enracina, surtout à Carthage.
Les adamites avaient fait remonter leur doctrine au premier homme pour
n'avoir rien à démêler avec les caïnites; mais, du premier homme,
ils ne séparaient pas la femme, comme les héritiers de Caïn et de
Sapho. Le fondateur de leur secte fut un nommé Prodicus, qui avait
été carpocratien, et qui n'approuvait pas le mystère que Carpocrate
avait imposé à l'opération charnelle. Selon lui, ce qui était un bien
dans les ténèbres ne pouvait être un mal en plein jour. Il eut donc
l'audace de permettre et de prescrire des «copulations publiques
entre les deux sexes.» C'est ainsi que Bayle a traduit ce texte de
Théodoret: +prophanôs largeuein+ (_publice scortari_). Saint Clément
d'Alexandrie impute les mêmes infamies à la secte de Carpocrate, qui,
dit-il, devait établir ses lois pour des chiens, des boucs et des
pourceaux. L'initiation des adamites avait lieu dans une de ces agapes
où les hérétiques libidineux ouvraient le champ à leurs détestables
mystères. Prodicus changea quelque chose à l'usage des accouplements
formés au hasard et répétés sans choix dans une nuit profonde qui
faisait l'égalité des âges et des rangs. Théodoret (_Hæret._, lib. I et
V) raconte que Prodicus, mécontent des déceptions de cette ténébreuse
orgie, invita ceux qui célébraient les agapes à se précautionner
d'avance et à se concerter entre eux, de manière que le consentement et
l'accord des deux parties réglassent leur rencontre et leur union, au
moment où les lumières seraient éteintes. Les conditions de la débauche
se discutaient et se traitaient à l'amiable, avant que l'agape eût
rassemblé les convives autour de la table carpocratienne. Théodoret
s'appuie ici du témoignage de saint Clément d'Alexandrie (_Strom._,
lib. III), qui parle, en effet, de ces conventions impudiques, imitées,
d'ailleurs, des moeurs conviviales de Rome païenne; car Horace, dans
une de ses odes (lib. III, 6), signale les adultères qui s'exécutaient
ainsi, d'intelligence avec le mari aviné et presque sous ses yeux,
quand on avait emporté les flambeaux et livré la place à la volupté.
Mox juniores quærit adulteros
Inter mariti vina: neque eligit
Cui donet impermissa raptim
Gaudia, luminibus remotis;
Sed jussa coram non sine conscio
Surgit marito: seu vocat institor,
Seu navis Hispanæ magister,
Dedecorum pretiosus emtor.
On voit par cette citation que les païens et Horace lui-même étaient de
véritables carpocratiens sans le savoir, d'où il résulte que ceux-ci
n'étaient que des païens mal convertis. Prodicus, pour motiver ces
déréglements monstrueux, prétendait «que les âmes avaient été envoyées
dans les corps, non pas pour être punies, mais afin que par toutes
sortes de voluptés elles rendissent hommage aux anges ou aux génies
qui avaient créé le monde.» Il avait, en outre, par un sacrilége
détestable, voulu représenter l'union mystique des frères et soeurs en
Jésus-Christ, par la conjonction charnelle de l'homme avec la femme. On
dut lui savoir gré pourtant de n'avoir point, à l'exemple des caïnites,
sanctifié les moeurs de Sodome et tenté de détruire l'humanité dans son
berceau.
