XXVIII

Alexandrine était une femme de trente ans, aux chairs lymphatiques,

presque exsangues. Cette femme avait, chaque mois, une migraine

affreuse, et, tout le demeurant du temps, une susceptibilité nerveuse

qui la mettait hors d'elle-même, à propos du froissement d'un papier, à

propos de la répétition d'un refrain de chanson, à propos de rien et de

tout. Cette exaspération habituelle d'Alexandrine ne se traduisait pas,

ainsi que chez ses pareilles, par des injures, des violences. Tout à

coup, sans qu'on sût pourquoi, Alexandrine se jetait à terre, et, se

ramassant sur elle-même, les yeux fermés, les oreilles bouchées de ses

deux mains, elle restait des heures en un accroupissement immobile, avec

de petits tressaillements lui courant le corps, pendant qu'on disait

autour d'elle: «Alexandrine, elle passe sa _frénésie_!»

Dans un orage, où le tonnerre tomba deux fois sur l'École-Militaire,

toutes les femmes, folles de peur, s'étaient réfugiées à la cave,

cherchant l'obscurité, s'enfonçant la tête dans les recoins les plus

noirs. Élisa et Alexandrine se tenaient aplaties dans la nuit d'un

entre-deux de portes. Mais là, dans les pleines ténèbres de l'étroit

réduit, il sembla à Élisa qu'il continuait à éclairer; elle ferma les

yeux, les rouvrit peureusement, s'étonna de voir une luminosité sur les

cheveux d'Alexandrine, instinctivement les toucha, éprouva comme un

picotement au bout des doigts.

--Ah mon chignon! dit Alexandrine, tu ne savais pas cela, oui, c'est

comme le dos d'un chat, quand on lui passe dessus la main à

rebrousse-poil..., mais tu n'as rien vu, tu vas voir tout à l'heure!

L'orage fini, les deux femmes montèrent dans la chambre d'Élisa. Les

volets fermés, l'obscurité faite dans la petite pièce, Alexandrine

assise sur le pied de son lit, Élisa commença à passer son peigne dans

les cheveux de son amie, qui se mirent à crépiter, à étinceler, à

répandre bientôt, dans la petite cellule, une lueur assez vive, pour

qu'on vît très-distinctement le zouave,--le petit pantin à la calotte et

aux braies rouges,--qu'alors, dans toutes les maisons à soldats, les

filles avaient comme l'ornement de leur glace.

Dès lors, tous les jours, sur les deux heures, Alexandrine montait dans

la chambre d'Élisa. Il y avait d'abord, de la part d'Alexandrine, une

résistance, des «encore un moment», des mains repoussant faiblement le

peigne, un retardement de l'opération, comme d'une chose que la femme

aux cheveux électriques redoutait, appréhendait, et cependant appelait.

À la fin Alexandrine se laissait faire. Élisa commençait à caresser à la

surface, et seulement de l'effleurement du peigne, les cheveux, qui peu

à peu devenaient phosphorescents, pendant que la femme peignée se

débattait, avec de petits bâillements, contre le sommeil qui faisait

toutes lourdes ses paupières.

Le peigne, plus rapide, entrait plus profondément dans les cheveux, des

cheveux châtains, des cheveux très-fins, et, à chaque coup, les mèches,

se redressant, s'écartaient avec des colères sifflantes, du bruit, qui

jetait des éclairs. À voir jaillir ces étincelles, Élisa prenait un

plaisir qu'elle n'aurait pu dire, et elle peignait toujours d'une main

plus vite, plus volante. Au bout d'un quart d'heure, la chevelure

d'Alexandrine, droite derrière sa nuque, comme l'ondulation d'une longue

vague, était une chevelure de feu, divisée par des raies noires: les

dents du peigne de corne passant et repassant dans l'incendie pétillant.

Alors Élisa, à la fois effrayée et charmée, prenait dans ses mains ces

cheveux du flammes, longuement les maniait, les tripotait, les

assouplissait, sentant, pendant ce [temps?], de petites secousses

électriques lui remonter du bout des doigts jusqu'aux coudes. Puis,

instantanément, comme sous le coup d'une inspiration subite, elle

échafaudait, dans la chevelure lumineuse, une étrange et haute coiffure,

où demeurait quelque chose de la vie diabolique de ces cheveux.

Alexandrine, elle, se réveillait dans un étirement où son corps semblait

se fondre, regardant devant elle, dans le noir de la chambre, avec des

yeux ardents.

De cette heure passée ensemble, tous les jours, de ces séances bizarres,

de ce commerce extraordinaire, de ce dégagement de fluide, il était né

entre ces deux femmes un lien mystérieux, comme il en existe dans les

métiers qui touchent au surnaturel, une attache semblable à celle qu'on

remarque entre le magnétiseur et la somnambule.

La fille Elisa · 第 34 / 70 题