SOMMAIRE. --Ère chrétienne: introduction. --Le mariage chrétien.
--Épîtres de saint Paul aux Romains sur leurs abominables
vices. --La sentine de la population des faubourgs de Rome aux
prédications de saint Paul. --Le mariage, conseillé par saint
Paul comme dernier préservatif contre les tentations de la
chair. --_Fornicatio_, _immunditia_, _impudicitia_ et _luxuria_.
--Prédications de saint Paul contre la Prostitution. --Les
philosophes païens ne recommandaient la tempérance qu'au point
de vue de l'économie physique. --La chasteté religieuse chez
les païens et le célibat chrétien. --Triomphe de la virginité
chrétienne. --Guerre éclatante de la morale évangélique contre la
Prostitution. --Les époux dans le mariage chrétien. --Sévérité de
l'Église naissante à l'égard des infractions charnelles que la loi
n'atteignait pas. --Pourquoi les païens infligèrent de préférence
aux vierges chrétiennes le supplice de la Prostitution.
Tous les cultes du paganisme n'étaient, pour ainsi dire, que des
symboles et des mystères de Prostitution: le christianisme, en se
proposant de les faire disparaître et de les remplacer par un seul
culte fondé sur la morale humaine et divine, dut s'attaquer tout
d'abord à la Prostitution et réformer les moeurs avant de changer le
dogme religieux. Il est certain que les premiers apôtres commencèrent
leur mission au milieu d'un monde corrompu, en prêchant la continence
et la chasteté comme principes fondamentaux de la doctrine nouvelle.
Jésus-Christ avait vécu, en effet, sur la terre, chastement et
virginalement, quoiqu'il eût absous la femme pécheresse et converti
la Madeleine, quoiqu'il eût relevé par le repentir les malheureuses
victimes du démon de la chair. C'était donc un fait inconnu dans la
société païenne, que cet enseignement et cette pratique des vertus
qu'on peut appeler sensuelles, et ce pardon céleste qui avait toujours
le privilége d'effacer les souillures invétérées. Ce fut aussi un
étrange contraste avec les lois civiles et morales de l'antiquité, que
ce frein austère imposé aux appétits charnels, et cette indulgente
pitié pour les erreurs de la fragilité terrestre. En présence de la
jurisprudence romaine, qui condamnait à mort l'adultère; malgré la
loi de Moïse, qui n'était pas moins rigoureuse et qui était encore
plus scrupuleusement observée chez les Juifs; Jésus-Christ osa dire
aux scribes et aux pharisiens, qui lui amenaient une femme surprise
en adultère et qui voulaient la lapider devant lui: «Que celui de vous
qui est sans péché jette la première pierre contre elle!» Puis, ayant
demandé à cette criminelle, agenouillée à ses pieds, quels étaient les
accusateurs et les juges, il lui dit d'une voix douce et consolante:
«Ce n'est pas moi qui vous condamnerai! Allez et ne péchez plus (_vade
et jam amplius noli peccare_).» Et pourtant Jésus avait institué le
mariage chrétien, bien différent de ce qu'était l'union conjugale
dans les moeurs grecques et romaines. La sainteté de ce mariage
indissoluble, contracté vis-à-vis de Dieu, éclate dans ces paroles
qui renfermaient toute une législation, toute une moralité, toute une
philosophie: «L'homme laissera son père et sa mère et s'attachera à sa
femme, et les deux seront une seule chair; ainsi, ils ne seront plus
deux, mais une seule chair. Que l'homme donc ne sépare pas ce que Dieu
a joint.»
L'oeuvre du Christ devait être de régénérer le monde moral et
d'apprendre à l'humanité le respect qu'elle se doit à elle-même; la
religion sortie de l'Évangile fut comme une digue destinée à contenir
les débordements de la corruption antique, alors que ces débordements
menaçaient d'engloutir toutes les notions primitives du bien et
de l'honnête. Il ne fallut pas moins de trois siècles de lutte, de
prédication et surtout d'exemple, pour renverser les temples impurs
d'Isis, de Cérès, de Vénus, de Flore et des autres divinités de la
Prostitution. Le christianisme, en déclarant la guerre, non-seulement
aux abus des jouissances physiques, mais encore à ces jouissances
mêmes, eut beaucoup plus de peine à détruire le paganisme, qui les
protégeait quand il ne les encourageait pas. On comprend les efforts
immenses des apôtres et de leurs saints successeurs pour arriver à ce
prodigieux résultat: l'établissement de la loi morale et la répression
religieuse de la sensualité. Moïse avait posé en principe dans le
_Deutéronome_: «Il n'y aura point de prostituée dans Israël;» mais ce
commandement n'avait jamais été mis à exécution chez les Israélites,
qui ne se firent pas faute d'avoir des prostituées de leur nation et
souvent d'en fournir aux nations étrangères. La Prostitution légale
était peut-être plus active et plus répandue dans la Judée, que dans
le reste de l'empire romain. Saint Paul, inspiré par le Christ, avait
donc à faire ce que Moïse n'avait pas fait, lorsqu'il se leva pour
chasser de l'Église naissante l'esprit malin de la Prostitution: «Ne
vivez pas dans les festins et l'ivrognerie, disait-il en ses Épîtres
aux Romains, ni dans les impudicités, ni dans les débauches (_cubilibus
et impudicitiis_), ni dans les contentions, ni dans les envies; mais
revêtez-vous de notre Seigneur J.-C. et ne cherchez point à contenter
votre chair selon les plaisirs de votre sensualité (_et carnis curam
feceritis in desideriis_).» Pendant tout le cours de son apostolat,
saint Paul poursuivit avec une inflexible rigueur le péché de la chair,
dans lequel il croyait combattre l'essence même du paganisme.
Il est vrai que saint Paul connaissait bien ce dont les païens étaient
capables en fait d'incontinence, et lui-même avait vécu assez longtemps
dans les voluptés, pour en apprécier la fatale influence. Aussi, dès
sa première épître aux Romains, il leur adresse d'énergiques reproches
sur leurs abominables vices, qu'il appelle les passions de l'ignominie
(_passiones ignominiæ_); il les représente comme tout souillés de la
plus hideuse luxure (_masculi in masculos turpitudinem operantes_).
