Être vivante et redouter d'être pour les autres ainsi que la mémoire
d'une personne morte, se voir abandonnée de ceux qui ont été vos
parents, vos amis, vos connaissances, douter si une pensée affectueuse
vous plaint, ne se sentir plus rattachée ici-bas par l'émotion lointaine
d'un souvenir, porter sa peine toute seule sans l'écho d'un mot
compatissant, enfin ne pas toucher de près ou de loin à cette pitié
ambiante, dont le réconfort dans les peines inconsolables aide le moral
humain à souffrir et à continuer de vivre en souffrant: tel était le
sort d'Élisa, qui depuis deux années n'avait point été demandée une
seule fois au parloir, n'avait pas reçu une lettre, n'avait pas obtenu
un signe de vie de ceux avec lesquels elle avait vécu enfant, jeune
fille ou femme.
Élisa avait cependant bien peiné pour n'être point punie pendant les
soixante jours de deux mois entiers, et cela plusieurs fois afin
d'obtenir de l'administration la bienheureuse feuille de papier à lettre
qui porte en tête:
_Maison centrale de Noirlieu_, le____
La correspondance
est lue à l'arrivée et
au départ.
======================
N°_____
Nom de Fille:_______
Nom de Femme:______
Atelier______
* * *
Les détenues ne peuvent
écrire que tous
les deux mois, pourvu
toutefois qu'elles
n'aient pas été punies:
* * *
Élisa donc, dans le besoin de tendresse vague que crée la douleur, avait
écrit plusieurs lettres, elle avait fait la battue de ceux qui portaient
son nom, elle avait, sous le prétexte d'affaires de famille--la seule
correspondance qui lui fût permise--imploré l'envoi d'un bout de papier
sur lequel un peu d'écriture voulût bien se rappeler qu'elle existait
encore. On n'avait pas répondu. Personne n'avait eu la charité de lui
jeter l'aumône d'une ligne. Partout le silence, et partout l'oubli.
La prisonnière avait parfois l'impression d'être enterrée toute vive, et
un instant le personnel de la prison, perdant à ses yeux sa réalité, ne
lui apparaissait plus que comme les visions et les fantômes d'un
épouvantable cauchemar... Cette vie sans rien savoir des siens, sans
rien savoir des autres, sans rien savoir de rien! et la curiosité
instinctive de ce qui se passe sous le soleil, et l'intérêt de l'être
humain pour les choses de son humanité, et ce besoin de tout individu de
participation à la connaissance lointaine des événements quelconques, ne
pouvoir les satisfaire jamais! jamais! Oh! cette existence vécue dans
l'ignorance cruelle de tout! À mesure que les lentes années se
succèdent, au milieu d'un effroi qui vient aux plus bêtes, sentir
s'épaissir, au fond de soi, ce grand et redoutable inconnu! Il y avait
des jours, où Élisa eût donné une pinte de son sang pour apprendre,
quoi? elle n'en avait pas l'idée,--rien certes qui l'intéressât ou la
touchât personnellement,--pour apprendre seulement quelque chose, pour
qu'il tombât une filtrée de jour dans les ténèbres de son être.
Quelquefois, au préau, tout à coup elle s'arrêtait dans sa marche
mécanique, l'oreille tendue à des pas graves de bourgeois qui se
promenaient, à des cris d'enfants qui se perdaient dans le lointain,
comme si ces pas, comme si ces cris allaient lui dire du nouveau. Deux
ou trois fois, pendant un espace de cinq ans, la musique d'un orgue
monté par hasard sur les remparts lui apporta son bruit--le refrain d'un
air à la mode--c'est tout ce qui vint à elle, pendant ce long temps, des
changements de la terre.
Un jour, cependant, des vitriers avaient remis des carreaux dans une
cour intérieure, Élisa trouva par terre le papier du cornet de tabac de
l'un d'eux, un morceau de journal qui ne remontait guère au delà d'une
année. Elle lut les trois ou quatre _faits-Paris_ un peu écornés qu'il
contenait, et à l'atelier plaçant l'imprimé devant elle, en le
dissimulant sous ses petits outils de couture, dont il semblait
l'enveloppe dépliée, elle le regardait pendant son travail, en lisait de
temps en temps quelques lignes avec les yeux que l'on voit à une dévote
dans un livre de piété.
Un mois cette découverte la rendit tout heureuse. Puis la nuit avec son
noir secret des choses se referma sur elle.
Elle regardait jalousement curieuse ses camarades de salle, revenant du
parloir avec l'éclaircie d'un court bonheur sur leurs figures tout à
l'heure assombries et grises. Parmi celles-là il y avait la soeur d'une
fille avec laquelle Élisa s'était trouvée dans la maison de
l'École-Militaire, et que cette fille venait voir régulièrement tous les
six mois. Le lendemain d'un jour où la détenue avait été appelée au
parloir, ne pouvant résister au tourment de son cerveau affolé de
connaître n'importe quoi du dehors, de derrière les murs de la prison,
Élisa, dans la descente de l'escalier, feignant de perdre un de ses
sabots, se rapprochait d'elle, lui mettait dans la main une rondelle de
carton.
Élisa, sans qu'on la vît, avait eu la patience et l'adresse de découper,
dans le _Pater_ et l'_Ave_ de son livre de prières, les lettres au moyen
desquelles elle avait formé des mots, qu'elle avait collés avec de la
mie de pain sur le fond d'une boîte à veilleuses. Tous les six mois,
alors que la femme de l'École revenait, Élisa interrogeait ainsi la
détenue qui lui répondait de la même manière.