XXVII

Neuf femmes, qui n'étaient guère connues que sous des noms de guerre,

composaient, lors de l'entrée d'Élisa, le personnel de la maison.

Marie _Coup-de-Sabre_, une corpulente brune, légèrement moustachue,

devait son surnom à une estafilade qu'elle avait reçue dans une rixe.

Séduite dans son pays par un dragon, elle l'avait suivi à l'état vagant

de ces femmes, qui s'attachent à un régiment, et campent à la belle

étoile autour de la caserne, nourries, la plupart du temps, d'un morceau

de pain de munition apporté sous la capote. Plus tard elle avait vécu et

vécu seulement dans des maisons de villes de garnison. Marie

_Coup-de-Sabre_ représentait le type parfait de la fille à soldat. Pour

elle les bourgeois, les _pékins_ étaient comme s'ils n'existaient pas.

Il n'y avait d'hommes, à ses yeux, que les hommes en uniformes.

Toutefois, pleine d'un certain dédain pour le fantassin, et mettant son

orgueil à ne pas frayer avec l'infanterie, il lui semblait déroger en

acceptant le _mêlé_ d'un _troubade_. La tête, les sens de Marie

_Coup-de-Sabre_ ne se montaient qu'en l'honneur de la cavalerie. Seuls,

les hommes à casques et à lattes lui apparaissaient, comme

l'aristocratie guerrière, uniquement digne de ses faveurs et de ses

complaisances.

La conversation de Marie _Coup-de-Sabre_ était habituellement émaillée

de locutions militaires. Et toujours, après deux ou trois éclats de voix

barytonnante, avec lesquels elle cherchait à ressaisir la logique avinée

de ses idées, elle commençait ses récits par cette phrase: «Mais ne nous

entortillons pas dans les feux de file, pour lors...»

_Glaé_, par abréviation d'Aglaé, la femme au bras tatoué, aux beaux

yeux, était une faubourienne de Paris. Elle avait commencé, disait-elle,

par _faire Pigmalion_.--Tu étais employée dans les magasins.--Non, je me

promenais devant, et j'avais tout à côté une chambre que je louais cinq

francs, de six heures à minuit. Glaé racontait alors qu'elle avait

habité ensuite la rue des Moulins, puis le quartier latin, mais qu'à

tous moments, pour des riens, pour des bêtises, _soufflée_ par les

agents de police et mise à l'ombre, elle avait renoncé à sa liberté.

_Glaé_ apparaissait comme l'intelligence et la gaieté de l'endroit, avec

une élégance, dans le corps, d'ancienne danseuse de bal public.

Augustine venait aussi du quartier latin. Elle avait fait successivement

la _Botte de Foin_, les _Quatre-Vents_, la barrière du Maine. Cette

petite femme, on l'aurait crue enragée. Du matin au soir, il sortait

d'elle un dégoisement de sottises, un vomissement d'injures, un

engueulement enroué, qui avait quelque chose du jappement cassé de ces

molosses assourdissants, que promènent, dans leurs voitures, les garçons

bouchers. Du reste Augustine avait le physique d'un dogue, une figure

courte et ramassée, de petits yeux bridés, des pommettes saillantes, un

nez écrasé, des dents que la lime avait séparées et qui ressemblaient à

des crocs. Augustine tenait l'emploi d'orateur poissard de la maison.

Madame, qui manquait de platine, la mettait en avant, dans de certaines

occasions, pour abrutir les payes récalcitrantes. Augustine inspirait un

mélange d'admiration et de crainte aux autres femmes, qui la laissaient

jouir, sans conteste, d'immunités particulières. On l'appelait:

_Raide-Haleine_.

_Peurette_,--personne n'avait jamais su si c'était un surnom ou son vrai

nom,--une toute jeune fille, presque une fillette. Elle avait un minois

grignotant de souris, de petits yeux noirs effarouchés, et continûment

dans le corps, le remuement qu'aurait pu y mettre un cent de puces.

_Peurette_ ne voyait dans son métier que cela: la possibilité de se

faire payer des consommations, beaucoup de consommations. Rien n'était

plus drôle que de la voir au café, avec les coups de coude solliciteurs,

la voix chuchotante des enfants, qui mendient tout bas quelque chose,

implorer de l'homme, auprès duquel elle était assise, un café, une

grenadine, une bière, des marrons, n'importe quoi se mangeant ou se

buvant. Et aussitôt la chose _carottée_ et avalée, de passer à une

autre, avec la convoitise entêtée d'un désir de gamine. Rien ne pouvait

assouvir cette soif et cette capacité de consommation; on eût pu lui

offrir dans une nuit tout le liquide du comptoir qu'elle n'eût jamais

dit: Assez. _Peurette_ n'avait pas non plus sa pareille pour faire

disparaître, dans l'entre-deux de ses seins, tous les petits paquets de

tabac traînant sur les tables.