C'est à l'idolâtrie qu'il attribue cette effrayante démoralisation,
qui était devenue une forme du culte des faux dieux. «Ils ont changé
la gloire du Dieu incorruptible, s'écrie-t-il avec une chaste horreur,
pour lui donner la figure de l'homme corruptible, des oiseaux, des
quadrupèdes et des serpents. Voilà pourquoi Dieu les a livrés aux
convoitises de leur coeur, à l'impureté, de sorte qu'ils prêtent
leur corps l'un à l'autre en le déshonorant (_propter quod tradidit
illos Deus in desideria cordis eorum, in immunditiam, ut contumeliis
afficiant corpora sua in semetipsis_).» Les Romains furent bien surpris
que l'apôtre du _roi des Juifs_ s'avisât de leur défendre ce que les
plus rigides philosophes avaient pleinement autorisé par leur exemple
autant que par leurs écrits, à l'exception toutefois de Sénèque, qui
passait alors pour un chrétien déguisé. Mais saint Paul n'était pas
venu à Rome pour transiger avec son ennemi, le péché de la chair, que
Dieu avait condamné, disait-il, par cela même que Dieu avait envoyé sur
la terre son propre fils en forme de chair de péché (_in similitudinem
carnis peccati_), pour racheter le péché: «L'affection de la chair est
inimitié contre Dieu, car elle ne se rend point sujette à la loi de
Dieu. C'est pourquoi ceux qui sont en la chair ne peuvent plaire à Dieu
(_qui autem in carne sunt, Deo placere non possunt_).»
Ceux qui écoutaient les prédications de saint Paul n'étaient pas de
riches voluptueux, vivant dans les délices et faisant contribuer
le monde entier à la satisfaction de leurs voluptés; c'étaient de
pauvres plébéiens qui ne savaient rien de ces monstrueux raffinements
de la débauche asiatique, apportée dans Rome avec les trophées des
peuples vaincus; c'étaient des bateliers du Tibre, des mendiants
de carrefour, des fossoyeurs de la voie Appienne, des vendeuses de
poissons, des marchandes d'herbes, des esclaves fugitifs, de malheureux
affranchis. Mais, parmi cette sentine de la population des faubourgs
de la ville éternelle, il y avait la jeune génération qu'on élevait,
filles et garçons, pour l'usage de la Prostitution mercenaire.
L'Apôtre s'adressait surtout à ces tristes victimes de la corruption
de leurs parents, ou de leurs maîtres, ou de leurs camarades; il
n'essayait pas à les faire rougir de leur ignoble genre de vie, mais
il leur conseillait d'y renoncer pour se consacrer au service du vrai
Dieu qui ne voulait que des esprits et non des corps. «Vous avez
prêté vos membres au service de l'impureté et de l'iniquité, pour
commettre l'iniquité (_exhibuistis membra vestra servire immunditiæ
et iniquitati, ad iniquitatem_); maintenant appliquez vos membres
au service de la justice pour vous sanctifier.» Plusieurs fois les
prosélytes de saint Paul, étonnés de la sévérité de ses préceptes à
l'égard des rapports charnels entre les deux sexes, lui demandèrent
comment imposer silence à leurs désirs et à leurs appétits plus ou
moins impérieux; le vertueux saint leur conseillait la prière, le
jeûne, la méditation, la pénitence comme les plus efficaces remèdes
à employer contre les soulèvements de la chair; puis, ces remèdes ne
suffisant pas à quelques natures rebelles, il laissait au mariage la
tâche délicate de dompter ces rébellions: «S'ils sont faibles pour
garder la continence, disait-il aux Corinthiens, qu'ils se marient,
car il vaut mieux se marier que de brûler (_quod si non se continent,
nubant. Melius est enim nubere quam uri_).»
Le mariage chrétien étant le dernier préservatif que saint Paul
opposait aux tentations de la chair, il établissait donc le véritable
caractère de ce mariage, qui fut la plus forte digue inventée contre
la Prostitution par le christianisme, et pourtant il ne paraissait
pas très-chaud partisan de l'union conjugale, quand il disait aux
Corinthiens en manière d'énigme: «Celui qui marie sa fille fait bien,
mais celui qui ne la marie pas fait encore mieux.» Il est vrai que,
peu de temps après, il revenait sur cette délicate question, à propos
des femmes qui priaient sans avoir la tête couverte: «La femme est la
gloire de l'homme! s'écriait-il en inclinant à des sentiments plus
humains; elle est la gloire de l'homme, parce que l'homme n'est pas
sorti de la femme, mais bien la femme de l'homme; et aussi, l'homme
n'a pas été créé pour la femme, mais la femme pour l'homme.» Saint
Paul n'en était pas moins inflexible à l'égard de toute concession
faite à la chair: «La volonté de Dieu, dit-il aux Thessaloniciens,
est que vous soyez saints et purs, et que vous vous absteniez de la
fornication, et que chacun de vous sache posséder le vase de son corps
saintement et honnêtement (_ut sciat unusquisque vestrum vas suum
possidere in sanctificatione et honore_), et non point en suivant les
mouvements de la concupiscence comme les païens qui ne connaissent
point Dieu, car Dieu ne nous a pas appelés pour être impurs, mais pour
être saints.» Ailleurs il énumère les divers degrés d'impureté, par
lesquels le corps peut passer en se souillant aussi à divers degrés:
«Les oeuvres de la chair sont la fornication, l'impureté, l'impudicité,
la luxure.» Chacun de ces péchés a été défini par les Pères de l'Église
et les théologiens: la fornication, _fornicatio_, c'est le commerce
d'un homme libre avec une femme libre, c'est l'acte charnel accompli
en dehors du mariage; l'impureté, _immunditia_, c'est l'habitude des
sales voluptés, c'est la recherche des plaisirs obscènes; l'impudicité,
_impudicitia_, c'est la sodomie ou autre acte contre nature; enfin, la
luxure, _luxuria_, c'est la paillardise, c'est le déchaînement de la
sensualité.