Cependant, après Prodicus qui vivait en 120, les adamites subirent
une réforme morale dont l'auteur est resté inconnu: ils se vouèrent à
la continence et à la virginité, quoiqu'ils abusassent de l'imitation
de leur patron, au point de vouloir revenir à l'état de nudité du
premier homme. Les Pères ne nous donnent pas la raison de cette bizarre
hérésie, et l'on est réduit à des conjectures qui nous amènent à
croire que les adamites, en adoptant ce costume indécent pour leurs
cérémonies secrètes, sinon pour les rites publics du culte, avaient
eu l'intention de se rappeler mutuellement l'innocence de l'homme,
antérieurement au péché d'Adam. «Ils s'assemblent, dit saint Épiphane,
tout aussi nus qu'ils étaient au sortir du ventre de leur mère, et
en cet état, ils font leurs lectures, leurs oraisons et leurs autres
exercices de religion.» Saint Augustin ne fait que répéter presque
textuellement les paroles de saint Épiphane. «Ainsi, hommes et femmes,
ils s'assemblent nus, ils écoutent nus les lectures, ils prient nus,
et nus ils célèbrent les sacrements (_nudi itaque mares feminæque
conveniunt, nudi lectiones audiunt, nudi orant, nudi celebrant
sacramenta_).» Malgré cette délicate épreuve de leur continence, ces
adamites restaient chastes ou du moins n'en venaient jamais aux actes
de la chair, mais ils ne conservaient pas la pudeur des yeux, et le
spectacle de toutes ces nudités salissait leur pensée, en leur donnant
plus de peine à se défendre des aiguillons de la concupiscence. Mais
saint Épiphane et saint Augustin disent expressément qu'ils résistaient
à cette continuelle provocation de la luxure, et qu'ils finissaient
par se regarder comme des choses inertes. Néanmoins, saint Clément
d'Alexandrie, qui s'obstine à voir les imitateurs de Prodicus dans
les héritiers de son hérésie, les accuse toujours de s'accoupler dans
les ténèbres, à la suite de leurs impures agapes: +to kataischynon
autôn tên pornikên tautên dikaiosynên ekpodôn poiêsamenous phôs tê
tou lychnou peritropê, mignysthai+. Nous n'oserons pas nous prononcer,
entre des avis si opposés, pour ou contre les faits et gestes des
adamites; nous pensons pourtant que ces sectaires, qui n'étaient que
des gnostiques d'une espèce particulière, se conduisaient dans leurs
assemblées nocturnes aussi honnêtement que le leur permettait la nudité
dont ils faisaient parade en l'honneur d'Adam et d'Ève.
Cette nudité allégorique devint même, pour certains adamites des deux
sexes, une condition normale de la vie ascétique. Ils demeuraient nus,
avec une ceinture qui leur couvrait les reins, et ils se cachaient,
soit par groupes, soit isolés, dans le fond des bois et des déserts;
ils s'enfuyaient à l'approche de tout être humain qui se distinguait
d'eux par ses vêtements, et ils aspiraient à se croire revenus aux
premiers âges du monde, où l'homme menait la vie des animaux. Cette
vie bestiale devait souvent produire chez ces êtres dégradés un oubli
complet de leur sexe et un amortissement absolu des sens. Aussi,
quand parfois ils rentraient dans la société de leurs semblables, sans
consentir à se montrer vêtus en public, ils affectaient de n'être plus
d'aucun sexe, ils paraissaient insensibles à la vue et au toucher
de la chair. «Ils sont hommes avec les hommes, dit saint Clément
d'Alexandrie, femmes avec les femmes; ils voulaient être de tous les
deux sexes.» Cette phrase complémentaire implique peut-être un sens
bien différent de celui qu'Évagrius a cru devoir adopter en rapportant
ce fait singulier (_Histor. eccles._, lib. I, cap. 21). Il faudrait
comprendre plutôt, en effet, que ces espèces de satyres se livraient
à tous les déportements de leur salacité, sans distinction de sexe ni
de personnes. C'est ainsi du moins que les adamites se perpétuèrent
à travers les siècles jusqu'au seizième, où ils apparurent pour la
dernière fois, à moins qu'on ne veuille les reconnaître encore dans les
convulsionnaires du dix-huitième siècle.
Ces excès d'impudicité, que les hérésiarques enveloppaient du
manteau de la foi nouvelle, devaient inévitablement produire, en sens
contraire, des excès de continence et d'ascétisme. C'était toujours
le gnosticisme qui empruntait une forme chrétienne et qui créait un
nouveau foyer d'hérésie. On vit naître successivement plusieurs sectes
gnostiques qui se condamnaient à d'étranges servitudes de chasteté: les
unes, pour ressembler à Jésus-Christ, qui mourut vierge; les autres,
pour se rapprocher autant que possible de l'état de l'homme dans le
paradis; ceux-ci, pour tuer le péché en ne perpétuant pas l'humanité;
ceux-là, pour se soustraire à l'empire du démon qui s'incarnait dans
la femme. Les encratites ou les continents, les marcionites et les
valentiniens, se firent connaître presque en même temps, au milieu du
deuxième siècle, par leur exagération de chasteté. Le fondateur de la
secte des marcionites, Marcion, fils d'un pieux évêque de Sinope en
Paphlagonie, n'avait pas d'abord été un modèle bien édifiant de cette
continence, qu'il prêcha plus tard avec autant d'autorité que saint
Paul, car il commença ses actes d'hérésiarque par une fornication
dont il ne put se faire absoudre par son père; il se vengea de son
excommunication en jetant le trouble parmi les orthodoxes. Après avoir
débauché une fille, il se lia de corps et d'esprit avec une femme
qui l'aida dans son apostolat d'hérésie. Il n'admettait que l'état de
célibat et la continence absolue chez les chrétiens, et il ne baptisait
que ceux ou celles qui faisaient voeu de conserver leur pureté
charnelle et spirituelle. Cependant il trouvait bon que les sodomites
eussent été délivrés des enfers par les mérites du Rédempteur, et
il assurait que, les corps ne devant pas ressusciter, leur souillure
n'altérait pas les âmes qui arrivaient seules devant Dieu purifiées par
la mort. Les marcionites ne se tenaient pas à l'écart de la société des
femmes, lorsqu'ils croyaient avoir dompté la chair; celles-ci pouvaient
administrer le baptême et dire la messe, pourvu qu'elles eussent
les mains pures et l'âme candide. Marcion, à l'instar des principaux
gnostiques, reconnaissait dans la nature l'existence de deux principes,
l'un bon et l'autre mauvais, éternellement en guerre; il attribuait à
la continence le pouvoir de combattre et de vaincre toutes les embûches
du démon, qui avait son fort dans la tête de la femme. Cette hérésie,
en dépit des privations qu'elle imposait à ses adeptes, fit de tels
progrès dans tout l'empire, que Constantin le Grand publia un édit
contre les marcionites en 326, et que, près d'un siècle plus tard,
Théodoret, évêque de Tyr, en convertit plus de dix mille dans le cours
de son épiscopat.
