XLII

Être vivante et redouter d'être pour les autres ainsi que la mémoire

d'une personne morte, se voir abandonnée de ceux qui ont été vos

parents, vos amis, vos connaissances, douter si une pensée affectueuse

vous plaint, ne se sentir plus rattachée ici-bas par l'émotion lointaine

d'un souvenir, porter sa peine toute seule sans l'écho d'un mot

compatissant, enfin ne pas toucher de près ou de loin à cette pitié

ambiante, dont le réconfort dans les peines inconsolables aide le moral

humain à souffrir et à continuer de vivre en souffrant: tel était le

sort d'Élisa, qui depuis deux années n'avait point été demandée une

seule fois au parloir, n'avait pas reçu une lettre, n'avait pas obtenu

un signe de vie de ceux avec lesquels elle avait vécu enfant, jeune

fille ou femme.

Élisa avait cependant bien peiné pour n'être point punie pendant les

soixante jours de deux mois entiers, et cela plusieurs fois afin

d'obtenir de l'administration la bienheureuse feuille de papier à lettre

qui porte en tête:

_Maison centrale de Noirlieu_, le____

La correspondance

est lue à l'arrivée et

au départ.

======================

N°_____

Nom de Fille:_______

Nom de Femme:______

Atelier______

* * *

Les détenues ne peuvent

écrire que tous

les deux mois, pourvu

toutefois qu'elles

n'aient pas été punies:

* * *

Élisa donc, dans le besoin de tendresse vague que crée la douleur, avait

écrit plusieurs lettres, elle avait fait la battue de ceux qui portaient

son nom, elle avait, sous le prétexte d'affaires de famille--la seule

correspondance qui lui fût permise--imploré l'envoi d'un bout de papier

sur lequel un peu d'écriture voulût bien se rappeler qu'elle existait

encore. On n'avait pas répondu. Personne n'avait eu la charité de lui

jeter l'aumône d'une ligne. Partout le silence, et partout l'oubli.

La prisonnière avait parfois l'impression d'être enterrée toute vive, et

un instant le personnel de la prison, perdant à ses yeux sa réalité, ne

lui apparaissait plus que comme les visions et les fantômes d'un

épouvantable cauchemar... Cette vie sans rien savoir des siens, sans

rien savoir des autres, sans rien savoir de rien! et la curiosité

instinctive de ce qui se passe sous le soleil, et l'intérêt de l'être

humain pour les choses de son humanité, et ce besoin de tout individu de

participation à la connaissance lointaine des événements quelconques, ne

pouvoir les satisfaire jamais! jamais! Oh! cette existence vécue dans

l'ignorance cruelle de tout! À mesure que les lentes années se

succèdent, au milieu d'un effroi qui vient aux plus bêtes, sentir

s'épaissir, au fond de soi, ce grand et redoutable inconnu! Il y avait

des jours, où Élisa eût donné une pinte de son sang pour apprendre,

quoi? elle n'en avait pas l'idée,--rien certes qui l'intéressât ou la

touchât personnellement,--pour apprendre seulement quelque chose, pour

qu'il tombât une filtrée de jour dans les ténèbres de son être.

Quelquefois, au préau, tout à coup elle s'arrêtait dans sa marche

mécanique, l'oreille tendue à des pas graves de bourgeois qui se

promenaient, à des cris d'enfants qui se perdaient dans le lointain,

comme si ces pas, comme si ces cris allaient lui dire du nouveau. Deux

ou trois fois, pendant un espace de cinq ans, la musique d'un orgue

monté par hasard sur les remparts lui apporta son bruit--le refrain d'un

air à la mode--c'est tout ce qui vint à elle, pendant ce long temps, des

changements de la terre.

Un jour, cependant, des vitriers avaient remis des carreaux dans une

cour intérieure, Élisa trouva par terre le papier du cornet de tabac de

l'un d'eux, un morceau de journal qui ne remontait guère au delà d'une

année. Elle lut les trois ou quatre _faits-Paris_ un peu écornés qu'il

contenait, et à l'atelier plaçant l'imprimé devant elle, en le

dissimulant sous ses petits outils de couture, dont il semblait

l'enveloppe dépliée, elle le regardait pendant son travail, en lisait de

temps en temps quelques lignes avec les yeux que l'on voit à une dévote

dans un livre de piété.

Un mois cette découverte la rendit tout heureuse. Puis la nuit avec son

noir secret des choses se referma sur elle.

Elle regardait jalousement curieuse ses camarades de salle, revenant du

parloir avec l'éclaircie d'un court bonheur sur leurs figures tout à

l'heure assombries et grises. Parmi celles-là il y avait la soeur d'une

fille avec laquelle Élisa s'était trouvée dans la maison de

l'École-Militaire, et que cette fille venait voir régulièrement tous les

six mois. Le lendemain d'un jour où la détenue avait été appelée au

parloir, ne pouvant résister au tourment de son cerveau affolé de

connaître n'importe quoi du dehors, de derrière les murs de la prison,

Élisa, dans la descente de l'escalier, feignant de perdre un de ses

sabots, se rapprochait d'elle, lui mettait dans la main une rondelle de

carton.

Élisa, sans qu'on la vît, avait eu la patience et l'adresse de découper,

dans le _Pater_ et l'_Ave_ de son livre de prières, les lettres au moyen

desquelles elle avait formé des mots, qu'elle avait collés avec de la

mie de pain sur le fond d'une boîte à veilleuses. Tous les six mois,

alors que la femme de l'École revenait, Élisa interrogeait ainsi la

détenue qui lui répondait de la même manière.

La fille Elisa · 第 49 / 70 题