SOMMAIRE. --Pourquoi les gentils infligeaient aux femmes
chrétiennes le supplice de la Prostitution publique. --Légende des
_Sept vierges_ d'Ancyre. --Agonie d'une virginité vouée à l'outrage
de l'impudicité païenne, dépeinte par le poëte Aurelius Prudentius.
--Sainte Agnès est dénoncée comme chrétienne. --Jugement du préfet
Symphronius. --Agnès est conduite dans une maison de débauche.
--Mort miraculeuse du fils de Symphronius. --Particularités
importantes pour l'histoire de la Prostitution. --Sainte Théodore,
dénoncée comme chrétienne, est condamnée au supplice du lupanar.
--Dévouement sublime de Didyme. --Décapitation de Théodore et
de Didyme. --Fait analogue rapporté par Palladius. --Légende de
sainte Théodote. --Sainte Denise livrée à deux libertins par ordre
du proconsul Optimus. --Délivrance miraculeuse de sainte Denise.
--Légende de sainte Euphémie.
Les chrétiens étaient si fiers de leur chasteté, ils y attachaient
tant de prix, ils craignaient tellement de perdre ou d'altérer ce
trésor, que leurs persécuteurs se firent un malin plaisir de les
tourmenter dans la possession d'un bien qu'on n'eût jamais songé à
leur enlever, s'ils n'avaient pas porté, de la sorte, un défi à la
religion et à la philosophie païennes. On s'explique ainsi cet étrange
supplice, qui consistait à livrer une femme chrétienne, vierge ou
non, aux brutalités infâmes de la Prostitution publique. Il est trop
souvent question d'un pareil supplice dans les Actes des saints, pour
qu'on puisse le révoquer en doute et le regarder comme un emblème des
excès de l'idolâtrie. Les hagiographes entrent à cet égard dans les
détails les plus singuliers, et saint Ambroise, au liv. III de son
_Traité des Vierges_, où il raconte avec complaisance le martyre de
sainte Théodore, nous donne à entendre que cette pénible épreuve était
presque toujours réservée aux vierges qui refusaient de sacrifier aux
dieux. Au reste, comme nous l'avons déjà dit, ce n'était peut-être
que l'application de la vieille loi romaine qui défendait de mettre
à mort une vierge, et qui abandonnait celle-ci à une espèce de
dégradation, que le bourreau avait le droit d'exercer sur sa victime
avant d'exécuter l'arrêt. Mais, à cet antique usage de la pénalité,
se joignait certainement l'intention de déshonorer la chrétienne à ses
propres yeux comme aux yeux de ses coreligionnaires.
Le sacrifice aux dieux qu'on imposait à toute femme accusée d'être
chrétienne, n'était pour celle-ci qu'un acheminement à la Prostitution,
car la plupart des dieux et des déesses semblaient avoir été inventés
pour déifier les passions sensuelles et pour faire un appel permanent
à la débauche: «Les gentils, dit saint Clément d'Alexandrie, renonçant
à tout sentiment de modestie et de pudeur, gardent dans leurs maisons
des tableaux où leurs dieux sont représentés au milieu des plus infâmes
transports que puisse causer la volupté; ils parent leurs chambres
à coucher de ces peintures déshonnêtes, et prennent pour une sorte
de piété la plus monstrueuse incontinence. Vous regardez de vos lits
l'image de Venus et l'oiseau qui vole vers Léda; plus un tableau est
impudique, plus il vous paraît excellent: vous en faites graver le
dessin, et vous avez pour cachet les débordements de Jupiter! Voilà les
modèles de votre mollesse, voilà les idées infâmes que vous avez de vos
dieux, voilà la doctrine criminelle qu'ils vous enseignent et qu'ils
pratiquent avec vous!... Vous commettez la fornication et l'adultère
par les yeux et par les oreilles, avant que de les commettre en
réalité; vous faites outrage à la nature de l'homme et vous anéantissez
la Divinité par vos indignes actions!» Les chrétiennes auraient cru
donc commettre une fornication ou un adultère, en sacrifiant aux dieux
du paganisme, en s'approchant de leurs autels, en y jetant un grain
d'encens, en levant les yeux vers ces statues qui bravaient souvent
la pudeur et qui enseignaient le péché par leurs attributs et leurs
muettes provocations. Les vierges détournaient la vue ou se voilaient
avec horreur en présence de ces impures divinités, et le juge alors,
comme pour les préparer à sacrifier à Vénus, à Isis, à Bacchus ou à
quelque autre idole, les envoyait faire un rude apprentissage dans une
maison de Prostitution.
