La supérieure de la prison était une religieuse de quatre-vingts ans, au
visage de cire, au front sillonné de rides rouges de sang extravasé et
qui paraissait comme un front sanglant. Sa pâle personne, son lent
parler, son regard grisâtre et lointain, ses gestes découragés
semblaient en faire une froide et tragique figure de la Déception. Il y
avait eu en effet, dans sa longue vie, tant de pertes d'illusions, tant
d'avortements d'espérances, tant d'écroulements de rêves, tant de
détenues converties ramenées en prison quinze jours après leur sortie,
que la vieille et sainte femme commençait à désespérer de la conversion
de ce monde qu'elle avait cependant le devoir de sauver. Elle ne croyait
plus du tout à l'amendement des _correctionnelles_ qu'elle appelait avec
un mépris indéfinissable «des traînardes», et n'avait guère gardé qu'un
rien de confiance dans le repentir possible des _criminelles_, des
grandes criminelles, de celles «qui avaient tué,» ne redoutait pas de
dire sa douce bouche. Pour elle l'éternité de la réclusion, mêlée à
l'action religieuse pendant un nombre infini d'années, avait seule
quelque chance de ramener sincèrement ces femmes à Dieu. Élisa avait
tué. Elle était condamnée à perpétuité. Elle réunissait donc toutes les
conditions qui pouvaient intéresser, faire travailler la supérieure à
son salut. Mais Élisa était une prostituée. Elle appartenait à une
classe de femmes pour laquelle la supérieure, malgré ses efforts
chrétiens, n'avait jamais pu surmonter un dégoût, une aversion, une
répugnance, pour ainsi dire physique, qui se refusait presque à se
laisser approcher de ces malheureuses.
Le doute morne et désolé de la supérieure était, chez l'aumônier, un
doute jovial incarné dans la verdissante vieillesse d'un prêtre
bourguignon, qui depuis longtemps, tout digne homme du Seigneur qu'il
était, avait fait gaillardement son deuil de la conversion des
correctionnelles et des criminelles, «toutes pécheresses, affirmait-il,
nées et condamnées à mourir dans la peau de la perversité innée.» Pour
ses ouailles qu'il déclarait ainsi prédestinées à la damnation,
l'aumônier n'avait au fond aucune répulsion, lui! il s'en entretenait
même, avec un peu de cette parole paterne, qu'ont les magistrats pour
les notables gredins qu'ils envoient aux galères. Élisa tombait mal avec
le clairvoyant bonhomme. Plusieurs fois, pendant ses petits sermons du
dimanche, l'aumônier avait remarqué Élisa faisant, sur le visage un
moment attendri d'une compagne, rebrousser la contrition avec
l'incrédulité d'un regard gouailleur.
Ne se sentant ni aidée ni encouragée par la supérieure et l'aumônier,
Élisa se rabattait sur les soeurs avec lesquelles les habitudes de la
prison la mettaient le plus souvent en rapport. Et peut-être, il faut le
dire, cette comédie de religiosité jouée dans un intérêt tout humain,
serait-elle devenue une dévotion vraie si, en ce moment d'amollissement,
Élisa avait trouvé autour d'elle un peu de tendresse spirituelle.
Élisa n'avait jamais été impie. Elle avait toujours conservé, même dans
son métier, des pratiques religieuses ou au moins superstitieuses, et le
greffe de Noirlieu gardait la petite médaille de la Vierge qu'elle avait
au cou, lorsqu'elle avait été écrouée. Au fond, l'apparente affectation
irréligieuse qu'avait surprise l'aumônier, ne s'était témoignée chez
Élisa que dans la maison de détention, et seulement parce que
l'insoumise prisonnière trouvait là, dans la religion, l'auxiliaire de
l'autorité. Cette tendresse qu'elle appelait, Élisa ne la rencontra pas
chez les soeurs. Vraiment! on ne peut demander à ces femmes d'élection de
s'abandonner tout entières au Crime, ainsi qu'elles s'abandonnent à la
Misère, à la Maladie, à la Douleur. Ce serait trop exiger de ces êtres
purs, aux petits péchés véniels, de se rapprocher et de se confondre
dans une intimité d'âme avec l'assassine, avec la voleuse, avec toutes
les scélérates amenées en leur compagnie par les verdicts des tribunaux.
Les soeurs peuvent bien donner à la garde, au soulagement matériel de ces
créatures, leurs forces, leur santé, leur vie, mais cela d'ému,
d'attendri, de caressant à la manière d'une soeur en Dieu, cela qu'elles
accordent à l'Honnêteté pauvre et au Malheur immérité, non! Il y a là
quelque chose de défendu à la perfection terrestre de la religieuse.
Supérieure, soeurs, aumônier, sans repousser absolument Élisa, lui
faisaient sentir qu'on la savait dévotieuse dans le seul but d'être
portée au _Tableau des grâces_.