CHAPITRE II.

SOMMAIRE. --Raison de nécessité pour laquelle saint Paul et les

apôtres durent imposer aux chrétiens l'abstinence charnelle et la

pureté virginale. --Les _agapes_. --Les fossoyeurs des catacombes

de Rome furent les premiers adorateurs du Christ. --Action

régénératrice et consolante de la religion chrétienne sur les êtres

dégradés voués au service de la Prostitution. --Les courtisanes

martyres. --Histoire de Marie l'Égyptienne racontée par elle-même.

--Légende de sainte Thaïs. --Comment s'y prit saint Ephrem pour

convertir une femme de mauvaise vie. --Les deux solitaires et

la prostituée. --Saint Siméon Stylite. --Conversion de Porphyre.

--Sainte Pélagie. --Sainte Théodote. --Conversion et supplice de

sainte Afra. --Prière de sainte Afra sur le bûcher, ou oraison des

prostituées repentantes.

Il n'est pas difficile de se rendre compte des motifs de haute

prévoyance qui firent recommander la chasteté entre toutes les vertus

chrétiennes. Cette vertu était sans doute prescrite par la loi de

Moïse, et l'on trouve, à chaque instant, dans les saintes Écritures,

la condamnation des excès de la chair. Salomon, qui devait avoir

sept cents concubines dans sa vieillesse, n'épargna pas ces coupables

débordements auxquels il se laissa lui-même entraîner: «Celui qui est

adultère perdra son âme par la folie de son coeur, disait-il dans ses

_Proverbes_ (chap. VI); il s'attirera de plus en plus la turpitude et

l'ignominie, et son opprobre ne s'effacera jamais.» Saint Paul et les

apôtres ne firent donc que suivre la doctrine mosaïque, en imposant

aux chrétiens l'abstinence charnelle et la pureté virginale. Mais il

y avait une raison de nécessité qui venait se joindre à toutes celles

que conseillait la religion, dans l'intérêt de la morale qui avait

dicté son Évangile: la vie commune des catéchumènes des deux sexes les

exposait à des tentations, à des ardeurs et à des périls journaliers

qui avaient besoin d'un préservatif bien puissant pour ne pas aboutir

à des désordres presque inévitables. Ces désordres, en rappelant les

mystères les plus honteux du paganisme, auraient confondu avec lui,

aux yeux des païens, la divine religion de Jésus-Christ, et le culte du

vrai Dieu n'eût pas lutté avec avantage contre les cultes avilissants

de Vénus, de Bacchus, de Cybèle et d'Isis; car, dans ces différentes

idolâtries, la célébration des mystères ne souillait les temples et

les bois sacrés qu'à certaines époques de l'année, tandis que les

cérémonies occultes de la foi catholique avaient lieu en tout temps,

tous les jours, ou plutôt toutes les nuits, sous le nom d'_agapes_.

Dans ces agapes, dans ces repas fraternels où la parole du Seigneur

nourrissait l'âme en mortifiant le corps, les deux sexes étaient

réunis, et la concupiscence se fût éveillée dans les coeurs les plus

chastes et les plus froids, si la loi du nouveau culte n'avait mis

un frein salutaire aux instincts de la nature et aux entraînements

du vice. Voilà pourquoi la continence était la première vertu qu'on

exigeait des chrétiens pour garantir et favoriser toutes les autres.