C'était avec un profond désespoir que les saintes femmes subissaient
ces horribles violences: elles demandaient à leur divin Époux de les
appeler à lui, avant que leur chère pureté fût la proie des impies;
elles s'abîmaient dans la prière et la contrition, pour ne pas être
témoins de leur propre avilissement; elles auraient préféré mille
morts, mille tortures, à la perte de leur innocence. Il paraîtrait
que l'exposition des chrétiennes à la merci des libertins ne fut
point mise en pratique avant la terrible persécution de Marc-Aurèle,
car Tertullien, dans son _Apologétique_, parle de ce genre de
supplice comme d'une invention récente due à un raffinement de
cruauté (_exquisitior crudelitas_). «En condamnant dernièrement une
vierge au lénon plutôt qu'au lion, dit-il avec un amer jeu de mots,
vous avez confessé qu'un outrage à la pudeur était réputé chez les
chrétiens plus atroce que tous les supplices et tous les genres de
mort. (_Proximè ad lenonem damnando christianam, potiusquam ad leonem,
confessi estis labem pudicitiæ apud nos atrociorem omni poena et omni
morte reputari_).» Mais Jésus-Christ eut souvent pitié de ses chastes
épouses, et tantôt il leur accordait la grâce de mourir saines et
sauves, tantôt il faisait descendre ses anges auprès d'elles pour
les défendre et les exhorter, tantôt il frappait d'impuissance les
bourreaux les plus formidables, ou bien il en faisait tout à coup des
chrétiens et des confesseurs. «Lorsque l'implacable persécution était
dans toute sa force, raconte saint Basile (_De verâ virginitate_, no
52), des vierges choisies à cause de leur foi en leur divin Époux,
ayant été livrées comme des jouets aux regards des impies, gardèrent
la pureté de leurs corps, et cela n'arriva que par la grâce de
Jésus-Christ, qui voulut montrer que tous les efforts des impies ne
parviendraient pas à souiller la chair de ces vierges, et que leurs
corps restaient inviolables, sous sa sauvegarde, par l'effet d'un
miracle.» Il faudrait peut-être, dans le texte latin de ce passage,
corriger un mot, et mettre _liminibus_ au lieu de _luminibus_, ce qui
donnerait un sens plus conforme aux usages de la persécution, dans
cette phrase: «_Electæ virgines propter Sponsi fidem, ad illudendum
impiis luminibus traditæ, corporibus inviolatæ perdurarunt_.» Il est
probable que saint Basile avait désigné les dictérions ou les lupanars,
qui recevaient ordinairement les vierges chrétiennes condamnées à la
Prostitution; mais le traducteur latin ayant remplacé le mot grec
par une périphrase, _impiis liminibus_, qui caractérise assez bien
ces mauvais lieux, une faute de copiste a changé le sens, que nous
proposons de rétablir, sans sortir de notre sujet.
