Pendant une semaine, toutes les nuits, Élisa relisait la lettre, puis la
lecture n'avait plus lieu qu'en des temps éloignés. Enfin, la
prisonnière oubliait dans son matelas le papier écrit avec du sang. Une
nuit cependant, au bout de quelques mois, elle retirait l'épître
amoureuse de sa cachette; mais cette fois, sans la baiser, ainsi qu'elle
avait toujours l'habitude de le faire avant de la lire. Elle la
retournait près d'un grand quart d'heure entre ses doigts. Chez la femme
semblait se livrer un combat, au milieu duquel elle déchirait la lettre,
la mettait en morceaux, longuement en tout petits morceaux, comme si
elle se complaisait à cette destruction.
Dans le néant et le vide d'un coeur en prison, une instinctivité tendre
et sans emploi de sa tendresse, à défaut d'autre affection, ressuscitant
en Élisa «le petit homme chéri,» l'avait fait, tout à coup, se retourner
vers son passé d'amour, se réfugier un moment dans la douceur posthume
du seul bon rappel qui lui fût resté de la vie. Cela avait duré quelques
heures et cela avait été tout. L'amant appelé par la pensée d'Élisa,
combien de temps l'avait-elle revu avec son bon visage, ses yeux
caressants, ses gentils gestes, tout ce qu'elle avait aimé dans l'homme
aimé?... Tout de suite son évocation l'avait menée au cimetière
d'Auteuil, tout de suite elle avait eu devant elle l'assassiné avec ce
rire dans lequel l'agonie avait mis quelque chose qui était si peu de
lui. Ainsi les gens qui ont perdu un être cher, mort fou, et que les
rêves ne leur remontrent jamais que dans sa fureur ou sa dégradation de
créature intelligente, supplient la Nuit de ne plus rapporter l'image
désespérante; ainsi Élisa repoussait maintenant l'image adorée qui lui
devenait à la longue antipathique, cruelle, odieuse. Un jour arrivait
même, où Élisa se mettait à s'irriter contre ce qui, malgré tous ses
efforts pour oublier, restait et demeurait en elle de ce mort... qui
était au fond la cause de tout son malheur. Alors le souvenir de son
amant, brutalement repoussé par la détenue, chaque fois qu'il remontait
à son coeur, était rejeté sans un attendrissement, sans un regret, sans
un remords, au fond d'une mémoire qui se faisait de marbre.
L
Élisa avait espéré avec le temps s'habituer au mutisme, ne plus souffrir
de la privation de la parole. Mais au bout d'années passées en prison,
elle avait le même besoin de parler qu'au premier jour. Il lui semblait
même que ce long silence avait mis, au fond de sa gorge, quelque chose
de furieux, d'exaspéré, et que toutes les paroles ravalées par elle,
voulaient, par moments, sortir dans un long aboiement furieux. Ne
pouvant parler, parfois elle ne pouvait résister à se donner le semblant
de la parole, à construire avec des lèvres et une langue aphones des
phrases qu'elle ne s'entendait pas, mais se sentait dire. Elle faisait
cela, le linge qu'elle cousait tout rapproché de son visage, prêt à
étouffer dans sa bouche un mot devenant imprudemment sonore. Mais un
jour, ce _parlage_ incomplet ne la satisfit pas. Comme si, chez elle, la
poche aux paroles crevait, ou plutôt comme si elle voulait s'assurer si
elle avait encore dans le cou cela qui fait des sons humains,--au milieu
de l'étonnement de la salle de travail qui la crut attaquée de
folie,--Élisa se mettait à jeter des mots, des phrases sans suite, des
sonorités retentissantes, et se dérouillant tout à l'aise le gosier, en
dépit des objurgations de la soeur, continuait à monologuer tout haut,
jusqu'à ce qu'on entraînât hors de la salle la prisonnière grisée par le
bruit de sa bouche, et laissant derrière elle, au milieu du _silence
continu_, l'écho long à mourir de ce verbe entré tout à coup en révolte.