Si cette vertu n'avait été prêchée sans cesse et profondément enracinée

dans les croyances de chacun, les agapes n'eussent servi qu'à propager

la Prostitution. Rien ne peut donner une idée complète de l'exaltation

des fidèles, qui n'aspiraient qu'au martyre et qui le souffraient

volontiers en eux-mêmes, dans leurs désirs et dans leurs passions,

avant de s'y abandonner tout entiers sur la place publique. Cette

exaltation, tournée à la débauche, comme cela n'arriva que trop par le

fait des hérésies, eût amené de monstrueux libertinages et discrédité

le christianisme en dévouant au mépris universel les apôtres et les

prosélytes. Qu'on imagine aussi les dangers que courait sans cesse,

dans cette existence contemplative, la pudeur des frères et des soeurs

rassemblés par la prière et la pénitence! Les femmes étaient toutes

voilées et couvertes d'amples vêtements qui ne dessinaient aucune forme

du corps; ces vêtements, de laine grossière et d'une couleur uniforme,

blancs, gris ou noirs, n'attiraient pas les regards et la curiosité par

des ornements mondains; l'odorat n'était pas réveillé par les molles

sollicitations des parfums. Ces femmes, dont le cothurne entièrement

fermé n'apparaissait pas même hors des plis de leur longue robe,

ressemblaient dans l'ombre à des statues immobiles ou à des pleureuses

de funérailles. Les hommes, de leur côté, n'étaient pas vêtus avec

moins de décence, à cette différence près qu'ils ne portaient pas de

voiles, mais de grands chapeaux, de larges capuchons sous lesquels leur

visage, pâle et amaigri, avait l'aspect d'une tête de mort. Mais ce

n'était point encore assez pour empêcher la nature de parler plus haut

que la volonté: il fallait que cette nature rebelle et fougueuse se

laissât enchaîner par l'autorité du précepte et par l'exemple.

Ainsi, hommes et femmes pouvaient impunément rester, pendant des

jours et des nuits, pêle-mêle et vis-à-vis les uns des autres, sans

actes coupables et même sans mauvaises pensées; ils respiraient le

même air, ils couchaient côte à côte dans les catacombes, au milieu

des bois; ils s'endormaient et se réveillaient en priant. Bien plus,

lorsque les persécutions forcèrent les chrétiens à se cacher et à vivre

entre eux au fond des solitudes, le dogme de la continence était déjà

bien fortement établi parmi les fils et les épouses de Jésus-Christ,

puisqu'il avait dompté les plus violentes révoltes de la chair,

malgré la menace continuelle du découragement et de l'oisiveté. Il n'y

avait plus de sexe, pour ainsi dire, dans ce pieux mélange de saints

et de saintes qui habitaient ensemble ces retraites souterraines où

ils avaient eu souvent leur berceau et qui leur gardaient une tombe

inviolable. Il n'est donc pas surprenant que les païens, ignorant

la chasteté de cette vie secrète, l'aient supposée telle qu'ils

l'auraient faite avec la licence de leurs moeurs et la sensualité de

leur religion: ils ne se persuadaient pas que les sens pussent accepter

un pareil esclavage; ils ne soupçonnaient pas quel pouvait être

l'empire de la prière et ce que pouvait faire le fanatisme du devoir

religieux. De là, les odieuses calomnies qu'ils accréditaient contre

les chrétiens, avec lesquels ils confondaient d'impurs hérésiarques que

l'Église naissante repoussait avec horreur.

Ce fut dans les catacombes, dans ces vastes excavations où Rome avait

trouvé les matériaux de ses temples et de ses édifices, ce fut dans ces

sombres souterrains, qui servaient de cimetière aux esclaves et à la

population pauvre de la ville éternelle, que le Christ rencontra ses

premiers adorateurs; car son Évangile s'adressait surtout aux êtres

souffrants et malheureux. Les fossoyeurs (_fossores_), qui creusaient

les sépultures et qui ne voyaient jamais le soleil, acceptèrent tout

d'abord avec confiance une religion qui abaissait les superbes et

relevait les humbles; ils s'enrichirent ainsi de toutes les joies

du Paradis que leur promettait le Sauveur, et ils se sentirent

réhabilités, eux qui étaient poursuivis par l'horreur et le mépris des

vivants qu'ils avaient le triste privilége d'enterrer. Une semblable

réhabilitation attendait les classes abjectes, qui avaient besoin de

retrouver leur propre estime sous la flétrissure dont les chargeait

l'opinion publique. Le christianisme effaçait toute tache originelle,

par le repentir et le baptême: il créait dans le vieil homme un homme

nouveau; il rendait pur ce qui avait été impur jusque-là; il mettait

une auréole de pardon sur des fronts stigmatisés. On s'explique

naturellement son action régénératrice et consolante parmi les êtres

dégradés qui étaient voués au service de la Prostitution.