Nous n'avons pas l'espace nécessaire pour relater ici tous les martyres
qui ont commencé ou fini par la Prostitution violente. Il y aurait un
livre entier à faire sur la matière, en dépouillant, à ce point de vue
unique, l'immense recueil des Bollandistes et en étudiant les Actes
des saintes qui ont été plus ou moins persécutées dans leur virginité
ou leur chasteté. Nous grouperons seulement quelques faits analogues,
pour faire apprécier dans quel but et dans quelle forme le paganisme
attentait à la pudeur chrétienne. On comprendra ainsi avec quel pur
amour les saintes femmes se donnaient à Jésus-Christ, en voyant le
gracieux portrait que saint Augustin a fait de la chasteté chrétienne,
dans ses _Confessions_: «La Chasteté se présentait à moi avec un visage
plein de majesté et de douceur, et joignant à un gracieux souris des
caresses sans afféterie, afin de me donner la hardiesse de m'approcher
d'elle, elle étendait, pour me recevoir et m'embrasser, ses bras
charitables, entre lesquels je voyais tant de personnes qui pouvaient
me servir d'exemples. Il y avait un grand nombre de jeunes garçons
et de jeunes filles, des hommes et des femmes de tout âge, des veuves
vénérables et des vierges arrivées presque à la vieillesse. Et cette
excellente vertu n'est pas stérile, mais féconde dans ces bonnes âmes,
puisqu'elle est mère de tant de célestes désirs, qu'elle conçoit de
vous, ô mon Dieu, qui êtes son véritable et son saint époux!» Cette
chasteté était aussi jalouse de sa conservation dans la vieillesse
que dans l'enfance, et la persécution n'avait aucun égard à l'âge,
lorsqu'elle destinait une victime aux outrages de la Prostitution.
Sainte Agnès n'avait pas treize ans, et les sept vierges d'Ancyre ne se
souvenaient plus d'avoir été jeunes.
Ces sept vierges, quoique âgées de soixante-dix à quatre-vingts ans
chacune, furent condamnées, comme chrétiennes, à être livrées aux
débauchés d'Ancyre. Ces débauchés n'eurent pourtant pas le courage
de se faire les instruments de la cruauté des persécuteurs; un seul
d'entre eux osa tenter l'aventure, mais l'esprit de Dieu se mit entre
lui et les saintes vierges. Le préfet d'Ancyre, furieux de voir que
son jugement n'était pas exécuté, les condamna, par malice, à cause
de leur invincible virginité, au service du temple de Diane. Par une
singularité que le légendaire ne justifie pas, elles furent mises
toutes nues pour aller laver la statue de la déesse dans un lac sacré,
voisin de la ville que traversa le cortége, dans lequel leur nudité
avait lieu de surprendre les spectateurs. Ce fut dans les eaux du lac
qu'elles trouvèrent un refuge contre les regards curieux de la foule.
Cet étrange martyre daterait du quatrième siècle, selon Nilus, qui nous
en a conservé l'incroyable récit. Les autres saintes qui ont également
été exposées à la brutalité païenne, sont presque toutes de la même
époque. Théodore, Irène, Agnès, Euphémie, furent éprouvées de la même
façon, dans l'horrible persécution ordonnée par Dioclétien en 303,
persécution qui dura jusqu'en 311, et qui fit plus de martyrs que les
précédentes. Jamais on n'avait imaginé des supplices plus douloureux
pour la chasteté chrétienne. Ainsi, en Thébaïde, on attachait les
femmes par un pied, et on les élevait en l'air avec des machines, afin
qu'elles demeurassent suspendues, la tête en bas, entièrement nues. Le
génie de la Prostitution semblait inspirer aux juges et aux bourreaux
un luxe prodigieux de tortures infâmes.
Le poëte Aurélius Prudentius, qui écrivait plus de soixante ans après
les horreurs de cette persécution, en avait recueilli sans doute
les souvenirs, lorsqu'il a dépeint l'agonie d'une virginité vouée à
l'outrage de l'impudicité païenne. Si la vierge n'appuyait pas sa tête
contre l'autel de Minerve et ne demandait pas sa grâce à la déesse,
on l'insultait, dès qu'elle se mettait en marche pour se rendre au
lupanar. Alors toute une jeunesse ardente s'élançait sur les pas de
l'infortunée et se disputait le droit de l'insulter (_novum ludibriorum
mancipium petat_). On lui criait de s'arrêter, au détour de chaque rue;
mais la vierge fuyait plus vite, en détournant la tête et en cachant
son visage, poursuivie par une foule impatiente; elle craignait que
quelque libertin ne portât la main sur elle et ne fît un cruel affront
à son sexe (_ne petulantiùs quisquam verendum conspiceret locum_);
et sous la menace de ce péril, elle se hâtait de mettre à l'abri sa
virginité dans le lupanar, comme si elle devait y être en sûreté, comme
si le lupanar ne pouvait qu'être chaste et inviolable pour elle. Rien
n'est plus touchant que ce tableau de la pudeur chrétienne.
