Dans la salle de travail, le hasard avait placé Élisa entre deux femmes,
coudes à coudes avec elle, du matin au soir.
L'une était la doyenne de la prison. Elle avait ses trente-six ans
accomplis de détention. C'était une grande et sèche et maigre paysanne,
sur laquelle les rigueurs pénitentiaires ne semblaient pas mordre, une
créature de fer que rien ne paraissait faire souffrir, et qui gardait sa
santé et sa raison au bout de ce nombre homicide d'années de silence.
Elle avait été condamnée aux travaux forcés pour, de complicité avec son
père, avoir assassiné sa mère et de ses mains de fille fait enfoncer
sous des pavés le corps encore plein de vie surnageant dans un puits.
Elle effrayait avec son impassibilité, avec la fermeture de son visage,
avec le mutisme de toute sa personne. Sans que son corps bougeât, sans
que son oeil regardât, lorsqu'une punition tombait sur une prisonnière de
la salle, Élisa entendait l'implacable vieille femme ruminer entre ses
dents serrées, se dire dans un souffle à elle-même: «Les autres, qu'éque
ça me fait, ici faut que chacun _mange sa peine_.»
Celle-ci faisait un peu peur à Élisa.
L'autre voisine d'Élisa était une toute jeune femme, victime de ce
règlement odieux qui mêle et associe dans une existence commune la femme
condamnée à un an et à un jour de prison, et la femme condamnée aux
travaux forcés à perpétuité. La jeune détenue se trouvait sous le coup
d'un jugement pour adultère. Courbée en sa honte, la malheureuse,
toujours penchée sur son métier à tapisserie, de ses yeux qui se
mouillaient involontairement, laissait, de temps en temps, tomber une
larme qui faisait scintiller, un moment, une goutte de rosée sur une
fleur de soie.
Celle-là, Élisa la méprisait, la trouvant trop lâche.
Chez Élisa, chez cette nature sauvageonne, qui avait toujours tenu de la
chèvre rebellée, prête à repousser à coups de tête, la main pesant sur
elle, cet instinct de révolte était devenu plus accentué depuis que
cette main était la main de la Justice. Toutefois, il faut le dire, le
désintéressement de son crime faisait relever le front à la criminelle.
Dans ce monde de femmes presque entièrement composé de voleuses, la
superbe de sa probité donnait à tout l'être d'Élisa quelque chose de
hautain et d'indigné. La rébellion de son coeur mutiné ne se manifestait
par aucun acte, aucune parole, aucune infraction à la discipline; elle
était dans son regard, dans son attitude, dans son silence, dans le
bouillonnement colère d'un corps terrassé, dans le frémissement d'une
bouche qui se tait. Aussi, supérieure, directeur et inspecteur étaient
enclins à la sévérité contre l'impénitente, qui s'était fait une ennemie
plus redoutable dans la prévôté chargée de la distribution et de la
surveillance de son travail. Élisa lui avait brutalement laissé voir le
dégoût qu'elle éprouvait pour la comédie d'amendement, la basse
hypocrisie, le mensonge sacrilége de religiosité, au moyen desquels, une
détenue devient trop souvent, dans une maison de détention une
contre-maîtresse.