Dans la Cordonnerie, Élisa commença à descendre, peu à peu, tous les
échelons de l'humanité, qui mènent insensiblement une créature
intelligente à l'animalité. De l'ourlage des mouchoirs à carreaux, elle
fut bientôt renvoyée au _délissage_ des chiffons; enfin, reconnue
incapable de tout travail, elle passa ses journées dans une
contemplation hébétée et un ruminement grognonnant.
Alors en cette tête d'une femme de quarante ans, il y eut comme la
rentrée d'une cervelle de petite fille. Les impressions contenues et
maîtrisées d'une grande personne cessèrent d'être en son pouvoir. Le
dédain pour les choses du bas âge, elle ne l'eut plus. Chez elle, se
refirent, dans leur débordante effusion, les petits bonheurs d'une
bambine de quatre ans. Son vieux madras de tête avait-il été remplacé
par un madras neuf? on la voyait tout éjouie passer sa main à plusieurs
reprises sur la cotonnade; on surprenait sa bouche formulant en un
souffle qui s'enhardissait presque dans une parole: «Beau ça!» Quelque
dame charitable de la ville, en une année d'abondance, avait-elle envoyé
un panier de fruits pour le dessert des détenues? devant les quatre ou
cinq prunes posées dans l'assiette creuse, les yeux allumés de
gourmandise, les lèvres humides et appétantes, elle battait des mains!
Au milieu de cette reprise d'Élisa par les toutes premières sensations
de la vie, un curieux phénomène se passait dans sa pauvre mémoire. Dans
cette mémoire, jour par jour, des morceaux de son existence d'autrefois
s'enfonçaient dans des pans de nuit, et son passé tout entier, comme
amputé et détaché de la prisonnière, s'en allait et se perdait parmi les
espaces vides. Élisa avait oublié sa vie de la Chapelle, sa vie de
Bourlemont, sa vie de l'École-Militaire, sa vie de prison, sa vie
d'hier. Puis, à mesure que s'effaçaient dans sa tête les souvenirs les
plus récents, se levaient, s'avançaient des souvenirs anciens, les
souvenirs d'une première enfance qu'elle avait passée, loin de Paris,
dans un village des Vosges chez une soeur de sa mère. Et ainsi qu'il
arrive quelquefois dans les dernières heures d'une agonie, les
occupations, les distractions, les plaisirs, les jeux de cette enfance,
reprenaient avec leurs jeunes gestes et leur gaminante mimique,
reprenaient machinalement possession du vieux corps de la femme.