Sainte Agnès, en effet, ne perdit pas sa virginité, pour avoir été
conduite dans un lupanar de Rome. Elle appartenait à une des premières
familles de cette ville, et quoique âgée de treize ans à peine, elle
avait été déjà recherchée en mariage par plusieurs jeunes patriciens.
Sa grande beauté ne la détourna pas de la vie austère qu'elle avait
embrassée. Elle fut dénoncée comme chrétienne au préfet Symphronius
par le fils même de ce préfet, qu'elle avait dédaigné comme les autres
prétendants; elle proclama hautement sa croyance et déclara qu'elle
avait consacré sa virginité à Jésus-Christ. «Choisis entre deux partis
à prendre, lui dit le juge: ou sacrifie à Vesta avec les Vestales,
ou prostitue-toi avec les courtisanes dans un lupanar de soldats,
où tu n'auras pas recours aux chrétiens qui t'ont séduite (_aut cum
meretricibus scortaberis in contubernio lupanari_).» Agnès répondit à
Symphronius, en le bravant. Celui-ci, irrité de cette audace, ordonne
qu'elle soit dépouillée de ses vêtements et menée nue au lupanar,
précédée d'un héraut criant à son de trompe: «Agnès, vierge sacrilége,
ayant blasphémé les dieux, est livrée à la Prostitution publique
(_scortum lupanaribus datam_).» On exécute l'ordre du préfet. Mais à
peine Agnès est-elle mise à nu, que ses cheveux poussent à l'instant
et forment un voile autour de son corps. Un ange marche à ses côtés
et l'environne d'une splendeur divine. Elle entre au lupanar, toute
resplendissante de clarté, mais déjà sa pudeur est garantie par une
robe, de blancheur éblouissante, qui la couvre de la tête aux pieds.
Les débauchés, qui l'attendaient dans le mauvais lieu, n'osent pas
s'approcher d'elle et la contemplent avec terreur, jusqu'à ce qu'ils se
jettent à ses pieds en implorant son pardon. Le fils du préfet accourt
avec ses compagnons de plaisir, pour s'emparer de la belle proie qu'il
s'est promise; mais dès qu'il étend la main vers Agnès, il tombe mort,
comme frappé de la foudre.
Tel est le récit de saint Ambroise, dans ses Épîtres (liv. IV, ép.
34); mais les Actes de la sainte, publiés par Ruinart, ajoutent
à ce récit bien des particularités importantes pour l'histoire de
la Prostitution. Selon ces Actes, dès que la sainte fut arrivée au
lupanar, on la revêtit d'une chemise de gaze transparente, que les
filles de joie portaient dans l'intérieur des mauvais lieux, pour
mieux solliciter la luxure, en laissant entrevoir ou deviner tout ce
qui pouvait l'enflammer. Aussitôt la populace envahit le lupanar,
et chacun s'empresse de faire valoir son droit de premier venu;
mais aussitôt cette ardeur impudique s'éteint et s'évanouit: les
libertins restent immobiles, tremblants, indécis, sans force et sans
volonté; ils rougissent de honte et se retirent, sans avoir touché la
sainte, qui les regarde avec calme. Le lupanar ne se vide que pour se
remplir de nouveau; mais le miracle se renouvelle, et les affronteurs
demeurent interdits, avant d'avoir fait une tentative de violence
que la jeune Agnès ne semble pas redouter. Tous s'éloignent avec
terreur, avec respect, et personne n'ose plus pénétrer dans le repaire
de Prostitution. Un seul se présente encore: le bruit se répand que
c'est le propre fils de Symphronius; il ne doute pas du succès de sa
honteuse entreprise; il s'élance seul derrière le rideau qui ferme
l'entrée du lupanar; il s'avance impétueusement vers Agnès, il étend
les bras pour la saisir, mais il tombe mort à ses pieds. Cependant ses