[Illustration:
Racinet del.
Drouart imp.
E. Leguay Sc.
RIBAUDE SUISSE (XVI Siècle)
]
A Éphèse comme à Corinthe, à Colossis comme à Thessalonique, saint
Paul attaque, poursuit et terrasse le paganisme sous la forme du
sensualisme ou de la luxure; c'est la Prostitution qu'il combat
sans cesse, parce qu'il la retrouve partout et qu'il va la flétrir
jusque dans les mystères du culte des faux dieux. Saint Paul avait
été païen; il avait donc par lui-même connu, apprécié le véritable
caractère de la religion matérielle qu'il voulait remplacer par la
religion de l'esprit; voilà pourquoi, dans toutes ses prédications,
il se posait comme réformateur des moeurs, au nom de Jésus-Christ,
qui, selon l'expression d'un Père de l'Église, avait vécu chastement,
quoique né d'une femme, et ne s'était jamais dépouillé de sa robe
blanche de virginité. Voilà pourquoi saint Paul disait littéralement
aux Thessaloniciens: «La volonté de Dieu, c'est votre sanctification,
afin que vous vous absteniez de la fornication (_ut abstineatis vos
à fornicatione_) et que chacun de vous sache posséder le vase de son
corps saintement et honorablement, sans céder aux mouvements de la
concupiscence, à l'instar des gentils qui ignorent Dieu.» Il disait de
même aux Colossiens: «Mortifiez donc vos membres qui sont sur la terre,
c'est-à-dire la fornication, l'impureté, la luxure, la concupiscence.»
Il disait aux Galates: «Celui qui sème dans sa chair recueillera de
sa chair la corruption, et celui qui sème dans l'esprit recueillera
de l'esprit la vie éternelle.» S'il écrivait aux Éphésiens, c'était
pour les conjurer de ne pas vivre comme les autres nations, qui, ayant
perdu tout remords et tout sentiment de pudeur, s'abandonnaient à la
dissolution pour se plonger avec une avidité insatiable dans toutes
sortes d'impuretés. S'il osait prêcher la chasteté et la continence au
milieu des corruptions de la voluptueuse Corinthe et en présence des
gens de mauvaise vie, des larrons et des débauchés, que la curiosité
lui donnait pour auditeurs: «Ne savez-vous pas, s'écriait-il, que
celui qui se joint à une prostituée est un même corps avec elle? Car
ceux qui étaient deux ne sont plus qu'une chair, dit l'Écriture. Mais
celui qui demeure attaché au Seigneur est un même esprit avec lui.
Fuyez la fornication. Quelque autre péché que l'homme commette, il
est hors du corps; mais celui qui commet la fornication pèche contre
son propre corps (_an nescitis quoniam qui adhæret meretrici unum
corpus efficitur? Erunt enim, inquit, duo in carne una!... Fugite
fornicationem. Omne peccatum quodcumque fecerit homo, extra corpus est;
qui autem fornicatur, in corpus suum peccat_).»
Tous les apôtres étaient, d'ailleurs, d'accord avec saint Paul,
pour condamner le paganisme dans ses oeuvres de Prostitution: ils ne
faisaient que se conformer aux sentiments des prophètes et à la lettre
de la Bible; mais les évangélistes s'étaient prononcés avec moins
d'énergie contre les péchés de la chair. Saint Jean avait même séparé
en deux catégories distinctes les actes spirituels et corporels, de
manière qu'ils ne fussent pas confondus dans un même jugement: «Ce qui
est né de la chair est chair; ce qui est né de l'esprit est esprit.»
C'était peut-être une excuse charitable offerte aux pécheurs charnels
qui voudraient se purifier par les eaux du baptême. Quoi qu'il en
soit, la doctrine de saint Paul, plus austère et moins équivoque, fut
adoptée généralement par les premiers Pères de l'Église et par les
conciles. «Haïssez comme un vêtement souillé, avait dit saint Jude,
tout ce qui tient de la corruption de la chair.» De cette horreur pour
l'incontinence devait inévitablement sortir le célibat chrétien.
La philosophie, il est vrai, avait enseigné quelquefois la tempérance
aux païens; mais cette tempérance philosophique ne tirait sa raison
d'être que de considérations purement humaines; elle n'était que
relative et accidentelle, car Cicéron prétendait que la nature devait
se faire obéir et que ses lois parlaient aussi haut que celles d'un
dieu. Aristote, de son côté, ne proposait pas d'autre règle dans
l'usage des plaisirs sensuels, que la connaissance de ses propres
forces, c'est-à-dire l'instinct de nature. Aussi, les philosophes
ne recommandaient-ils la tempérance, qu'au point de vue de la santé
et de l'économie physique; ils s'abandonnaient souvent eux-mêmes
à leur convoitise, parce qu'ils regardaient les plaisirs des sens
comme très-conformes à la nature (+hôs physeôs ergon+), suivant le
témoignage de saint Nil, disciple de saint Jean Chrysostome. La pudeur
n'était une vertu que dans les chants des poëtes; et cette vertu
même chez les anciens n'avait pas les attributions qu'on pourrait
lui supposer d'après son nom. La Pudicité, qui eut des temples et des
autels dans tout l'empire romain, ne représentait pas, de l'avis des
plus savants antiquaires, la virginité ou même la continence; elle
figurait plutôt la conscience, la voix intime de l'âme, la honte du
mal et l'amour du bien. Cette Pudicité romaine avait pour simulacre
une femme assise, quelquefois voilée, portant la main droite vers son
visage et le désignant avec son index levé, pour exprimer que le signe
de la pudeur éclate dans un regard qui s'abaisse et sur un front qui
rougit. Sénèque est peut-être le seul philosophe païen qui ait compris
et enseigné la chasteté morale, que les chrétiens s'imposaient avec
une pieuse abnégation de l'instinct de nature: «Parmi eux, rapporte
Origène, les personnes les plus simples et les moins éclairées, et
même celles qui appartiennent à la plus basse condition, font paraître
souvent dans leurs moeurs et dans leur conduite une gravité, une
pureté, une chasteté et une innocence admirables, tandis que ces grands
philosophes, qui se donnent pour sages, sont si éloignés de ces vertus,
qu'ils se souillent ouvertement des crimes les plus infâmes et les plus
abominables.»
