Le carreau du réfectoire encore un peu humide du lavage du matin luisait
rouge, et la lumière aigre d'une froide journée de printemps jouait
crûment sur l'ocre frais des murailles et le blanc de chaux du plafond,
tout récemment repeints. C'était jusqu'au fond de la salle éclairée, en
écharpe, par de très-grandes fenêtres, une double rangée de tables
étroites, dans la menuiserie desquelles entraient, se confondaient deux
bancs très-bas, pouvant contenir chacun cinq détenues.
Sur les tables, on voyait posées dix écuelles de terre vernissée d'où
s'échappait une vapeur tournoyante. Au milieu s'élevait la cruche pansue
des intérieurs laborieux et pauvres de Chardin, la cruche en terre, à la
couverte rose de brique, à la paillette de jour carrée. Çà et là,
brillaient, à un certain nombre de places, de petits ronds de fer-blanc
avec un numéro au milieu. Ces ronds de fer-blanc étaient les bons de
cantine, les bons qui permettaient à ces femmes nourries seulement de
légumes toute la semaine et ne mangeant de la viande qu'une seule fois
le dimanche, leur permettaient, sur l'argent de leur pécule, d'ajouter à
leur ordinaire, les mangeailles figurant sur un tableau accroché au fond
du réfectoire.
Ce tableau portait:
Beurre frais 10 c.
Lait »
Fromage de Dumeux »
Gruyère »
Hollande »
Bondon »
Réglisse »
Gomme »
Hareng saur »
Ragoût de mouton 20 c.
_Composition du ragoût._
Viande
Pommes de terre épluchées
Carotte
Navets
Oignons
Graisse
Farine
Sel et poivre nécessaire.
Au coup de neuf heures, les femmes annoncées d'avance par le claquement
de leurs sabots dans les escaliers, firent leur entrée tumultueusement
dans une bousculade, qui se pressait et se hâtait vers la nourriture
avec la bruyance de mâchoires mâchant à vide.
Dix par dix, elles allèrent se placer à des tables qui avaient,
placardés à leur tête, les numéros d'écrous et les noms des attablées.
Dans la confusion de la prise de possession des places et l'enjambement
des bancs, la soeur vit la main crochue d'Élisa retirer le bon de cantine
d'une voisine, le placer devant elle.
--Gourmande, dit la soeur, je vous ai vue et je crois que ce n'est pas la
première fois. Vous êtes notée... je vous surveillerai dorénavant.
La main d'Élisa, avec la mauvaise humeur d'une main d'enfant obligée de
lâcher une chose chipée, repoussa le numéro de cantine devant sa
voisine.