amis l'attendaient à la porte, curieux, inquiets de savoir si ce loup
ravissant s'était emparé de la brebis du Christ, selon les paroles
mêmes de la légende. Comme on ne le voit pas reparaître, comme on
n'entend rien dans la cellule d'Agnès, quelqu'un se hasarde à y entrer:
à l'aspect du mort, il se trouble, il invoque la pitié de la sainte, il
est converti. Nul ne sera désormais assez hardi pour vouloir se faire
l'exécuteur de l'arrêt de Symphronius, devant qui l'on ramène Agnès
encore munie de sa virginité. Agnès consent à ressusciter le mort,
qu'elle avait sacrifié à la défense de sa pudeur, et le ressuscité ne
se soucie plus de s'en prendre aux vierges chrétiennes; mais cette
résurrection miraculeuse est attribuée à des invocations magiques,
et Agnès, condamnée à être brûlée vive, emporte avec elle sa fleur
virginale dans les flammes du bûcher. Le savant éditeur de cette
légende mentionne la tradition qui plaçait, sous les voûtes du Cirque
Agonal ou destiné aux jeux publics, ce lupanar où la virginité d'Agnès
avait remporté la victoire sur ses impurs ennemis.
Le supplice du lupanar se reproduit souvent dans les Actes des saintes,
mais toujours avec des circonstances différentes, qui sembleraient
accuser des variantes de détails sur un thème unique. Il n'est pas
probable que les mêmes faits se soient représentés si souvent avec
autant de similitude. Le plus célèbre de tous les martyres de cette
espèce est celui de sainte Théodore, qui doit sans doute la célébrité
de son nom à une mauvaise tragédie de Pierre Corneille, plutôt qu'à
la légende paraphrasée par saint Ambroise et à ses Actes publiés
par Ruinart. C'était une dame noble d'Alexandrie. Le juge la cita
devant lui et la somma de sacrifier aux dieux. «D'après les ordres
de l'empereur, lui dit-il, vous autres vierges qui refusez d'offrir
de l'encens aux dieux, vous devez être exposées dans les lieux
infâmes. Mais j'ai pitié de votre naissance et de votre beauté.--Vous
pouvez faire ce qui vous plaira, répond Théodore. Ma volonté n'aura
point de part aux violences que vous exercerez.» On la soufflette,
par ordre du juge, qui s'efforce de dompter cette rebelle. «Malgré
votre condition illustre, lui dit-il, vous me contraignez de vous
faire affront devant le peuple, qui attend votre jugement. Je vous
donne trois jours pour réfléchir; après ce délai, si vous refusez de
sacrifier, je vous exposerai dans un lupanar, afin que les personnes
de votre sexe voient votre déshonneur et s'amendent.» Les trois jours
écoulés, Théodore resta aussi ferme dans sa résolution. «Théodore,
lui dit le juge, puisque vous persistez dans votre refus de sacrifier,
j'ordonne qu'on vous conduise au lupanar. Nous verrons si votre Christ
vous délivrera.--Le Dieu qui m'a jusqu'à présent gardée sans tache,
reprend Théodore avec douceur, connaît ce qui en arrivera; il est assez
puissant pour me protéger contre ceux qui voudraient me faire injure.»
On la conduit dans une maison de Prostitution; en y entrant, elle
adresse une prière fervente à son Époux céleste. Le peuple environne
la maison: il attend l'issue d'un martyre qui n'est pas chose nouvelle
pour lui, et qui se termine ordinairement par la consécration de la
virginité des patientes. Cette fois, il y a plus de spectateurs que
d'acteurs. Aucun ne se présente pour faire affront à la chrétienne.
Enfin, un soldat fend la foule et pénètre dans le lieu du supplice.