La chasteté religieuse, néanmoins, n'était pas absolument dédaignée
par les païens. Nous avons déjà dit que les hommes et les femmes
s'abstenaient de tout rapport sexuel lorsqu'ils se proposaient d'offrir
un sacrifice aux dieux; les amants eux-mêmes s'éloignaient alors de
leurs maîtresses, et celles-ci évitaient un contact charnel qui les eût
forcées de se purifier avant la cérémonie. L'acte vénérien n'était pas
considéré comme répréhensible en aucun cas, et il n'offensait jamais
la divinité, qui l'encourageait, au contraire, dans une acception
générale; mais c'était déjà commencer une offrande, agréable au dieu
qui en était l'objet, que de se priver, à l'intention de ce dieu, d'une
jouissance qu'on estimait entre toutes. Il y avait là un sacrifice
de l'espèce la plus délicate, puisque le sacrificateur était en même
temps la victime. Cette continence de pure dévotion se trouvait donc
souvent dans la vie privée des Romains qui pratiquaient leur religion
avec quelque scrupule: la veille de certaines fêtes, aux approches
de certains mystères, le lit conjugal ne réunissait plus les deux
époux, qui avaient soin de se tenir à distance et de s'imposer une
réserve absolue sur les plaisirs du mariage. Ovide, dans ses Fastes
(liv. II), nous montre Hercule, Hercule lui-même, se conformant à
l'usage, lorsqu'il se préparait avec Omphale à sacrifier à Bacchus:
ils couchaient dans deux lits séparés, quoique voisins (_et positis
juxta succubuere toris_), et ils ne faisaient rien qui pût nuire
à la décence du sacrifice. Les prêtres, qui sacrifiaient tous les
jours, n'étaient pas tenus sans doute d'être chastes tous les jours;
cependant on pourrait inférer, de plusieurs passages des auteurs
latins, qu'un sacrifice n'était reconnu bon et propice, qu'autant que
le sacrificateur avait les mains pures. La chasteté plaît aux dieux,
dit le poëte Tibulle (_casta placent superis_), qui recommande aux
néophytes de ne s'approcher de l'autel qu'avec des habits immaculés
(_pura cum veste_) et de ne puiser l'eau sacrée qu'avec des mains
chastes. «Loin des autels, s'écrie Tibulle, celui qui a donné une
partie de sa nuit à Vénus! (_Discedite ab aris, queis tulit hesterna
gaudia nocte Venus_).» Quant au voeu de virginité, la religion païenne
l'autorisait ou le prescrivait dans différentes circonstances; mais ce
genre de virginité matérielle n'avait pas d'analogie avec la virginité
morale telle que la comprenaient et l'observaient les chrétiens. Les
vestales, par exemple, devaient conserver intacte leur fleur virginale,
sous peine d'être enterrées vives et livrées au plus horrible supplice;
mais la nécessité de rester vierges cessait pour elles à l'âge où
finissait la puberté, et elles pouvaient alors entretenir le feu
de Vénus comme elles avaient fait le feu de Vesta. Les plus jeunes,
d'ailleurs, n'étaient point astreintes à la chasteté de l'esprit ni à
l'innocence du coeur: elles assistaient aux jeux publics, aux combats
de gladiateurs, aux mimes, aux atellanes, aux danses du théâtre; elles
ne fermaient pas les yeux aux images voluptueuses, ni les oreilles aux
paroles obscènes, aux chants impudiques. Leur virginité ne dépassait
donc pas la ceinture, suivant l'expression d'un Père de l'Église.
«Opposera-t-on, dit saint Ambroise (_De virginitate_, lib. I), à nos
vierges chrétiennes les vierges de Vesta et les prêtresses de Pallas?
Mais quelle espèce de virginité est celle que l'on fait consister,
non pas dans la pureté et la sainteté des moeurs, mais dans le nombre
des années, et qui n'est point perpétuelle, mais prescrite seulement
jusqu'à un certain âge? Cette intégrité prétendue se change bientôt en
libertinage, quand on est ainsi résolu de la perdre dans un âge plus
avancé (_petulantior est talis integritas, cujus corruptela seniori
servatur ætati_). Ceux qui prescrivent un temps à la virginité,
apprennent ainsi à leurs vierges à ne pas persévérer dans cet état.
Quelle religion, qui commande la pudicité aux jeunes et l'impudicité
aux vieilles!... Non, ces vestales ne sont point chastes, puisqu'elles
ne le sont que par contrainte, ni honnêtes, puisqu'on les achète ou
plutôt qu'on les loue pour de l'argent, et l'on ne doit pas appeler
_pudor_ celle qui se donne en proie tous les jours aux regards
impudiques de tout un peuple corrompu et débauché (_nec pudor ille est
qui intemperantium oculorum quotidiano expositus convitio, flagitiosis
aspectibus verberatur_)!» Les Pères de l'Église ne se lassaient pas de
comparer les vierges chrétiennes aux vestales et aux vierges païennes,
pour mieux faire ressortir la différence profonde qui existait entre la
virginité des unes et des autres. Saint Ambroise revient sans cesse sur
le chapitre des vestales, pour rabaisser le mérite de leur virginité
intéressée et imparfaite; il ne va pas aussi loin que Minutius Felix,
qui juge cette virginité fort suspecte et qui ose dire que toutes
les vestales seraient enterrées vives, si l'impunité ne protégeait
pas leurs désordres (_impunitatem fecerit non castitas tutior, sed
impudicitia felicior_): «Qu'on ne nous vante donc pas les vestales,
s'écrie saint Ambroise, car la chasteté qui se vend à prix d'argent
et qui ne se conserve pas par amour de la vertu, n'est pas chasteté;
ce n'est pas la virginité, celle qui, comme à un encan, s'achète ou
se loue pour un temps!» Quant à cette virginité toute corporelle que
les païens exigeaient de leurs vestales, elle semblait si difficile à
garder et si dangereuse à promettre, qu'on ne trouvait pas aisément une
fille qui consentît à se vouer de son plein gré à la triste condition
de vestale. «A peine avez-vous sept vestales, écrivait saint Ambroise à
l'empereur Valentinien, et encore étaient-elles en bas âge quand elles
furent consacrées à Vesta! Voilà tout ce que l'idolâtrie peut avoir de
vierges à son service! Il y a sept malheureuses qui se laissent séduire
par des habits brodés de pourpre, par des litières somptueuses, par un
nombreux cortége d'esclaves, par des priviléges, des revenus énormes,
et surtout par l'espoir de ne pas mourir vierges en dépit de leur
voeu!»
