En ce temps de guerre, de guerre heureuse pour la France, à cette heure,
où le dernier de nos _pousse-cailloux_ avait la crânerie, le port
conquérant, la belle insolence que donne la Victoire, le plus grand
nombre des femmes habitant l'avenue de Suffren y étaient attirées par le
prestige du fier uniforme, de cet habit de gloire, qu'il porte des
épaulettes de laine ou d'or. Mais cette magie de l'habit militaire sur
la femme n'était pas tout là, et le goût de la prostituée à l'endroit du
soldat,--goût qui s'atténue cependant aux époques de paix et de
défaite,--s'explique, en tout temps, par un certain nombre de causes se
résumant en une seule: pour le soldat la prostituée reste une femme.
Avec le tact des choses d'amour que possèdent les natures les plus
grossières, dans le soldat qui vient s'attabler au café, la prostituée
perçoit un homme venu là pour elle, pour ce qu'elle garde de la créature
d'amour dans sa dégradation. Elle est pour cet homme l'intérêt
passionnant, la séduction captivante du lieu, et non, ainsi que pour les
casquettes et les chapeaux mous, l'assaisonnement polisson d'une soirée
de _loupe_.
Le soldat l'aime avec jalousie. Le soldat partage avec elle son sou de
l'État. Le soldat la promène avec orgueil. Le soldat lui écrit... Dans
la démolition d'une maison de la Cité, un paquet de lettres, trouvé dans
les décombres, me fut apporté. Toutes les lettres étaient des lettres de
soldats.
Il est peut-être parfois brutal le soldat, ses caresses ressemblent à la
large tape dont il flatte les flancs de sa jument. Ses fureurs
amoureuses rappellent souvent les violences du rapprochement de certains
animaux. Tout dans les manifestations de son être est brusque,
tempétueux, exaspéré. Mais le soldat n'apporte pas, dans ses amours,
l'ironie de l'ouvrier ou du petit bourgeois vicieux: un certain rire
gouailleur appartenant en toute propriété aux civils.
Dans ses rapports avec le soldat, la fille se sent presque une
maîtresse, avec les autres, elle n'est qu'une mécanique d'amour, sur
laquelle c'est souvent un plaisir de _crachotter_.
Le soldat dans sa vie de discipline, d'obéissance, de foi au
commandement, et sans lectures, et sans l'exercice des facultés
critiques de la raison, demeure plus homme de la nature que dans
l'existence ouvrière des capitales; ses passions sont plus franches,
plus physiques, plus droitement aimantes. Puis on n'a pas remarqué que
le soldat a très-peu de contact avec la femme. Il n'est pas marié le
soldat, il n'a pas de famille le soldat. Il n'a autour de lui, ni une
mère, ni une soeur, ni un jupon et l'attrait pur de ce jupon; la douce
mêlée de l'autre sexe, répandu dans tous les intérieurs, n'existe pas
pour le soldat. Son existence de caserne est la seule existence, où
l'homme qui n'est pas un prêtre, vit toujours avec l'homme, rien qu'avec
l'homme. De là, par le fait de cette absence, pendant son temps de
service, de tout élément féminin, la puissance et la prise sur le soldat
de la femme, vers laquelle se portent, à la fois, la furie d'appétits
sensuels et une masculine tendresse qui n'a pas d'issue. De là aussi,
parmi les femmes, l'ascendant de la prostituée. Car il faut bien le
dire, pour ces paysans, sur le corps desquels la tunique a remplacé la
blouse, ces créatures avec le linge fin qu'elles ont au dos, avec leurs
cheveux qui sentent le jasmin, avec le rose de leurs ongles au bout de
mains qui ne travaillent pas, avec l'enlacement de leurs gestes, avec la
douceur _chatte_ de leurs paroles, avec ce fondant de volupté qu'on ne
trouve pas au village, ces créatures entrevues dans le feu du gaz et des
glaces, et comme servies par l'établissement dans une espèce
d'apothéose, ont la fascination des grandes courtisanes et des
comédiennes sur les autres hommes. Le soldat, le marin les emportent au
fond de leur pensée, et dans les rêveries silencieuses des nuits du
désert, des nuits de l'Océan, dans le recueillement concentré des heures
de souffrance et de misère, la vision de ces femmes lumineuses leur
revient. Ils les revoient embellies par une imagination qui fermente. Le
délire de leur tête fabrique la petite chapelle où s'installe, dans tout
cerveau humain, l'image d'amour ou de religion. Puis, quand ils les
retrouvent, un peu de l'idéal et du mensonge du rêve est attaché à ces
filles, et leur profite auprès de ces hommes.
N'y aurait-il point encore entre la fille et le soldat les obscures
ententes et les mystérieuses chaînes, qui se nouent entre les races de
parias?
Et toutes les propensions, entraînant le soldat à aimer la prostituée,
sollicitent la prostituée à rendre au soldat amour pour amour.