Théodore frissonne au bruit des pas; elle rassemble autour d'elle,
avec ses mains craintives, le peu de vêtements qu'on lui a laissés, et
qui ne cachent pas tout ce qu'elle essaie de voiler. Ce soldat est un
chrétien, qui a pris ce déguisement pour arriver jusqu'à elle et pour
la sauver; il la conjure de changer d'habillement avec lui, et finit
par la décider, en lui faisant un hideux tableau du sort qui l'attend
dans cette vilaine maison. Théodore, déguisée en soldat, couvrant son
visage avec sa cape et ses deux mains, sort heureusement de l'antre
du vice, sans répondre aux questions qui l'assiégent et aux éclats de
rire qui la poursuivent. Une heure après, le chrétien conduit devant
le juge, était condamné à être décapité pour avoir aidé la délivrance
de Théodore. Celle-ci reparaît et dispute à son libérateur la couronne
du martyre. «C'est moi qui ai été condamné, lui dit Didyme.--Vous avez
bien voulu me sauver l'honneur, répond Théodore, mais je ne consens
point que vous me sauviez la vie; car j'ai fui l'infamie et non la
mort.» Ils furent décapités ensemble, et Théodore mourut vierge.
Palladius, dans la Vie des Pères (_Vita Patrum_, cap. CXLVIII: _De
fæmina nobilissima quæ fuit semper virgo_), rapporte un fait à peu
près semblable, qui se serait passé un siècle auparavant, mais dont
il ne nomme pas les héros, quoiqu'il emprunte son récit à «un ancien
livre, dit-il, écrit par Hippolyte, qui fut l'ami des apôtres.» Une
fille noble et vertueuse vivait à Corinthe dans la pratique austère
du célibat chrétien. Elle fut dénoncée au juge, dans un temps de
persécution. Ce juge impie avait un amour immodéré pour les femmes,
et afin de satisfaire cet amour charnel, il recourait souvent aux bons
offices des lénons et des marchands de Prostitution (_cauponatores_).
Ceux-ci lui avaient vanté la beauté merveilleuse de la vierge
chrétienne; il la trouva plus surprenante encore qu'il ne l'eût
imaginée, et il n'épargna rien pour séduire cette vierge, qui repoussa
ses prières aussi bien que ses menaces. Les tourments ne purent rien
obtenir de la pure et douce victime. Le juge alors, indigné de cette
résistance, eut l'idée, pour la vaincre, de condamner cette sainte à la
Prostitution publique. Il la place dans un lupanar et il recommande au
maître du lieu (_jussit ei qui eas possidebat_): «Prends cette fille,
lui dit-il, et paye-moi tous les jours trois pièces d'or (_nummos_).»
Le lupanaire accepte le marché et veut y faire honneur sur-le-champ.
La nouvelle prostituée est annoncée aux libertins de la ville par un
écriteau, qui lui assigne un nom et qui fixe son tarif. La débauche
accourt, la bourse à la main; c'est à qui aura l'avantage de la
première rencontre; ils se disputent, les indignes, le trésor de cette
virginité qui ne se défend pas. «Écoutez, leur dit la pauvre femme qui
ne peut se résigner à souffrir le martyre; il faut que je vous révèle
ce que j'ai caché au lénon, et ce que je vous prie de tenir secret.
J'ai un ulcère (_ulcus_) aux parties honteuses; cet ulcère exhale une
mauvaise odeur; de plus, il est de nature contagieuse. Je ne veux pas
que vous me détestiez..... Accordez-moi quelques jours de répit, et je
me livrerai à vous, quand je serai guérie.» Tous se retirèrent, sans
demander leur reste. La vierge, se voyant délivrée de ces bourreaux
pour quelques jours du moins, priait Dieu de compléter sa délivrance en
la faisant mourir. Tout à coup entre dans le lupanar un jeune homme,
qui semblait trop animé pour que la fable de l'ulcère fût capable de
l'arrêter dans ses desseins. La malheureuse vierge crut avec effroi que
le dernier moment de sa virginité était venu; mais ce jeune homme était
un chrétien, pieux et chaste, qui avait appris le péril que courait
sa soeur en Jésus-Christ. Il avait donc formé le projet de la sauver,
et il s'était fait admettre à prix d'argent dans ce lieu infâme. Il
changea d'habits avec elle, et il demeura, le visage voilé, à la place
obscène que la jeune fille venait de quitter. Dès que la substitution
de personne eut été reconnue et le changement de sexe constaté, le
chrétien fut condamné à mort et livré aux bêtes, ou plutôt, suivant un
commentateur, à toutes les horreurs de la Prostitution antiphysique.