Le célibat chrétien était devenu, surtout chez les femmes, un des
plus puissants moyens de propagande pour la religion évangélique; la
doctrine formulée par saint Paul à l'égard de la continence avait été
acceptée avec fanatisme par les jeunes converties, qui se faisaient
une gloire de dompter les mouvements de la chair; car les ardeurs des
sens se trouvaient apaisées, sinon éteintes, par l'abstinence, la
sobriété, la prière et la solitude. Lorsque le célibat, que la loi
romaine proscrivait comme une honte, fut considéré par les nouveaux
adeptes de Jésus-Christ, comme un honneur et comme une victoire,
on vit une sorte d'émulation parmi les vierges qui se vouaient à un
mariage mystique avec le Fils de Dieu. Tout à coup la Prostitution
antique s'arrêta et recula devant le triomphe de la virginité. «Que
les gentils, disait saint Ambroise, élèvent les yeux du corps et en
même temps ceux de l'âme; qu'ils voient cette multitude illustre, cette
assemblée vénérable, ce peuple entier de vierges qui honorent l'Église
(_plebem pudoris, populum integritatis, concilium virginitatis_): elles
ne portent point de bandelettes sur la tête, mais un voile modeste
qui ne se recommande que par un chaste usage; elles ne se permettent
pas ces recherches de toilette qui servent au honteux trafic de la
beauté (_lenocinia pulchritudinis_)!» Prudence, dans son livre contre
Symmaque, exaltait aussi la virginité chrétienne: «Les plus beaux
priviléges de nos vierges, disait-il, c'est la pudeur, c'est leur
visage couvert d'un voile sacré, c'est leur vie honnête et décente
loin des regards profanes, c'est leur nourriture frugale, c'est leur
esprit toujours sobre et chaste!» Il faut pourtant l'avouer, ce qui
faisait ce concours, cette émulation de virginité, ce n'était pas
tant le contentement de l'état virginal, que le plaisir d'avoir une
supériorité sur les autres femmes et de se faire remarquer par une
vertu qui avait une espèce d'apparat. Ainsi les vierges occupaient une
place spéciale dans les cérémonies du culte; elles portaient aussi un
attribut distinctif qui les signalait en public. Étrange coïncidence!
cet attribut était la mitre que les courtisanes de Rome, principalement
les Syriennes, avaient prise pour insignes et qui déshonorait la femme
assez effrontée ou assez imprudente pour adopter pareille coiffure.
La mitre des vierges, dont parle saint Optat (_Contra Donat._, lib.
VI) différait sans doute, en hauteur, en forme et en couleur, de la
mitre des courtisanes; elle ne souffrait pas, d'ailleurs, des cheveux
longs et flottants, ni une perruque blonde, ni une chevelure crêpée
étincelante de poudre d'or, car une vierge chrétienne proclamait sa
vocation en se coupant les cheveux; en outre, cette mitre réhabilitée
se cachait sous un voile violet, brun ou noir, qui couvrait le visage
et les épaules, comme le _flammeum_ des vestales.
Pendant les trois premiers siècles qui furent nécessaires à la
fondation du dogme catholique, il y eut une guerre éclatante de la
morale contre la Prostitution, et les docteurs de l'Église opposèrent
sans cesse à la philosophie sensuelle des païens la chaste et austère
épreuve de la vie chrétienne. Les saints Pères voulaient se rendre
maîtres du corps, pour mieux s'emparer des esprits. Les femmes
s'enthousiasmèrent d'abord pour la virginité; à leur exemple, les
hommes se soumirent à la continence. «Que peut-on imaginer de plus beau
que la vertu sublime de chasteté? disait saint Bernard en s'inspirant,
au onzième siècle, des grandes pensées de l'Église primitive. Elle
rend net un corps qui était tiré d'une masse souillée et corrompue;
d'un ennemi, elle fait un ami, et d'un homme un ange!» En opposition
aux débauches religieuses du paganisme, le nouveau culte s'entourait
de pratiques simples et modestes; ses mystères se célébraient dans une
sainte contemplation, sans tumulte, sans clameurs, sans scandale. La
pudeur et la décence présidaient à toutes les cérémonies chrétiennes.
Les deux sexes étaient séparés dans les églises; ils ne se voyaient
pas, quoiqu'ils fussent en présence devant l'autel; ils ne se
rencontraient pas même en allant prier, et ils évitaient ainsi les
périls d'un commerce familier qui eût donné carrière aux faiblesses
de la chair. Les exhortations des prêtres n'avaient pas de texte plus
favori que ces paroles de saint Paul, dans ses Épîtres aux Romains: «Ne
livrez pas vos membres au péché pour lui servir d'armes d'iniquité!»
L'éloge, la glorification de la chasteté servait de point de départ
à tous les enseignements. «La continence, disait saint Basile, est
la ruine du péché, le dépouillement des affections vicieuses, la
mortification des passions et des désirs même naturels de notre corps,
l'augmentation des mérites, l'oeuvre de Dieu, l'école de la vertu et la
possession de tous les biens.» (_Interrog._, 17 _resp._)
[Illustration:
Castelli del.
Drouart, imp., r. du Fouarre, 11, Paris.
Foliet sc.
SÉDUCTION ET CORRUPTION.
