Les femmes de la Cordonnerie, appelées dans le langage administratif des
_toquées_, étaient de pauvres travailleuses.
Quelques-unes, devant la tâche posée devant elles, restaient une partie
de la journée, les bras croisés, les paupières battantes sur la
dilatation de leurs pupilles.
D'autres approchaient d'elles la besogne avec des mains raides et
destructives, la tracassaient un moment, la mettaient en tapon, la
repoussaient.
La plupart, au bout d'un petit quart d'heure de travail qui faisait
saillir les veines de leurs tempes, vaincues et incapables d'une
application plus longue, se rejetaient en arrière, avec un subit
affaissement du corps sur leurs chaises.
Deux ou trois buvaient à petites gorgées de la tisane dégoulinante des
deux coins de leurs bouches, et, la tisane bue, demeuraient des heures,
penchées sur le gobelet, à en regarder le fond.
Parmi les plus âgées, une aïeule, les yeux cerclés de grosses besicles
de fer, dans le jet rigide et inexorable d'une sculpture de Parque,
avait, du matin au soir, le menton posé entre ses deux mains reposant
sur ses coudes arc-boutés à la table.
Près de la vieille, une détenue encore jeune, encore belle d'une beauté
molle et fondue dans une graisse blanche, les reins brisés et flasques,
passait le jour entier, les deux bras tombés le long de ses hanches, à
user le bout de ses doigts allant et venant contre le carreau de la
salle.
De temps en temps, la promenade de la soeur, au milieu de ces créatures,
faisait reprendre à quelques-unes, pour quelques minutes, le labeur
interrompu; mais, presque aussitôt, elles retombaient dans leurs poses
de pierre.
Dans la Cordonnerie n'existait plus ce qui se faisait remarquer parmi
les détenues de tout le bâtiment: la coquetterie du madras. Sur les
cheveux dépassant, malgré le règlement, un rien en dessous, la cotonnade
à carreaux bleus ne s'enroulait plus avec la grâce, la correction
proprette, l'adresse galante des cornettes des autres salles. Elle
n'était plus le petit bout de toilette possible, où survivait ce qui
restait de la femme dans la prisonnière. Sur les vieilles et sur les
jeunes le mouchoir de tête se voyait posé de travers avec des cornes
caricaturales qui disaient, déjà mort, chez ces vivantes, le féminin
désir de plaire. Mais chez ces malheureuses, que leur sexe semblait
quitter, le spectacle douloureux, c'était: le vague et le perdu des
regards, l'absence des êtres du milieu où ils se trouvaient,
l'étonnement des yeux revenant aux choses qui les entouraient, l'effort
laborieux de l'attention, l'automatisme des gestes, enfin le vide des
fronts, sous lesquels on sentait le souvenir des vieux crimes vacillant
dans des mémoires sombrées.
Ces femmes n'étaient point encore tout à fait des folles, mais déjà
elles étaient des _imbéciles_. La prison n'avait plus de châtiments pour
leur paresse et voulait bien se contenter de l'à peu près cochonné et
bousillé par ces doigts maladroits.
Parfois l'immobilité d'une de ces femmes se trouvait tout à coup secouée
par une inquiétude de corps, un remuement inconscient, un soubresaut qui
la faisaient se lever, s'agiter un moment dans des gestes sans
signification, puis se rasseoir.
Souvent, dans un coin, montait subitement à une bouche un flot de mots
désordonnés qu'une obscure réminiscence des punitions anciennes
étouffait soudain en des gloussements craintifs.
Chaque jour, lors de la tournée de l'inspecteur et de son passage dans
la Cordonnerie, une femme se levait fiévreuse, repoussait à coups de
poing les bras de ses compagnes qui voulaient la retenir, s'avançait
vers l'homme de la prison, humble, et la poitrine tressautante. Alors
avec une voix pareille à la plainte qui parle tout haut dans un rêve, et
avec des paroles sans suite brisées par des silences anhélants,
l'imbécile demandait audience, elle se plaignait d'avoir été condamnée
pour une autre, elle réclamait de nouveaux juges; sa vieille voix se
mouillant à la fin des larmes d'une petite fille en pénitence.
* * * * *
La Cordonnerie avait dans la journée, selon l'expression de la prison,
_quatre mouvements des lieux_. Quatre fois par jour, les détenues de la
salle ébranlant de leurs sabots les escaliers, apparaissaient avec leur
appesantissement bestial, leurs figures hagardes, la presse de leurs
besoins physiques. Arrivées en bas, les femelles se satisfaisaient sans
qu'il leur restât rien des pudeurs de la femme.