Ce ne fut pas la seule chrétienne qui sortit vierge du lupanar; la
légende en cite une autre qui, après avoir, en qualité de mérétrix,
prostitué son corps dans un lieu de débauche, retrouva sa virginité en
allant à la mort. C'est la fameuse sainte Théodote, cette courtisane
dont nous avons déjà parlé et qui souffrit la persécution, vers 249,
du temps de l'empereur Philippe. Quand le préteur lui ordonna de
sacrifier aux dieux: «C'est bien assez, s'écria-t-elle, que je sois
une prostituée pour tout le monde. Je n'ajouterai pas ce crime à mes
autres crimes, afin qu'au jour suprême du jugement, je puisse au moins
me défendre d'avoir trahi le vrai Dieu!» On l'envoie en prison, où
elle passe vingt et un jours, sans prendre aucune nourriture. Quand
elle reparaît devant le juge, elle adresse publiquement une prière au
Christ: «Je te conjure, dit-elle, de m'absoudre du crime dans lequel je
suis tombée, à l'instigation du diable, car on m'appelle avec raison
_meretrix_. Fortifie mon courage et regarde-moi avec clémence, afin
que les plus atroces tortures n'aient pas même le pouvoir d'émouvoir
mon coeur.» Le juge procède à l'interrogatoire: «De mon état, dit-elle
fièrement, je suis courtisane, mais de ma religion, chrétienne, si
toutefois je suis digne du Christ.» Elle est condamnée; la foule
l'exhorte à sacrifier aux dieux; ses anciens amants la supplient
d'épargner sa vie: «Suspendez-la au gibet, dit le juge, et déchirez-lui
la peau avec des peignes de fer.» Elle supporte tout, en chantant les
louanges du Seigneur. On verse du vinaigre et du plomb fondu dans ses
plaies; on lui arrache les dents: elle ne cesse pas de prier à haute
voix. Enfin, pour la faire taire, on la lapide. Les chrétiens qui
ensevelirent son corps constatèrent, avec une surprise bien naturelle,
que cette courtisane était vierge.
Quelquefois, au lieu d'envoyer la vierge dans un lupanar et de la
livrer ainsi à un outrage public, le juge l'abandonnait à quelque
libertin émérite qui s'engageait à ne la lui ramener que souillée et
bonne pour le supplice capital. Ainsi en advint-il à sainte Denise,
qui comparut devant le proconsul Optimus avec trois chrétiens nommés
Pierre, André et Paul. Le proconsul la menaçait d'être brûlée vive
si elle ne sacrifiait pas aux idoles: «Mon Dieu est plus grand que
toi, répondit-elle; c'est pourquoi je ne crains pas tes menaces!» Le
proconsul ne l'envoya pas au bûcher, mais il l'abandonna au bon plaisir
de deux jeunes débauchés (_ad corrumpendam_). Ceux-ci l'emmenèrent
avec eux dans leur maison et réunirent leurs efforts pour la faire
céder à leurs obsessions criminelles: cette lutte inégale dura
pourtant jusqu'au milieu de la nuit, sans qu'ils triomphassent d'une
si courageuse vertu (_ut ei vim turpitudinis inferrent_). Cependant
leur ardeur commençait à s'affaiblir et le démon de l'impureté se
retirait d'eux (_marescebat eorum cupiditatis libido_). Enfin une
clarté soudaine illumina toute la chambre, et un ange apparut, qui
prit sous sa protection la vierge aux abois. Les deux corrupteurs
effrayés tombèrent aux genoux de la chaste jeune fille, qui les releva
en souriant: «Ne craignez rien, leur dit-elle; celui-ci est mon tuteur
et mon gardien; c'est pour lui que je me suis livrée à vos impuissantes
insultes.» Les deux païens la supplièrent d'intercéder pour eux auprès
de ce divin protecteur et promirent de se convertir, en jurant qu'ils
n'attenteraient plus jamais aux vierges du Seigneur.