Valentin, qui vécut dans le même temps que Marcion, fut plus versé que
lui dans les abstractions de la philosophie gnostique et platonicienne;
mais, comme lui, comme beaucoup de philosophes d'Alexandrie, il
jugea utile de ranger l'homme sous le joug de la continence. Ses
obscures théories religieuses ne s'adressaient, d'ailleurs, qu'aux
plus hautes aspirations de l'esprit, qui se détachaient du corps
comme d'un poids inutile. Les valentiniens, qui évitaient avec soin
les aiguillons de la luxure, mortifiaient le corps de manière à ne
pas lui laisser le libre usage de ses facultés; ils ne buvaient
pas de vin, jeûnaient, dormaient peu et sur la dure, ne fixaient
pas leurs regards sur les objets extérieurs et ne tendaient qu'à se
perdre dans les nuages de la métaphysique. On les accusa toutefois
de désordres qui eussent été au-dessus de leurs forces, si ces
désordres n'avaient pas été contraires à l'essence même de leur
doctrine. Les marcionites devenaient presque des êtres éthérés et
des intelligences immatérielles, dans ce commerce habituel avec les
génies ou les éons qu'ils avaient imaginés comme intermédiaires entre
l'homme et la Divinité. Il est possible néanmoins que la mystique
Prostitution des incubes et des succubes, qui ont souillé souvent
la couche la plus chaste au moyen âge, soit née tout naïvement de
l'hérésie des marcionites. Les encratites ou les continents ne furent
pas moins sévères que les marcionites à l'égard du péché de la chair.
Ils tiraient leur origine des épîtres de saint Paul, expliquées
par Tatien, disciple de saint Justin. Tatien avait fait un dogme
des répugnances de saint Paul contre le mariage; il avait condamné
ce sacrement comme une conjonction détestable, et il ordonnait le
célibat comme un acheminement à la vie angélique. C'était l'abus d'une
foi vive et impatiente, car Tatien se proposait de transporter sur
la terre la perfection des élus du paradis. Les sectateurs de cet
hérésiarque poussèrent jusqu'à la folie cette passion de la pureté
et de la continence; ils s'estimaient seuls purs et parfaits entre
les chrétiens, et ils faisaient un tel usage de l'eau, extérieurement
et intérieurement, comme symbole d'ablution, qu'ils furent surnommés
_hydroparastates_.
Les valésiens, qui n'eurent qu'une vogue de curiosité vers 240,
poussèrent plus loin encore le culte de la pureté corporelle, car leur
fondateur, l'Arabe Valésius, en s'inspirant du sacrifice qu'Origène
avait fait de son sexe aux mortifications de la chair, se persuada que
la véritable chasteté ne pouvait résider que dans une nature mutilée;
il déclara que, pour anéantir le péché de l'incontinence, il en fallait
détruire la cause, et il n'eut aucun regret de se séparer de cette
périlleuse virilité qui l'avait induit à pécher et qui en avait fait
pécher d'autres. Ses disciples ne s'aperçurent pas qu'ils ne faisaient
qu'entrer en concurrence avec les prêtres de Cybèle; et non contents de
se livrer eux-mêmes à une castration qui ressemblait fort à un martyre,
ils se vouaient avec une sorte de frénésie à la propagation de leur
cruelle hérésie: ils ne sortaient qu'armés d'un petit couteau pointu
et tranchant, semblable à celui avec lequel les chirurgiens enlevaient
la verge ou les testicules aux esclaves destinés à la condition
d'eunuques ou au métier de _spadones_; on les voyait lancer çà et là
des regards torves et cherchant une victime, sans interrompre le fil
de leurs oraisons mentales; ils ne trouvaient pas à faire beaucoup de
prosélytes qui consentissent à se rendre eunuques, mais ils usaient
de violence pour conquérir des corps à la chasteté valésienne, et ils
mutilaient impitoyablement tous les patients, chrétiens ou païens, qui
leur tombaient sous la main. Ce fut principalement dans la Judée, que
ces furieux hérétiques, qui suivaient d'ailleurs les sentiments des
gnostiques, s'attaquèrent ainsi aux pauvres pécheurs, sous prétexte
d'en faire des anges de leur vivant.
