LIII

La supérieure de la prison était une religieuse de quatre-vingts ans, au

visage de cire, au front sillonné de rides rouges de sang extravasé et

qui paraissait comme un front sanglant. Sa pâle personne, son lent

parler, son regard grisâtre et lointain, ses gestes découragés

semblaient en faire une froide et tragique figure de la Déception. Il y

avait eu en effet, dans sa longue vie, tant de pertes d'illusions, tant

d'avortements d'espérances, tant d'écroulements de rêves, tant de

détenues converties ramenées en prison quinze jours après leur sortie,

que la vieille et sainte femme commençait à désespérer de la conversion

de ce monde qu'elle avait cependant le devoir de sauver. Elle ne croyait

plus du tout à l'amendement des _correctionnelles_ qu'elle appelait avec

un mépris indéfinissable «des traînardes», et n'avait guère gardé qu'un

rien de confiance dans le repentir possible des _criminelles_, des

grandes criminelles, de celles «qui avaient tué,» ne redoutait pas de

dire sa douce bouche. Pour elle l'éternité de la réclusion, mêlée à

l'action religieuse pendant un nombre infini d'années, avait seule

quelque chance de ramener sincèrement ces femmes à Dieu. Élisa avait

tué. Elle était condamnée à perpétuité. Elle réunissait donc toutes les

conditions qui pouvaient intéresser, faire travailler la supérieure à

son salut. Mais Élisa était une prostituée. Elle appartenait à une

classe de femmes pour laquelle la supérieure, malgré ses efforts

chrétiens, n'avait jamais pu surmonter un dégoût, une aversion, une

répugnance, pour ainsi dire physique, qui se refusait presque à se

laisser approcher de ces malheureuses.

Le doute morne et désolé de la supérieure était, chez l'aumônier, un

doute jovial incarné dans la verdissante vieillesse d'un prêtre

bourguignon, qui depuis longtemps, tout digne homme du Seigneur qu'il

était, avait fait gaillardement son deuil de la conversion des

correctionnelles et des criminelles, «toutes pécheresses, affirmait-il,

nées et condamnées à mourir dans la peau de la perversité innée.» Pour

ses ouailles qu'il déclarait ainsi prédestinées à la damnation,

l'aumônier n'avait au fond aucune répulsion, lui! il s'en entretenait

même, avec un peu de cette parole paterne, qu'ont les magistrats pour

les notables gredins qu'ils envoient aux galères. Élisa tombait mal avec

le clairvoyant bonhomme. Plusieurs fois, pendant ses petits sermons du

dimanche, l'aumônier avait remarqué Élisa faisant, sur le visage un

moment attendri d'une compagne, rebrousser la contrition avec

l'incrédulité d'un regard gouailleur.

Ne se sentant ni aidée ni encouragée par la supérieure et l'aumônier,

Élisa se rabattait sur les soeurs avec lesquelles les habitudes de la

prison la mettaient le plus souvent en rapport. Et peut-être, il faut le

dire, cette comédie de religiosité jouée dans un intérêt tout humain,

serait-elle devenue une dévotion vraie si, en ce moment d'amollissement,

Élisa avait trouvé autour d'elle un peu de tendresse spirituelle.

Élisa n'avait jamais été impie. Elle avait toujours conservé, même dans

son métier, des pratiques religieuses ou au moins superstitieuses, et le

greffe de Noirlieu gardait la petite médaille de la Vierge qu'elle avait

au cou, lorsqu'elle avait été écrouée. Au fond, l'apparente affectation

irréligieuse qu'avait surprise l'aumônier, ne s'était témoignée chez

Élisa que dans la maison de détention, et seulement parce que

l'insoumise prisonnière trouvait là, dans la religion, l'auxiliaire de

l'autorité. Cette tendresse qu'elle appelait, Élisa ne la rencontra pas

chez les soeurs. Vraiment! on ne peut demander à ces femmes d'élection de

s'abandonner tout entières au Crime, ainsi qu'elles s'abandonnent à la

Misère, à la Maladie, à la Douleur. Ce serait trop exiger de ces êtres

purs, aux petits péchés véniels, de se rapprocher et de se confondre

dans une intimité d'âme avec l'assassine, avec la voleuse, avec toutes

les scélérates amenées en leur compagnie par les verdicts des tribunaux.

Les soeurs peuvent bien donner à la garde, au soulagement matériel de ces

créatures, leurs forces, leur santé, leur vie, mais cela d'ému,

d'attendri, de caressant à la manière d'une soeur en Dieu, cela qu'elles

accordent à l'Honnêteté pauvre et au Malheur immérité, non! Il y a là

quelque chose de défendu à la perfection terrestre de la religieuse.

Supérieure, soeurs, aumônier, sans repousser absolument Élisa, lui

faisaient sentir qu'on la savait dévotieuse dans le seul but d'être

portée au _Tableau des grâces_.

La fille Elisa · 第 59 / 70 题