Le directeur de la prison était un Méridional d'une petitesse comique,
un homuncule tout en barbe et en poils noirs, avec un crâne dénudé,
fumant et suant et qui ne pouvait supporter le contact d'un chapeau.
Du lever du jour à la nuit, on rencontrait, nu-tête, l'infatigable petit
homme dans les endroits, où se préparaient les choses destinées à vêtir,
à changer, à nourrir les détenues, surveillant, inspectant, contrôlant,
soupesant, revendiquant avec une paternité rageuse et des jurons de la
Cannebière, ce qui était, d'après le règlement, le bien et le droit de
chaque prisonnière; tout prêt à révolutionner la prison, à faire chasser
l'entrepreneur pour un décilitre de légumes secs qui aurait manqué à la
pitance d'une femme. Un directeur dont les pensées de la journée, les
insomnies de la nuit appartenaient à la détention, dont la vie tout
entière était une revendication du bien-être matériel de ses détenues,
dont la direction avait presque le caractère d'un apostolat laïque, et
cependant, à certains moments, un directeur bien inhumain: un directeur
doué de la férocité qui se développe chez un bourgeois systématique,
pour peu qu'on contrarie l'unique idée logeant en son crâne conique.
Criminaliste de l'école américaine, disciple d'Auburn, le directeur de
Noirlieu croyait à l'amendement des détenues par le silence. Les assez
tristes résultats qu'il avait obtenus dans sa direction personnelle et
la constatation par la statistique criminelle de l'accroissement de la
récidive depuis une vingtaine d'années, tout aussi bien chez les femmes
que chez les hommes, n'avaient pu ébranler sa foi entêtée, l'amener à
reconnaître les cruautés inutiles du moyen. Qu'une prisonnière n'eût pas
sur le dos une bonne robe de droguet ou de laine beige, n'eût pas dans
le ventre la ration de pain et de soupe maigre: voilà seulement ce dont,
à ses yeux, une prisonnière pouvait souffrir, tout le reste était de la
_coyonnade_, selon son expression. Quant à la débilitation
intellectuelle, incontestablement produite par cette pénalité, il
déclarait, au milieu de beaucoup de _boun diou_, que c'était une
invention des médecins modernes, ajoutant que le silence continu était
un bon petit recueillement hygiénique à l'âme et au corps. Mais le plus
souvent, avec les dédains et les haut-le-corps superbes d'une conviction
d'économiste qui avait quelque chose d'absolu, de fanatique, il ne
souffrait pas la discussion sur ce sujet qui, pour lui, était un
véritable article de foi. Il y avait même des jours où ce fantasque
petit homme était disposé à voir, dans les infractions involontaires des
détenues, une rébellion en règle contre ses idées personnelles, mélangée
d'un rien d'irrespect pour l'exiguïté de son susceptible individu. Alors
le directeur de Noirlieu arrivait inconsciemment dans sa lutte avec une
nature réfractaire au silence, à des sévérités, à des duretés, à des
implacabilités qui, dans l'adoucissement de la pénalité moderne,
faisaient remonter un peu de la torture des temps anciens, et donnaient
à la drolatique colère du petit philanthrope, monté sur ses ergots, la
silhouette d'un polichinelle vampire.