Ces misérables, qui naguère n'avaient pas la conscience de leur

dégradation, furent tout à coup attristés et honteux; leurs yeux

s'étaient ouverts à la lumière de la morale évangélique, et ils

comprenaient avec effroi toute la profondeur de l'abîme où le vice

les avait jetés. Les uns se convertirent et abjurèrent leur vie

scandaleuse; les autres la continuèrent dans les larmes et la prière,

en s'y soumettant comme à une odieuse tyrannie et en offrant au ciel

l'holocauste de leurs souffrances. La religion du Christ se propagea

rapidement à travers ces âmes pleines de remords et d'amertume, et la

prostituée la plus avilie releva la tête en regardant le ciel. Les

prédications des apôtres et de leurs disciples avaient lieu d'abord

dans les carrefours, à l'entrée des villes, sur les places et dans

les faubourgs, partout où une foule oisive et curieuse prêtait un

auditoire complaisant à l'orateur. Les portefaix, les matelots, les

bateleurs, les esclaves errants, la plus vile populace en un mot,

se pressaient autour de l'homme de Dieu qui prêchait la continence

et la mortification de la chair. Les prostituées étaient les plus

ardentes à écouter cette parole bienfaisante qui apaisait l'émotion

de leurs coeurs, et qui leur donnait la force de marcher devant Dieu.

Ces malheureuses victimes de la débauche avaient moins d'horreur

d'elles-mêmes, quand elles croyaient avoir communiqué avec le

Rédempteur, et souvent elles renonçaient à leur affreux métier, pour

se consacrer à la divine mission que Jésus envoyait aux vierges et

aux martyres. Tel fut certainement l'impérieux motif qui présida dans

les premiers siècles à l'institution du célibat chrétien. Jésus avait

absous Marie Madeleine, parce qu'elle avait beaucoup aimé; à l'exemple

de Jésus, les saints confesseurs se montrèrent indulgents pour les

femmes qui avaient vécu dans l'impureté, tant qu'elles furent païennes,

et qui, en devenant chrétiennes, entraient dans la glorieuse vie de la

pénitence.

La légende est remplie de ces courtisanes qui sont touchées de la main

du Seigneur et qui s'attachent à ses pas pour faire leur salut en

effaçant la turpitude de leur vie passée. Toutes ces pauvres femmes

sont animées de l'Esprit saint, comme les trois Maries qui avaient

tout quitté pour suivre Jésus-Christ. Plus elles ont été souillées par

le péché, plus elles s'efforcent de s'épurer aux flammes de la foi et

de l'expiation. Beaucoup d'entre elles, et des plus perverties, se

changent en saintes et obtiennent la couronne du martyre. Le nombre

des saintes de cette espèce est assez considérable pour que le Père

jésuite Théophile Raynaud en ait fait un martyrologe particulier à

la suite de l'histoire de Marie l'Égyptienne, leur modèle et leur

patronne. Nous n'avons pas le projet d'écrire la légende dorée de

toutes ces mérétrices béatifiées, et nous ne leur contesterons pas la

place qu'elles occupent à tort ou à raison dans la béatitude céleste;

mais nous emprunterons seulement certains passages aux écrits des

anciens hagiographes, pour faire voir l'influence du christianisme sur

la Prostitution païenne, et pour établir ce fait singulier, que les

prostituées eurent l'insigne honneur d'abjurer les premières le culte

des faux dieux, ces emblèmes plus ou moins déshonnêtes de la sensualité

humaine.

Marie l'Égyptienne, qui vivait sous le règne de Claude et qui s'était

cachée dans le désert pour y faire pénitence après sa conversion,

raconta elle-même son histoire à l'abbé Zosime qu'elle avait rencontré,

lorsqu'elle était complètement nue, le corps noir et brûlé par le

soleil: «Je suis née en Égypte, lui dit-elle en couvrant sa nudité

du manteau que Zosime lui avait donné; dans ma douzième année, je

me rendis à Alexandrie, où pendant dix-sept ans je me soumis à la

dépravation publique et ne me refusai à aucun homme. Et comme des gens

de cette contrée se disposaient à faire le voyage de Jérusalem pour

adorer la vraie Croix, je priai les mariniers, qui les conduisaient,

de me prendre avec eux. Quand ils me demandèrent le prix du passage,

je leur dis: «Frères, je n'ai rien à donner, mais prenez mon corps

pour le payement de mon passage.» Ils me prirent ainsi et disposèrent

de mon corps pour se payer. Nous arrivâmes à Jérusalem ensemble, et

m'étant présentée avec les autres aux portes de l'église pour adorer

la vraie Croix, je fus soudainement repoussée par une force invisible;