Mais ces gnostiques n'étaient pas tous aussi radicalement ennemis de
l'oeuvre de la chair. Sous le nom de manichéens, au contraire, ils
proclamaient, avec la haine du mariage, le libre et immodéré exercice
de toutes les facultés sensuelles. Ces manichéens, qui ont presque
balancé la prépondérance des vrais chrétiens dans le quatrième siècle,
et qui se sont glissés jusqu'à nous à travers les rudes guerres que
l'Église leur a faites, avaient voulu, si l'on en croit les Pères
et les conciles, ériger le culte des sens et fonder la Prostitution
religieuse à la place de l'Évangile et du culte de l'esprit. L'auteur
de cette mystérieuse hérésie fut un Perse, nommé Manès, qui avait
déposé son étrange doctrine dans des livres où ses disciples puisèrent
le principe de toutes les impuretés. On a peine à croire ce que saint
Augustin raconte de leur système sur le salut des âmes séparées des
corps. Suivant ce système, Dieu avait construit une grande machine
composée de douze vaisseaux aériens, qui étaient continuellement
chargés d'âmes et qui les transportaient à travers les espaces dans
la lune et dans le soleil, mais le voyage s'opérait sous de bizarres
auspices. Il y avait, dans les vaisseaux, des vierges divines qui
prenaient la forme masculine pour donner de l'amour aux femmes, et
la forme féminine pour exciter les ardeurs des hommes; en sorte que
les âmes des deux sexes ne cessaient de s'épurer dans cet immense
accouplement: car, disaient les manichéens, pendant l'émotion de la
luxure, la lumière se dégage des substances ténébreuses de la matière
et saillit vers la Divinité (_ut per hanc illecebram, commota eorum
concupiscentia, fugiat de illis lumen, quod membris suis permixtum
tenebant_). Si les manichéens avaient mis la Prostitution dans les
sphères célestes, ils n'avaient garde de vouloir l'abolir sur la
terre; aussi, considéraient-ils l'acte vénérien comme une oeuvre
sainte, à condition que la sainteté de cet acte ne fût pas compromise
ou annihilée par le mariage et par la conception. _Et si utuntur
conjugibus_, dit saint Augustin (_de Hæresibus_, cap. 46), _conceptum
tamen generationemque devitant, ne divina substantia quæ in eos per
alimenta ingreditur vinculis carneis ligetur in prole_. C'était une
incroyable imagination que de voir dans la génération des enfants
une diminution de la substance divine que chacun s'incorporait par la
nutrition! Avec des idées aussi monstrueuses, les manichéens étaient
convaincus d'avance de toutes les turpitudes qu'on leur imputait,
et ils furent persécutés par les chrétiens ainsi que les chrétiens
l'avaient été par les païens. «Comme ils croyoient que l'esprit venoit
du bon principe, dit Maimbourg dans son _Histoire de saint Léon_, et
que la chair et le corps étoient du méchant, ils enseignoient qu'on le
devoit haïr, lui faire honte et le déshonorer en toutes les manières
qu'on pourroit; et sur cet infâme précepte, il n'y a sorte d'exécrables
impudicités dont ils ne se souillassent dans leurs assemblées.» Ce
n'est pourtant pas une raison suffisante pour ajouter foi à l'horrible
et dégoûtante pratique dont les accuse saint Augustin, en prétendant
qu'ils mêlaient à leurs hosties et à leurs aliments de la semence
humaine: «_Qua occasione vel potius execrabilis superstitionis quadam
necessitate coguntur electi eorum, velut eucharistiam conspersam
cum semine humano sumere, ut etiam inde, sicut de aliis libis quos
accipiunt, substantia illa divina purgetur... Ac per hoc sequitur eos,
ut sic eam et de semine humano, quam admodum de aliis seminibus, quæ in
alimentis sumunt, debeant manducando purgare._» N'est-il pas évident
que la Prostitution était partout où le christianisme de l'Évangile
n'était pas?