On est autorisé à croire que ces attentats contre les vierges
chrétiennes avaient lieu principalement à Alexandrie, pendant la grande
persécution de Dioclétien. Le préfet de l'Égypte, nommé Hiéroclès,
avait enjoint à tous les juges d'appliquer sans exception cette
pénalité à toutes les femmes qui se disaient vierges par amour du
Christ. Cet Hiéroclès, que les Actes des martyrs appellent souvent
Héraclius, s'acharnait surtout à la persécution des femmes, et il
les livrait impitoyablement aux agents de Prostitution (_sanctas Dei
virgines lenonibus tradentem_, disent les Actes publiés par Ruinart,
t. II, p. 196). On n'a pas de peine à croire que, dans une foule de
cas, le juge ne dédaignait pas d'être lui-même l'exécuteur de ses
arrêts. Ainsi en agissait le juge Priscus, qui fit beaucoup de mal aux
chrétiens à la même époque. La Légende dorée de Jacques de Voragine le
représente comme un homme inique et libidineux. Euphémie, fille d'un
sénateur, alla s'accuser elle-même devant Priscus et réclama la faveur
du martyre, en se plaignant de ce qu'on l'avait épargnée jusqu'alors,
en dépit de sa profession de foi chrétienne. Priscus la fit battre
de verges et l'envoya en prison: il ne tarda pas à l'y suivre, et il
essaya de la violer; mais la sainte se défendit fortement, et la grâce
de Dieu paralysa la lubricité de ce païen. Lui, se crut ensorcelé, et
il chargea son intendant d'aller séduire par des promesses ou vaincre
par des menaces l'intrépide prisonnière; mais l'intendant ne put
pas ouvrir la porte du cachot, contre laquelle les haches mêmes ne
faisaient que s'émousser, et il fut saisi par le diable, qui le força
de se déchirer de ses propres mains. Le juge exposa inutilement la
vierge à divers supplices, qui ne réussirent pas à lui ôter la vie,
encore moins sa virginité. Cependant il avait donné ordre de la livrer
à tous les jeunes libertins qui voudraient abuser d'elle jusqu'à ce
qu'elle en mourût; mais ces libertins ne se souciaient pas de tenir
tête à une magicienne, et les plus audacieux ne dépassèrent pas le
seuil de la cellule où la sainte était renfermée dans l'attente de son
déshonneur. Un d'eux pourtant, à qui la luxure donnait du coeur, osa
pénétrer dans cette cellule; il fut bien surpris d'y trouver Euphémie
entourée de vierges qui priaient avec elle; il confessa timidement
sa mauvaise intention et se fit chrétien. Euphémie resta donc vierge,
malgré les détestables projets de Priscus, qui voulut la voir décapiter
et qui n'eut pas même le temps de dévoiler les mystères de ce corps
sans tache; car, au moment où il allait profaner de ses regards
impudiques cette virginité que la mort lui avait dérobée, il fut dévoré
par un lion qui s'était échappé de la fosse et qui ne laissa pas un
seul débris du persécuteur des vierges. «Sainte vierge triomphante,
s'écrie saint Ambroise, à qui nous empruntons ce récit, en recevant
la couronne de la virginité, tu méritas aussi la palme du martyre!» De
pareils exemples gagnaient à la virginité et à la chasteté chrétienne
toutes les âmes qu'ils enlevaient à la Prostitution et à l'impureté du
paganisme.