je retournai plusieurs fois inutilement jusqu'aux portes de l'église

et toujours je me sentais retenue, tandis que les autres entraient

sans difficulté. Alors je fis un retour sur moi-même et pensai que

mes nombreux et sales péchés étaient la cause de cette répulsion. Je

commençai à soupirer profondément, à verser des larmes amères et à

châtier mon corps avec mes mains.» Elle fit voeu de chasteté et se mit

sous la sauvegarde de la vierge Marie, qui lui permit d'entrer dans

l'église et d'adorer la vraie Croix. Après quoi, elle passa le Jourdain

et s'enfonça dans le désert où elle resta quarante-sept ans sans voir

aucun homme, en vivant de trois pains qu'elle avait apportés avec elle.

«Pendant les dix-sept premières années de ma vie solitaire, dit-elle,

j'ai eu à souffrir des tentations de la chair; mais, avec la grâce de

Dieu, je les ai toutes vaincues...» Voilà les exemples à imiter que le

confesseur chrétien offrait aux femmes de mauvaise vie, qui accouraient

en foule pour l'entendre. La relation que nous avons empruntée à

Jacques de Voragine, le grand légendaire du moyen âge, est plus décente

que celle des Actes de la sainte, paraphrasés et commentés avec peu

de retenue par son historien Théophile Raynaud. Cette sainte était la

patronne ordinaire des courtisanes, et l'abandon qu'elle fit de son

corps aux bateliers se voyait représenté sur les vitraux des églises,

notamment à Sainte-Marie-de-la-Jussienne, chapelle située autrefois

dans la rue qui a conservé ce nom à Paris, et affectée à la grande

confrérie des filles publiques.

Une autre courtisane, qui n'eut pas la réputation de Marie l'Égyptienne

auprès de ses pareilles, figure aussi dans la Vie des Pères, où elle

fait amende honorable de ses péchés. Il serait possible néanmoins que

cette sainte n'ait jamais été qu'une personnification de la débauche

pénitente et un touchant emblème de la purification d'un corps souillé.

Elle se nommait Thaïs et habitait une ville d'Égypte que la tradition

ne nomme pas; sa beauté était telle, que beaucoup d'insensés vendaient

tout ce qu'ils possédaient pour acheter ses faveurs et se trouvaient,

au sortir de sa couche, réduits à une extrême pauvreté; ses amants

en venaient souvent aux mains dans des querelles de jalousie, et

sa porte était arrosée de sang, raconte Jacques de Voragine. L'abbé

Paphnuce eut la pensée de la convertir. Il revêtit un habit séculier,

prit une pièce de monnaie et la lui présenta comme rémunération du

péché qu'il semblait solliciter d'elle. Celle-ci accepta la pièce de

monnaie, en disant: «Allons dans ma chambre!» Et quand Paphnuce fut

entré dans cette chambre et qu'elle l'invitait à monter sur le lit,

tout couvert de riches étoffes, il lui dit: «Allons dans un lieu plus

secret?» Elle le mena successivement dans plusieurs autres chambres,

et il objectait toujours qu'il craignait d'être vu: «C'est une chambre

où personne n'entre, lui dit-elle tristement; mais, si c'est Dieu que

tu crains, il n'y a aucun endroit qui soit caché à ses regards.» Le

vieillard, étonné de ce langage, lui demanda si elle savait qu'il y

eût un Dieu rémunérateur et vengeur. Elle répondit qu'elle le savait:

«Puisque tu le sais, s'écria Paphnuce avec sévérité, comment as-tu

perdu tant d'âmes? Oui, pécheresse, il y a un Dieu, et tu lui rendras

compte, non-seulement de ton âme, mais encore de toutes celles que tu

as induites au péché.» A ces mots, Thaïs tomba aux pieds de Paphnuce,

en versant des larmes de contrition: «Mon père, lui dit-elle, j'espère

pouvoir obtenir par la prière la rémission de mes fautes; je te prie

de m'accorder trois heures pour me préparer à te suivre; je ferai

ensuite tout ce que tu ordonneras.» L'abbé, lui ayant indiqué le lieu

où il l'attendrait, sortit de cette maison d'impureté. Thaïs rassembla

tout ce qui était le gain de ses péchés, vêtements somptueux, riches

joyaux, meubles splendides, et en fit un feu de joie sur la place

publique, en présence de tout le peuple. «Venez tous, criait-elle,

venez, vous qui avez péché avec moi, et voyez comme je brûle tout ce

que j'ai reçu de vous!» Ces objets montaient à la valeur de quarante

livres d'or. Lorsque tout fut consumé, elle rejoignit Paphnuce, qui la

conduisit dans un monastère de vierges, et il l'enferma dans une petite

cellule, dont il ferma et scella la porte, en ne laissant subsister

qu'une étroite fenêtre, par laquelle on faisait passer chaque jour à

la recluse une faible ration de pain et un peu d'eau. Au moment où le

vieillard prenait congé d'elle: «Mon père, lui cria Thaïs, où veux-tu

que je répande l'eau que la nature chassera de mon corps?--Dans ta

cellule, comme tu le mérites,» répondit-il durement. Elle lui demanda

encore comment elle devait adorer Dieu: «Tu n'es pas digne de nommer

Dieu, répliqua-t-il avec mépris, ni de lever tes mains vers le ciel,

car tes lèvres sont pleines d'iniquité et tes mains sont chargées de

souillures. Prosterne-toi du côté de l'Orient en répétant souvent ces

mots: Toi qui m'as créée, aie pitié de moi!» Cette dure pénitence dura

trois ans, après lesquels Thaïs, délivrée par l'abbé Paphnuce, malgré

elle, rentra dans le siècle; mais elle ne survécut que trois jours à la

rémission de ses péchés et mourut en paix comme une vierge.

Saint Éphrem fut moins heureux dans la conversion d'une autre femme de

mauvaise vie qui voulait l'induire à pécher avec elle. Pour se dérober

à ses importunes provocations, le saint lui dit: «Suis-moi!» Elle le

suivit; mais, lui, au lieu de chercher un endroit écarté, favorable

à une oeuvre illicite, mena cette femme au milieu d'un carrefour où

affluait une grande foule de peuple; puis, se tournant vers elle:

«Arrêtons-nous ici, lui dit-il brusquement, afin que j'aie commerce

avec toi!--Je ne le puis, répondit-elle en rougissant: il y a trop

de monde ici!--Si tu rougis de la présence des hommes, répliqua saint

Éphrem avec indignation, ne dois-tu pas rougir davantage de la présence

de ton Créateur, qui découvre les choses cachées au fond des ténèbres!»

La courtisane, honteuse et confuse, s'enfuit la tête basse, mais ne se

retira pas dans un monastère et ne livra point au feu les produits de

son infâme métier. Souvent les Pères de l'Église ne craignaient pas de

se commettre avec ces créatures, pour essayer de les ramener à Dieu en

les forçant à rougir de leur péché. Les Vies des Pères sont remplies

de ces aventures, qui témoignent de la constance et de la charité de

ces vénérables confesseurs. Deux solitaires, qui se rendaient à la

ville d'Aige en Tharse, souffrent tellement de la chaleur du jour, en

route, qu'ils sont forcés de faire halte dans une hôtellerie, malgré

la répugnance qu'ils avaient à entrer dans ce mauvais lieu. Il y avait

dans cette hôtellerie quelques jeunes débauchés et une prostituée.

Celle-ci, inspirée par le démon, s'approche d'un des deux solitaires

et l'invite à commettre un acte d'incontinence. Le solitaire la

repousse avec dégoût et se détourne en priant Dieu de lui pardonner.

Cette effrontée revient à la charge avec mille agaceries et conjure ce

pauvre solitaire de ne pas se refuser à ce qu'elle réclame de lui: elle

prononce alors le nom de la Madeleine, qui trouva grâce devant Jésus,

dit-elle: «En vérité! reprit le solitaire; mais quand Jésus eut adressé

la parole à la pécheresse, elle cessa d'être courtisane.--Et moi

aussi!» s'écria cette femme, obéissant à une inspiration de l'Esprit

saint. Elle se sépara sur-le-champ de ses compagnons de débauche et

elle suivit pieusement les deux solitaires, qui la présentèrent dans

un monastère de femmes, où elle vécut dans les macérations sous le nom

de Marie. Ses compagnes ne lui reprochèrent jamais son ancien état, et

toute souillée qu'elle avait été avant sa conversion miraculeuse, elle

se regardait comme une des épouses les plus fidèles de Jésus-Christ.

