LIV

Alors Élisa éprouva comme une espèce d'endurcissement de son corps que

semblait quitter la sensibilité. De tout temps très-frileuse, souvent au

dortoir par les nuits fraîches, elle avait un sentiment de froid. Elle

n'eut plus froid. Puis les sensations produites par le contact brutal

des choses et qui font mal, ne lui parurent plus immédiates, mais lui

firent l'effet de venir de loin et de la toucher à peine.

Bientôt l'indifférence de son corps pour tout, Élisa la retrouvait dans

les mouvements de son âme. L'emprisonnement n'était plus guère pour la

détenue une expiation. Sa cervelle perdait l'habitude de forger ces

hasards impossibles qui promettent, pendant une heure, à l'imagination

des prisonniers l'abréviation de leur temps de prison. Sa peine flottait

dans sa pensée diffuse, sans que maintenant sa mémoire s'effrayât, se

souvînt peut-être de son éternité. Enfin ce régime du silence, ce régime

suppliciant, elle commençait à s'y trouver comme dans le repos d'une

vie, où il était permis à ses idées de paresser dans du vague, dans du

trouble, dans une sorte de lâche évanouissement, sans que sa parole ou

celle des autres l'en retirât. C'était même pour elle un choc presque

douloureux qu'une question adressée à l'improviste par le directeur, et

une gêne angoisseuse que la nécessité d'y répondre de suite. Aussi Élisa

avait-elle pris à la fin l'habitude de répondre par un marmottage, par

un bruit de la gorge et des lèvres qui ne disait rien. Dans le

bienheureux et noir vide de sa tête, elle n'essayait même plus de faire

remonter la lueur d'un souvenir... Se rappeler, était pour Élisa un

effort, une fatigue!

La prison avait de grands escaliers à tournants rapides, que les

détenues en sabots descendaient, quatre par quatre, dans une

dégringolade accélérée. Depuis quelque temps, Élisa avait à la fois peur

du vide de l'escalier sous ses pieds et du tourbillonnement féminin dans

son dos. En même temps que cette appréhension bizarre se déclarait, il

lui venait aux doigts une maladresse qui lui faisait tomber fréquemment

les objets des mains. Élisa s'étonnait aussi un peu--elle, un estomac

capricieux et dégoûté, qui bien des fois avait laissé, sans y toucher,

sa pitance,--de se voir manger tout ce qu'elle trouvait à manger avec

une voracité animale.

La fille Elisa · 第 60 / 70 题