Alors Élisa éprouva comme une espèce d'endurcissement de son corps que
semblait quitter la sensibilité. De tout temps très-frileuse, souvent au
dortoir par les nuits fraîches, elle avait un sentiment de froid. Elle
n'eut plus froid. Puis les sensations produites par le contact brutal
des choses et qui font mal, ne lui parurent plus immédiates, mais lui
firent l'effet de venir de loin et de la toucher à peine.
Bientôt l'indifférence de son corps pour tout, Élisa la retrouvait dans
les mouvements de son âme. L'emprisonnement n'était plus guère pour la
détenue une expiation. Sa cervelle perdait l'habitude de forger ces
hasards impossibles qui promettent, pendant une heure, à l'imagination
des prisonniers l'abréviation de leur temps de prison. Sa peine flottait
dans sa pensée diffuse, sans que maintenant sa mémoire s'effrayât, se
souvînt peut-être de son éternité. Enfin ce régime du silence, ce régime
suppliciant, elle commençait à s'y trouver comme dans le repos d'une
vie, où il était permis à ses idées de paresser dans du vague, dans du
trouble, dans une sorte de lâche évanouissement, sans que sa parole ou
celle des autres l'en retirât. C'était même pour elle un choc presque
douloureux qu'une question adressée à l'improviste par le directeur, et
une gêne angoisseuse que la nécessité d'y répondre de suite. Aussi Élisa
avait-elle pris à la fin l'habitude de répondre par un marmottage, par
un bruit de la gorge et des lèvres qui ne disait rien. Dans le
bienheureux et noir vide de sa tête, elle n'essayait même plus de faire
remonter la lueur d'un souvenir... Se rappeler, était pour Élisa un
effort, une fatigue!
La prison avait de grands escaliers à tournants rapides, que les
détenues en sabots descendaient, quatre par quatre, dans une
dégringolade accélérée. Depuis quelque temps, Élisa avait à la fois peur
du vide de l'escalier sous ses pieds et du tourbillonnement féminin dans
son dos. En même temps que cette appréhension bizarre se déclarait, il
lui venait aux doigts une maladresse qui lui faisait tomber fréquemment
les objets des mains. Élisa s'étonnait aussi un peu--elle, un estomac
capricieux et dégoûté, qui bien des fois avait laissé, sans y toucher,
sa pitance,--de se voir manger tout ce qu'elle trouvait à manger avec
une voracité animale.