]
Comme les chrétiens étaient fiers de la supériorité de leur morale et
de la pureté de leurs moeurs, les païens employèrent contre eux l'arme
de la calomnie et prétendirent que leur culte n'était qu'un monstrueux
assemblage de prostitutions infâmes. Les chrétiens, en effet, menacés
ou persécutés, ne s'assemblaient qu'en secret, loin des regards de
leurs ennemis, au fond des bois, dans les cavernes, et surtout dans
les profondeurs des catacombes. Nul profane ne pénétrait dans leurs
sanctuaires cachés, et l'on ne savait, de leurs rites, de leurs
usages, de leurs dogmes, que ce qui en transpirait dans les récits
mensongers de quelques rares apostats. Aussi, l'opinion du peuple,
travaillée et accréditée par les prêtres fanatiques des faux dieux,
fut-elle longtemps hostile à ces pieux catéchumènes qui vivaient dans
la pratique des vertus les plus austères et qui préféraient la mort
à la moindre souillure de leur corps. On avait répandu que les frères
et soeurs en Jésus-Christ professaient une religion si épouvantable,
qu'ils n'osaient pas en avouer les principes et les actes; on racontait
les horreurs inouïes qui se commettaient dans leurs assemblées
nocturnes, et l'on allait jusqu'à dire que leur horrible luxure ne
respectait ni l'âge, ni le sexe, ni les liens du sang et de la famille.
Le christianisme, selon les uns, n'était que le judaïsme déguisé; selon
les autres, c'était une exécrable frénésie d'athéisme et de débauche,
qui avait essayé plusieurs fois de s'introduire dans la religion de
l'empire romain, et qui se composait des plus odieuses inventions de la
perversité humaine. Voilà comment la Prostitution antique tenta de se
défendre et de se faire absoudre, en attribuant ses propres excès au
christianisme, qui pendant deux siècles mina la société païenne avant
de se faire jour et de se dévoiler dans tout l'éclat de sa pureté.
Les philosophes platoniciens furent les premiers à connaître et à
justifier la doctrine évangélique; dès l'an 170 de l'ère nouvelle,
Athénagoras avait réfuté victorieusement les calomnies indignes qui
attribuaient aux chrétiens toutes sortes d'incestes et d'infamies;
dans son Apologie de la religion chrétienne, adressée aux empereurs
Marc Aurèle et Lucius Verus, il proclamait la chasteté des chrétiens,
selon la différence des sexes, des âges et des degrés de parenté:
«Nous regardons les uns comme nos enfants, disait-il, les autres
comme nos frères et nos soeurs, et nous honorons les vieillards comme
nos pères et nos mères. Ainsi, nous avons grand soin de conserver
la pureté de ceux que nous considérons comme nos parents. Quand nous
venons au baiser de paix, c'est avec une grande précaution comme à un
acte de religion; puisque, s'il était souillé d'une pensée impure, il
nous priverait de la vie éternelle. Chacun de nous, en prenant une
femme, ne se propose que d'avoir des enfants, et imite le laboureur
qui, ayant une fois confié son grain à la terre, attend la moisson en
patience.» Dans un autre passage de son Apologie, Athénagoras revient
avec plus de force sur cette chasteté qui caractérise surtout les
chrétiens au milieu de l'incontinence ordinaire et permanente des
gentils: «Les chrétiens, dit-il, ne s'abstiennent pas seulement des
adultères, mais encore du commerce des femmes publiques; et la peur
qu'ils ont de tomber dans cet abîme les empêche de souffrir la pensée
du moindre plaisir déshonnête, et leur fait éviter soigneusement tous
ces regards lascifs qui peuvent transmettre les images de quelque
impureté. Ils bannissent les visites assidues, les enjouements, les
discours déshonnêtes, les longues conversations, les attouchements
inutiles, les ris immodérés. Ils se refusent les plus innocentes
libertés et ils ne montrent jamais les parties de leur corps que
l'honnêteté tient couvertes. Leurs habits les cachent au dehors et
leur pudeur les enferme au dedans, de sorte qu'à la maison ils ont
honte de leurs parents et serviteurs; dans le bain, des femmes; et dans
le particulier, d'eux-mêmes.» Tous les Pères de l'Église naissante
protestent avec la même énergie contre les imputations perfides et
calomnieuses qui tendaient à diffamer les chrétiens: «L'amour de
la chasteté a tant de force sur eux, disait saint Justin dans ses
Dialogues, que l'on en trouve beaucoup qui passent toute leur vie sans
aucune alliance charnelle et qui sont vierges à l'âge de soixante ans,
sans que le tempérament ou le pays fasse leur continence.»
Saint Cyprien, saint Clément d'Alexandrie, saint Grégoire de Nysse,
saint Basile, tous les Pères grecs et latins ont fait une peinture
édifiante des moeurs chrétiennes, qui furent d'autant plus pures que
celles des païens étaient plus dépravées. Saint Cyprien consacre son
Traité de la Pudicité, à l'exaltation de cette vertu des chrétiens:
«Ils savent, dit-il, que les voluptés charnelles commencent par
l'espoir de rencontrer des joies solides, et se terminent en de pures
illusions qui nous font rougir de nous-mêmes. Elles nous précipitent
avec fureur dans toute la brutalité de leurs mouvements; elles nous
induisent à toutes sortes de crimes, en nous menant dans l'horreur
et l'abomination de ces alliances monstrueuses qui passent, du sexe
où la nature nous allie, à notre propre sexe, et descendent à celui
des animaux, en inventant mille abominations voluptueuses auxquelles
l'imagination n'a pu s'arrêter sans rougir.» Saint Grégoire de Nysse
en appelle au témoignage des païens eux-mêmes, pour constater la
glorieuse chasteté des chrétiens: «Ils ne se contentent pas d'être
chastes dans leur corps par la mortification de toutes les voluptés
charnelles; ils se purifient encore dans leur esprit, sachant que la
véritable virginité doit se défendre de l'adultère des péchés.» C'est
par la crainte de souiller leur esprit, qu'ils ôtaient de leur vue tout
spectacle honteux, toute image déshonnête; ils n'assistaient jamais
aux jeux du théâtre, que saint Cyprien qualifie d'_écoles d'impureté_;
ils bannissaient de leurs tables frugales ces mets diaboliques qui
soulèvent les sens et les entraînent à de grossières satisfactions;
ils ne se permettaient pas l'usage des parfums qui nourrissent ces
pensées molles et lascives que la sensualité promène autour d'elle;
ils n'admettaient ni les chansons, ni les danses, ni les rires, ni
l'ivrognerie, ni la gourmandise, à leurs banquets, où se révélait
toujours la présence de l'Esprit saint.
