Alexandrine était une femme de trente ans, aux chairs lymphatiques,
presque exsangues. Cette femme avait, chaque mois, une migraine
affreuse, et, tout le demeurant du temps, une susceptibilité nerveuse
qui la mettait hors d'elle-même, à propos du froissement d'un papier, à
propos de la répétition d'un refrain de chanson, à propos de rien et de
tout. Cette exaspération habituelle d'Alexandrine ne se traduisait pas,
ainsi que chez ses pareilles, par des injures, des violences. Tout à
coup, sans qu'on sût pourquoi, Alexandrine se jetait à terre, et, se
ramassant sur elle-même, les yeux fermés, les oreilles bouchées de ses
deux mains, elle restait des heures en un accroupissement immobile, avec
de petits tressaillements lui courant le corps, pendant qu'on disait
autour d'elle: «Alexandrine, elle passe sa _frénésie_!»
Dans un orage, où le tonnerre tomba deux fois sur l'École-Militaire,
toutes les femmes, folles de peur, s'étaient réfugiées à la cave,
cherchant l'obscurité, s'enfonçant la tête dans les recoins les plus
noirs. Élisa et Alexandrine se tenaient aplaties dans la nuit d'un
entre-deux de portes. Mais là, dans les pleines ténèbres de l'étroit
réduit, il sembla à Élisa qu'il continuait à éclairer; elle ferma les
yeux, les rouvrit peureusement, s'étonna de voir une luminosité sur les
cheveux d'Alexandrine, instinctivement les toucha, éprouva comme un
picotement au bout des doigts.
--Ah mon chignon! dit Alexandrine, tu ne savais pas cela, oui, c'est
comme le dos d'un chat, quand on lui passe dessus la main à
rebrousse-poil..., mais tu n'as rien vu, tu vas voir tout à l'heure!
L'orage fini, les deux femmes montèrent dans la chambre d'Élisa. Les
volets fermés, l'obscurité faite dans la petite pièce, Alexandrine
assise sur le pied de son lit, Élisa commença à passer son peigne dans
les cheveux de son amie, qui se mirent à crépiter, à étinceler, à
répandre bientôt, dans la petite cellule, une lueur assez vive, pour
qu'on vît très-distinctement le zouave,--le petit pantin à la calotte et
aux braies rouges,--qu'alors, dans toutes les maisons à soldats, les
filles avaient comme l'ornement de leur glace.
Dès lors, tous les jours, sur les deux heures, Alexandrine montait dans
la chambre d'Élisa. Il y avait d'abord, de la part d'Alexandrine, une
résistance, des «encore un moment», des mains repoussant faiblement le
peigne, un retardement de l'opération, comme d'une chose que la femme
aux cheveux électriques redoutait, appréhendait, et cependant appelait.
À la fin Alexandrine se laissait faire. Élisa commençait à caresser à la
surface, et seulement de l'effleurement du peigne, les cheveux, qui peu
à peu devenaient phosphorescents, pendant que la femme peignée se
débattait, avec de petits bâillements, contre le sommeil qui faisait
toutes lourdes ses paupières.
Le peigne, plus rapide, entrait plus profondément dans les cheveux, des
cheveux châtains, des cheveux très-fins, et, à chaque coup, les mèches,
se redressant, s'écartaient avec des colères sifflantes, du bruit, qui
jetait des éclairs. À voir jaillir ces étincelles, Élisa prenait un
plaisir qu'elle n'aurait pu dire, et elle peignait toujours d'une main
plus vite, plus volante. Au bout d'un quart d'heure, la chevelure
d'Alexandrine, droite derrière sa nuque, comme l'ondulation d'une longue
vague, était une chevelure de feu, divisée par des raies noires: les
dents du peigne de corne passant et repassant dans l'incendie pétillant.
Alors Élisa, à la fois effrayée et charmée, prenait dans ses mains ces
cheveux du flammes, longuement les maniait, les tripotait, les
assouplissait, sentant, pendant ce [temps?], de petites secousses
électriques lui remonter du bout des doigts jusqu'aux coudes. Puis,
instantanément, comme sous le coup d'une inspiration subite, elle
échafaudait, dans la chevelure lumineuse, une étrange et haute coiffure,
où demeurait quelque chose de la vie diabolique de ces cheveux.
Alexandrine, elle, se réveillait dans un étirement où son corps semblait
se fondre, regardant devant elle, dans le noir de la chambre, avec des
yeux ardents.
De cette heure passée ensemble, tous les jours, de ces séances bizarres,
de ce commerce extraordinaire, de ce dégagement de fluide, il était né
entre ces deux femmes un lien mystérieux, comme il en existe dans les
métiers qui touchent au surnaturel, une attache semblable à celle qu'on
remarque entre le magnétiseur et la somnambule.