La nuit était déjà bien avancée. Dans le dortoir installé par
l'architecte de la prison, entre le rejoignement étroit de la voûte
ogivale de l'ancienne église, et que soutenaient de distance en distance
des piliers de fonte; dans le sinistre dortoir, bas, resserré,
étouffant, mais prolongé à l'infini, les lampes fumeuses n'éclairaient
plus, sous les tristes couvertures brunes, que d'une lueur tremblotante,
les formes des prisonnières reposant dans les poses raides et
contractées d'un sommeil qui se défie. Le petit jour commençait à
_bluetter_ sur les barreaux des fenêtres. La prévôté, en son lit plus
élevé, dormait profondément. Toutes les femmes sommeillaient, et les
songes, qui rêvaient de crimes, étaient muets.
Seule, Élisa veillait encore. Un moment se soulevant dans un allongement
qui rampait, elle interrogea longuement le silence et l'ombre,
longuement scruta de l'oeil le judas de la logette de la soeur. Cela
plusieurs fois. Puis dans le lit d'Élisa, s'entendit comme
l'imperceptible grignotement d'une souris. La tête retombée sur le
traversin, en une immobilité trompeuse, la prisonnière, d'une seule
main, décousait à petit bruit un coin de son matelas. Au bout de
quelques minutes, elle retirait de la laine le papier qu'elle avait
caché dans son chignon en chemin de fer, qu'elle avait tenu des années
au fond d'une poche, le déménageant tous les six mois de sa robe d'hiver
dans sa robe d'été, qu'elle avait enfin serré dans son matelas.
Ce papier était une lettre écrite avec du sang, à l'exception d'un seul
mot, le mot «mort» tracé par une crainte superstitieuse avec de l'encre
ordinaire. L'écriture de sang était devenue bien pâle sur le papier
jauni, mais Élisa lisait avec la mémoire de son souvenir bien plus
qu'avec ses yeux.