Saint Clément d'Alexandrie (_Pedag._, lib. II) entre même dans des
détails intimes au sujet de cette chasteté qui faisait l'orgueil des
fidèles et la honte des gentils. Après avoir établi, dans ses Stromates
(liv. II), la différence radicale qui existait entre les mariages
des uns et des autres, en disant que les païens ne cherchent que
leur convoitise et leur brutalité dans le fait conjugal, tandis que
les chrétiens ne demandent que cette union qui nous mène à celle de
Jésus-Christ: «Les chrétiens, dit-il, veulent que les femmes plaisent
à leurs maris, par la pureté de leurs moeurs et non par leur beauté;
ils veulent aussi que les maris ne se servent pas de leurs femmes comme
d'une prostituée, dont on ne cherche que les corruptions sensuelles;»
car «la nature ne nous a donné le mariage, ajoute-t-il dans son
_Pédagogue_, que comme les aliments dont l'usage, et non l'abus, est
autorisé par elle dans une proportion utile à la santé du corps.» Ce
même Père de l'Église nous présente un curieux tableau de la décence
du mariage chrétien: «Les époux, dit-il, portent la pudeur dans leur
lit, de peur que, s'ils violaient dans les ténèbres les préceptes de
cette pudeur qu'ils ont appris au grand jour, ils ne ressemblassent
à cette Pénélope qui défaisait pendant la nuit ce qu'elle avait ourdi
dans la journée. Cette pudeur étant une preuve qu'ils savent réprimer
leur convoitise, là même où elle a le droit de s'émanciper; elle est
une preuve qu'en se donnant l'un à l'autre, ils sont chastes dans le
dehors. On ne voit pas dans leur lit tous ces emportements du péché,
que la seule volupté a inventés; car si Jésus-Christ leur a permis de
se marier, il ne leur a pas dit d'être voluptueux.» Ailleurs, saint
Clément définit encore la chasteté du mariage chrétien, auprès duquel
le mariage des païens n'était qu'une Prostitution concubinaire ou
un trafic immoral: «La seule fin de l'union des deux sexes, dit-il
(_Pedag._, lib. II, cap. 10), est d'avoir des enfants pour en faire des
gens de bien. C'est agir contre la raison et contre les lois, que de ne
rechercher, dans le mariage, que le plaisir, mais on ne doit pourtant
pas s'en abstenir par crainte d'avoir des enfants. La nature défend
également dans l'enfance et la vieillesse le commerce impudique des
deux sexes; ceux à qui le mariage permet ces rapports charnels doivent
être continuellement attentifs à la présence de Dieu et respecter leurs
corps qui sont ses membres, en s'abstenant de tous regards, de tous
attouchements sales ou illicites...»
La conduite réservée des époux dans l'état de mariage avait amené
naturellement certains docteurs de l'Église, tels qu'Origène,
à supprimer le sexe féminin dans l'autre vie, comme inutile et
dangereux. Origène, qui avait expérimenté sur lui-même sa doctrine
du retranchement des sexes, voulait que le sexe masculin ressuscitât
seul. D'autres Pères, pour mieux assurer la continence des bienheureux,
furent d'avis que les élus n'avaient pas de sexe, mais que les damnés
conservaient le leur avec leurs misérables passions. Le plus grand
nombre des docteurs, au contraire, se fondaient sur les paroles de
l'_Apocalypse_, pour croire et enseigner que dans le ciel les saints
seraient mariés, engendreraient des enfants et jouiraient de tous les
plaisirs du corps. Tertullien, Lactance, Irénée, Justin et Methodius se
prononcèrent pour ce mariage céleste et éternel. Mais l'Église, par la
voix des conciles, devait redresser cette opinion hasardée et déclarer
que, si les deux sexes persistaient dans le ciel, il n'y aurait pas
mariage, encore moins jouissance terrestre et procréation d'enfants.
Saint Augustin dit, à cet égard, dans sa _Cité de Dieu_, liv. II, ch.
17: «Dieu ôtera ce qu'il y a de vicieux chez les élus, mais il laissera
subsister le sexe, qui n'est pas un mal, puisque Dieu en est créateur.
Les membres qui n'auront plus de passions et qui ne serviront plus aux
anciens usages, seront revêtus d'une beauté nouvelle.» Les casuistes
ne devaient pas s'en tenir là, car ils imaginèrent que la résurrection
réparerait l'intégrité virginale, dans les corps qui l'auraient perdue
sur la terre.
La chasteté, cette vertu dont les chrétiens s'arrogeaient le monopole,
était donc leur préoccupation constante et le signe principal de
leur croyance; ils la gardaient comme un précieux dépôt que leur
avait remis le divin Sauveur, et ils s'en faisaient une arme de
provocation contre le sensualisme païen, qui se sentait incapable de
l'imiter. On comprend que les fondateurs du catholicisme, sachant la
puissance d'action que cette chasteté avait sur les masses comme sur
l'individu, aient appelé à son aide toutes les rigueurs de la pénalité
ecclésiastique, tant l'Église naissante avait intérêt à protéger les
moeurs et à prêcher d'exemple. De là cette sévérité du code chrétien
à l'égard des infractions charnelles que la loi humaine n'atteignait
pas. Pour la simple fornication, saint Grégoire de Nysse voulait que la
pénitence fût de neuf ans, divisés en trois catégories, en sorte que
les fornicateurs restaient pendant trois ans _exclus_ de la prière,
pendant trois ans _auditeurs_, et pendant trois ans _prosternés_.
Saint Basile était plus indulgent: il se contentait d'une pénitence
de quatre ans pour la fornication, à savoir un an passé dans chaque
état de la pénitence. En revanche, il n'épargnait pas l'adultère,
ni l'inceste, ni la sodomie, ni la bestialité, qu'il punissait d'une
pénitence de quinze ans, le coupable demeurant quatre ans _pleurant_,
cinq ans _auditeur_, quatre ans _prosterné_ et deux ans _assistant_.