Un passage de la Vie de saint Siméon Stylite, qui passa plus de

quarante ans sur le chapiteau d'une colonne, où il avait établi sa

cellule d'anachorète (mort en 460), nous fait connaître l'empressement

que mettaient les courtisanes de tous les pays à venir repaître

leurs yeux du spectacle émouvant de ses austérités, et leurs oreilles

des encouragements de la parole divine. Saint Siméon, du haut de sa

colonne, convertit une multitude d'hommes vicieux ou pervers, qui

accouraient de toutes parts à ses prédications. Les mérétrices, que

la renommée du saint attirait en foule, ne l'avaient pas plutôt aperçu

priant et bénissant sur sa colonne, qu'elles renonçaient à leur genre

de vie, à leurs pompeux habits, à leurs parfums et à leurs voluptés,

pour entrer dans un monastère, où elles devenaient des saintes, à

force de répandre des larmes et de détester leurs péchés: _Quid porro

de meretricibus dicam, quæ, ex diversis procul terris, ad servi Dei

septum profectæ, postquam illum conspexere, patriam suam deseruere,

et severiorem ascetarum disciplinam in monasterio professæ, sanctorum

honorem commeruerunt, posteaquam, Domino largiente, præteritorum

criminum chirographa suis lacrymis_ (_Acta Sanctorum_, t. II, p. 344).

On pourrait inférer de ce passage curieux, que les courtisanes, qui se

laissaient toucher par la grâce, devaient faire une confession générale

de leurs péchés et en dresser un inventaire détaillé, qu'elles avaient

toujours présent sous les yeux pendant leur longue pénitence, pour

ne pas oublier leurs anciens méfaits et les pleurer éternellement.

Au reste, les courtisanes pénitentes pouvaient être catéchumènes,

dès qu'elles avaient abjuré leur état de Prostitution; ainsi, dans la

Vie de sainte Pélagie (Arnaud d'Andilly, t. I, p. 572), on voit cette

fameuse comédienne, qui n'avait pas encore renoncé au siècle, assister

à une instruction religieuse dans l'église d'Antioche, où elle n'était

jamais entrée auparavant; et pourtant, elle avait donné un terrible

scandale à l'évêque et à ses suffragants, assis à la porte de l'église

de Saint-Julien, lorsqu'elle passa auprès d'eux, toute étincelante de

pierres précieuses, de perles et d'or, qui brillaient jusque sur ses

brodequins, toute parfumée d'essences, toute fière de sa merveilleuse

beauté, devant laquelle le saint évêque et ses assesseurs battirent

en retraite, les yeux baissés et l'âme gémissante, pour ne pas voir

cette figure diabolique, ces épaules, ce sein, ces bras nus, que la

tentatrice offrait à leurs chastes regards.

Cette sainte Pélagie n'est pas celle qui se nommait Porphyre dans

sa vie de courtisane, et qui vécut à Tyr, deux ou trois siècles

plus tard. Un jour, celle-ci aperçut dans la rue deux solitaires qui

venaient quêter pour les pauvres et les malades. Porphyre reçut tout

à coup un trait enflammé de la grâce; elle courut à la rencontre

de ces bons pères, et s'adressant au plus vieux: «Sauvez-moi, mon

père, s'écria-t-elle avec un élan du coeur, sauvez-moi, ainsi que

Jésus-Christ sauva la pécheresse!» Le solitaire, à qui elle parlait

ainsi, leva les yeux vers elle et la contempla d'un air doux et

mélancolique. «Suivez-moi!» lui dit-il. Elle le suivit à distance

avec humilité et respect; mais, lui, alla droit à elle, la prit

par la main et la conduisit publiquement à travers la ville. Quand

ils en furent dehors, ils entrèrent dans une église qui s'offrit à

eux, et Porphyre y trouva un enfant nouveau-né, qu'elle adopta. Le

solitaire et la courtisane s'en allèrent donc avec l'enfant, mais on

les soupçonna d'avoir à se reprocher la naissance de cet enfant; et ce

fut un scandale que le solitaire fit cesser, en portant des charbons

ardents dans sa robe, pour prouver son innocence. Porphyre avait pris

le nom de Pélagie et s'était renfermée dans un monastère. Son exemple

fit une telle impression sur l'esprit des courtisanes de Tyr, qu'elles

voulurent l'imiter et que plusieurs d'entre elles se consacrèrent

à Dieu, pour laver leur robe d'innocence et devenir épouses de

Jésus-Christ.

