_Le silence continu!_ Élisa eut bien à souffrir à l'effet de se faire à
la dure règle. C'est tellement contre nature pour une créature humaine
de se déshabituer de parler. La parole! mais n'est-elle pas une
expansion spontanée, une émission irréfléchie, le cri involontaire, pour
ainsi dire, des mouvements de l'âme? La parole! n'est-ce pas la
manifestation d'une existence d'homme ou de femme tout aussi bien que le
battement d'un pouls? Et comment un être vivant, à moins d'avoir la
bouche cadenassée, ne parlerait-il pas aux êtres vivants, au milieu
desquels il vit dans le contact des promenades, dans le voisinage des
occupations, dans l'interrogation des regards mêlés, dans le coudoiement
des corps par les ateliers étroits, dans cette communauté côte à côte de
toute la journée, dans ce qui fait naître enfin et produit et développe
partout ailleurs la parole? Ne jamais parler! elle y tâchait. Mais elle
était femme, un être dont les sentiments, les sensations,
l'impressionnabilité d'enfant, bon gré, mal gré, jaillissent au dehors,
en une loquacité gazouillante, un verbe diffus, des paroles, beaucoup de
paroles. Ne jamais parler! ne jamais parler! mais les ordres religieux
de femmes qui ont fait le voeu du silence n'ont, en aucun temps, pu s'y
astreindre rigoureusement. Ne jamais parler! mais elle, elle avait
encore à triompher de ces petites colères folles, particulières aux
femmes de sa classe, et qui ont besoin de se répandre, de se résoudre
dans du bruit, dans de la sonorité criarde. Ne jamais parler!... on la
voyait perpétuellement, les lèvres remuantes, comme mâchonner quelque
chose, qu'elle se décidait, à la fin, à ravaler avec une contraction
dans la face. Ne jamais parler! ne jamais parler!
À Noirlieu,--était-ce une pure légende provinciale?--les gens de la
ville racontaient aux étrangers que le _silence continu_ donnait aux
femmes de la prison des maladies de la gorge et du larynx, et que, pour
combattre ces maladies, on forçait les détenues à chanter le dimanche à
la messe.