Cependant l'adultère de l'homme marié avec une femme non mariée,
équivalait à une simple fornication. La polygamie, quoique considérée
comme un état de bestialité et indigne de l'homme, n'entraînait qu'une
pénitence de quatre ans, un an _pleurant_ et trois ans _prosterné_. Le
concubinage des personnes consacrées à Dieu n'était compté que comme
un cas de fornication, pourvu que ces conjonctions illicites fussent
rompues. Une fille qui s'était prostituée avec le consentement de ses
parents ou de ses maîtres, faisait trois ans de pénitence; celle qui
n'avait cédé qu'à la violence, n'encourait aucune peine et n'était pas
souillée devant Dieu ni devant les hommes. Quant au diacre coupable
de fornication, il devait redescendre au rang des simples laïques et
travailler à mortifier sa chair pécheresse.
Cette législation de l'Église primitive prouve assez le prix
inestimable que les chrétiens attachaient à la conservation de leur
pureté corporelle et mentale; aussi, les païens se montrèrent-ils
malicieusement acharnés contre une vertu que leurs adversaires
opposaient sans cesse comme un défi aux désordres et aux impuretés du
paganisme. Ils s'appliquèrent à éprouver jusqu'où cette vertu pouvait
aller, et ils essayèrent de lui imprimer une souillure en la livrant
aux attentats de la violence et aux outrages de la débauche. Mais
ce genre de supplice n'eut pas plus d'empire que les autres sur la
sainte résignation des vierges et des martyres. Ces victimes faisaient
à Dieu le sacrifice de leur virginité et subissaient, sans cesser
d'être pures et radieuses, le joug impur de la fornication. L'Église
les assistait dans cette agonie de persécution, et sa voix consolante
les encourageait à monter au ciel par la voie pénible et amère de
la Prostitution: «La virginité, leur criait saint Augustin (_Contra
Jul._, lib. IV), est dans le corps; la pudicité dans l'esprit: celle-ci
y reste, lorsque la virginité est ôtée au corps.»--«Ce n'est pas la
violence qui corrompt le corps des saintes femmes!» ajoutait saint
Jérôme.--«Une vierge, disait saint Ambroise, peut être prostituée et
non souillée.»--«Tout ce qu'on peut faire, d'ailleurs, du corps et
dans le corps par la violence, reprenait saint Augustin, tout cela ne
souille point la personne qui a souffert cette violence sans pouvoir
s'y soustraire; car si la pureté périssait de la sorte, ce ne serait
plus une vertu de l'esprit, mais une qualité du corps, ainsi que la
beauté, la santé et d'autres biens périssables.»
Un prêtre nommé Victorien avait écrit à saint Augustin pour lui
annoncer douloureusement les horribles violences que les barbares
faisaient endurer aux vierges chrétiennes; le saint lui répondit (_Ép.
122_) que si ces vierges enduraient ces violences sans y consentir et
sans s'y soumettre, elles ne seraient pas coupables vis-à-vis de Dieu:
«Ce leur sera plutôt, dit-il, une plaie honorable et glorieuse, qu'une
honteuse corruption; car la chasteté, qui est dans l'âme, a une si
grande force spirituelle, qu'elle demeure inviolable et qu'elle fait
que la pureté même du corps ne peut recevoir aucune atteinte, bien que
les corrupteurs aient osé vaincre et violer les membres de ce corps
matériel.» Saint Basile exprime, à peu près dans les mêmes termes, une
doctrine analogue, pour tranquilliser l'esprit des vierges menacées
du plus redoutable martyre: «S'il y en a quelques-unes, dit-il, qui
aient enduré la violence, leurs âmes n'y ayant pas consenti, elles
n'ont pas laissé de présenter à leur divin Époux ces âmes toutes
pures et sans corruption, même avec plus d'honneur et de gloire.»
C'était un encouragement et une réparation à la fois pour les pauvres
vierges qu'on livrait au supplice de la Prostitution. L'idée de ce
cruel supplice avait été certainement inspiré aux persécuteurs par
la singulière admiration que les chrétiens manifestaient pour leurs
vierges, et, en même temps, par l'orgueil rayonnant que celles-ci
tiraient de leur état de pureté immaculée. Voilà pourquoi, pendant les
persécutions, il y eut tant de vierges chrétiennes outragées par leurs
bourreaux, qui ne faisaient qu'appliquer l'antique loi romaine, en
vertu de laquelle une vierge ne pouvait pas être mise à mort. «Quant
aux vierges, dit Suétone dans la Vie de Tibère, comme une ancienne
coutume défendait de les étrangler, le bourreau les violait d'abord
et les étranglait ensuite (_immaturatæ puellæ, quia more tradito
nefas esset virgines strangulari, vitiatæ prius a carnifice, dein
strangulatæ_).» Le viol des vierges chrétiennes n'était donc dans
l'origine qu'un préliminaire de la peine capitale, conformément à
l'usage de la pénalité romaine; plus tard, ce viol devint la partie
principale du supplice lui-même, et les vierges n'avaient garde de
décliner la responsabilité de leur état virginal, devant les juges
païens qui prenaient un odieux plaisir à les frapper dans ce qu'elles
avaient de plus cher; mais leur virginité était un sacrifice qu'elles
offraient chastement à Dieu en échange de la couronne du martyre.
Il faut entendre le chant de victoire que saint Cyprien adresse à ces
martyres résignées, que dévorait le monstre de la Prostitution païenne:
«Les vierges, dit-il, sont comme les fleurs du jardin de l'Église, le
chef-d'oeuvre de la grâce, l'ornement de la nature, un ouvrage parfait
et incorruptible, digne de toute louange, de tout honneur, l'image
de Dieu correspondante à la sainteté de notre Seigneur, et la plus
illustre partie du troupeau de J.-C.!» Le paganisme espérait détruire
le germe de la religion nouvelle en s'attaquant au principe même de la
virginité, mais les vierges furent plus fortes que les bourreaux.