XXIX

En ce temps de guerre, de guerre heureuse pour la France, à cette heure,

où le dernier de nos _pousse-cailloux_ avait la crânerie, le port

conquérant, la belle insolence que donne la Victoire, le plus grand

nombre des femmes habitant l'avenue de Suffren y étaient attirées par le

prestige du fier uniforme, de cet habit de gloire, qu'il porte des

épaulettes de laine ou d'or. Mais cette magie de l'habit militaire sur

la femme n'était pas tout là, et le goût de la prostituée à l'endroit du

soldat,--goût qui s'atténue cependant aux époques de paix et de

défaite,--s'explique, en tout temps, par un certain nombre de causes se

résumant en une seule: pour le soldat la prostituée reste une femme.

Avec le tact des choses d'amour que possèdent les natures les plus

grossières, dans le soldat qui vient s'attabler au café, la prostituée

perçoit un homme venu là pour elle, pour ce qu'elle garde de la créature

d'amour dans sa dégradation. Elle est pour cet homme l'intérêt

passionnant, la séduction captivante du lieu, et non, ainsi que pour les

casquettes et les chapeaux mous, l'assaisonnement polisson d'une soirée

de _loupe_.

Le soldat l'aime avec jalousie. Le soldat partage avec elle son sou de

l'État. Le soldat la promène avec orgueil. Le soldat lui écrit... Dans

la démolition d'une maison de la Cité, un paquet de lettres, trouvé dans

les décombres, me fut apporté. Toutes les lettres étaient des lettres de

soldats.

Il est peut-être parfois brutal le soldat, ses caresses ressemblent à la

large tape dont il flatte les flancs de sa jument. Ses fureurs

amoureuses rappellent souvent les violences du rapprochement de certains

animaux. Tout dans les manifestations de son être est brusque,

tempétueux, exaspéré. Mais le soldat n'apporte pas, dans ses amours,

l'ironie de l'ouvrier ou du petit bourgeois vicieux: un certain rire

gouailleur appartenant en toute propriété aux civils.

Dans ses rapports avec le soldat, la fille se sent presque une

maîtresse, avec les autres, elle n'est qu'une mécanique d'amour, sur

laquelle c'est souvent un plaisir de _crachotter_.

Le soldat dans sa vie de discipline, d'obéissance, de foi au

commandement, et sans lectures, et sans l'exercice des facultés

critiques de la raison, demeure plus homme de la nature que dans

l'existence ouvrière des capitales; ses passions sont plus franches,

plus physiques, plus droitement aimantes. Puis on n'a pas remarqué que

le soldat a très-peu de contact avec la femme. Il n'est pas marié le

soldat, il n'a pas de famille le soldat. Il n'a autour de lui, ni une

mère, ni une soeur, ni un jupon et l'attrait pur de ce jupon; la douce

mêlée de l'autre sexe, répandu dans tous les intérieurs, n'existe pas

pour le soldat. Son existence de caserne est la seule existence, où

l'homme qui n'est pas un prêtre, vit toujours avec l'homme, rien qu'avec

l'homme. De là, par le fait de cette absence, pendant son temps de

service, de tout élément féminin, la puissance et la prise sur le soldat

de la femme, vers laquelle se portent, à la fois, la furie d'appétits

sensuels et une masculine tendresse qui n'a pas d'issue. De là aussi,

parmi les femmes, l'ascendant de la prostituée. Car il faut bien le

dire, pour ces paysans, sur le corps desquels la tunique a remplacé la

blouse, ces créatures avec le linge fin qu'elles ont au dos, avec leurs

cheveux qui sentent le jasmin, avec le rose de leurs ongles au bout de

mains qui ne travaillent pas, avec l'enlacement de leurs gestes, avec la

douceur _chatte_ de leurs paroles, avec ce fondant de volupté qu'on ne

trouve pas au village, ces créatures entrevues dans le feu du gaz et des

glaces, et comme servies par l'établissement dans une espèce

d'apothéose, ont la fascination des grandes courtisanes et des

comédiennes sur les autres hommes. Le soldat, le marin les emportent au

fond de leur pensée, et dans les rêveries silencieuses des nuits du

désert, des nuits de l'Océan, dans le recueillement concentré des heures

de souffrance et de misère, la vision de ces femmes lumineuses leur

revient. Ils les revoient embellies par une imagination qui fermente. Le

délire de leur tête fabrique la petite chapelle où s'installe, dans tout

cerveau humain, l'image d'amour ou de religion. Puis, quand ils les

retrouvent, un peu de l'idéal et du mensonge du rêve est attaché à ces

filles, et leur profite auprès de ces hommes.

N'y aurait-il point encore entre la fille et le soldat les obscures

ententes et les mystérieuses chaînes, qui se nouent entre les races de

parias?

Et toutes les propensions, entraînant le soldat à aimer la prostituée,

sollicitent la prostituée à rendre au soldat amour pour amour.

La fille Elisa · 第 35 / 70 题