La première sainte Pélagie périt à Antioche, pendant la persécution de

Licinius, en 308: elle se jeta du haut d'un toit, pour échapper aux

soldats qui venaient s'emparer d'elle et qui menaçaient d'attenter

à son voeu de chasteté. Pendant la même persécution, il y eut des

courtisanes qui souffrirent le martyre, entre autres Théodote, Afra

et ses suivantes, qui exerçaient également la Prostitution. Le savant

Ruinart, qui a placé sous cette date les actes de sainte Théodote, fait

cette observation, qu'il aurait dû appuyer de quelques autorités: «On

ne voit pas, dit-il, qu'une courtisane ait été admise dans la communion

des fidèles et reçue à l'église, avant les temps de la persécution

de Licinius, et l'on ne saurait nier que Théodote ait fait trafic de

son corps (_quæstum corpore fecisse_).» Le martyre de sainte Afra

fut même plus remarquable que celui de Théodote, qui eut l'affront

d'être condamnée à reprendre son honteux métier. Afra comparut devant

le juge Gaius, qui l'accueillit en souriant: «Comme je l'apprends,

tu es mérétrix, lui dit-il. Sacrifie aux dieux! Tu le feras d'autant

plus volontiers, qu'une mérétrix n'a rien à démêler avec le Dieu

des chrétiens?» Afra garde le silence et se recommande tout bas à

Jésus-Christ. «Sacrifie, reprend le juge, sacrifie, pour que les dieux

t'accordent d'être aimée de tes amants comme ils t'ont aimée jusqu'à

présent! Sacrifie, pour que tes amants t'apportent beaucoup d'argent!»

Afra rougit de cette allusion à sa vie passée: «Je n'accepterais pas

désormais cet argent exécrable, s'écrie-t-elle avec un geste d'horreur,

car l'argent que j'avais amassé ainsi, je l'ai rejeté loin de moi,

parce qu'il n'était pas de bonne conscience (_de bonâ conscientiâ_).

J'ai prié un de mes frères pauvres, qui ne voulait pas l'accepter, de

le purifier en l'acceptant et en priant pour moi. Si je me suis défait

d'un bien mal acquis, qui me pesait sur le coeur, comment puis-je

songer à en acquérir de la même manière?--Christ ne te trouve pas

digne, reprend Gaius. C'est donc sans raison que tu l'appelles ton

Dieu; quant à lui, il ne te reconnaît pas pour sienne; car une femme

qui est mérétrix ne peut se dire chrétienne.--En effet, je ne mérite

pas le nom de chrétienne! Cependant la miséricorde de Dieu, qui juge

non mes mérites mais ma foi, voudra bien me recevoir dans le paradis.»

Le juge Gaius prononça alors son jugement: «Nous ordonnons que la

courtisane Afra (_publicam meretricem_), qui s'est confessée chrétienne

et qui n'a pas voulu participer aux sacrifices, soit brûlée vive!»

Afra marcha au supplice, tandis que ses deux suivantes, Eunomia et

Eutropia, qui avaient été baptisées comme elle par l'évêque Narcissus,

se tenaient, voilées et silencieuses, au bord du fleuve, en espérant

partager le martyre de leur maîtresse, ainsi qu'elles avaient partagé

son péché (_simulque fuerant in peccato_). Afra, en montant sur le

bûcher, fait cette prière, qu'on avait adoptée au moyen âge comme

l'oraison des prostituées repentantes:

«Seigneur Dieu tout-puissant, Jésus-Christ, qui n'es pas venu appeler

les justes, mais les pécheurs, à la pénitence; Jésus, dont la promesse

est vraie et manifeste, parce que tu as daigné dire que dès qu'un

pécheur se sera converti de ses iniquités, à cette heure même tu ne

te souviendras plus des péchés de ce pénitent; reçois donc à cette

heure l'expiation de ma mort (_Accipe in hac horâ passionis meæ

poenitentiam_)!»

Une courtisane martyrisée au nom du Christ arrachait toujours une foule

de victimes à la Prostitution et enfantait de nouveaux martyrs.

Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 3/6 · 第 10 / 47 题