_Gobe-la-lune_!--Le surnom de cette prostituée d'un certain âge qui

n'avait pas de nom, proclamait sa faiblesse d'esprit. L'exploitation à

tout jamais consentie de son corps par une autre dénote, chez une femme,

une absence de défense dans la bataille des intérêts. La femme qui a un

peu de vice s'émancipe, tôt ou tard, de la tutelle d'une maîtresse de

maison, et travaille pour son compte. La femme qui ne sait pas sortir du

lupanar est toujours un être inintelligent. Les médecins, qui ont la

pratique de ces femmes, vous peignent l'interrogation stupide de leurs

yeux étonnés, de leurs bouches entr'ouvertes, à la moindre parole qui

les sort du cercle étroit de leurs pensées. Ils vous les montrent vivant

dans un nombre si restreint de sentiments et de notions des choses, que

leur état intellectuel avoisine presque le degré inférieur, qui fait

appeler un être humain: un innocent. Eh bien, parmi les basses

intelligences de la maison, _Gobe-la-lune_ était encore une intelligence

au-dessous des autres. On pouvait se demander si elle avait un cerveau

ayant le poids voulu pour qu'il s'y fît la distinction du bien et du

mal, si elle avait une conscience où pouvait se fabriquer un reproche ou

un remords, si enfin l'espèce d'idiote, toujours souriante qu'elle

était, même au milieu des mauvais traitements, était responsable de sa

vie.

Cette infériorité faisait, de _Gobe-la-lune_, le souffre-douleur, le

martyr de l'endroit. Les femmes, non contentes des féroces

mystifications qu'elles lui faisaient subir toute la journée, se

donnaient le mot pour la livrer,--histoire de rire,--aux ivresses les

plus mauvaises, aux amours les plus inclémentes.

_Mélie_, dite _la Chenille_, avait été d'abord la petite fille vendant,

le jour, aux abords de la halle, la marée, la noix verte, vendant, le

soir, dans les rues désertes, du papier à lettres; et, bien avant d'être

formée, déjà dépravée, pourrie, gangrenée. Ramassée tous les six mois

par la police et retirée par un père complaisant, tantôt du dépôt où

elle corrompait les petits garçons, tantôt de Saint-Lazare après une

guérison plâtrée, _Mélie_ était de la race perverse de ces _fillasses_

de Paris qui sèchent de n'être point _assermentées_, et qui, détestant

les jours qui les séparent de l'accomplissement de leur seizième année,

se fabriquent, ainsi que d'autres se font de faux titres d'honneur, se

fabriquent, dans une infâme gloriole, de fausses cartes de filles. La

seconde jeunesse de _Mélie_ s'était passée à Vincennes.

Une longue créature blondasse, larveuse, fluente, qui se terminait par

une toute petite tête en boule. Le cheveu rare, les yeux bleu de

faïence, entre des paupières humoreuses, un petit nez en as de pique,

pareil au suçoir que les ivoiriers japonais donnent à la pieuvre, de

gros bras martelés de rougeurs avec, au bout des mains, des doigts plats

et carrés: telle était _Mélie_ dite _la Chenille_, dont la peau mettait

de suite, au linge qu'elle touchait, une crasse saumonée, et dont la

parole, qu'on n'entendait pas plus qu'un souffle enrhumé, paraissait

frapper la voûte sourde d'un palais artificiel.

_La Cérès_, ainsi baptisée par un caporal qui avait fait ses humanités,

arrivait de province. Une grande et fluette fille, à laquelle sa taille

plate de paysanne donnait un étrange caractère de chasteté. Sous des

cheveux rebelles qu'elle piquait de fleurs, elle avait un beau

rayonnement, un rien sauvage, du haut de la figure. Peu communicative,

et se tenant à l'écart de ses compagnes, toute la soirée, on la voyait,

du pas irrité d'un animal en cage, aller d'un bout à l'autre de la salle

longue, avec de petits bougonnements entre les dents, tout en tricotant,

d'un air farouche, un bas blanc.

Une autre femme faisait l'achalandage et l'amusement de l'établissement.

C'était une négresse, qui gardait encore, mal cicatrisé, le trou de

l'anneau qu'elle avait porté dans le nez, sur la côte de la Guinée. Le

large rire blanc de sa face noire, sa parole enfantine; ses gambadantes

_bamboula_, l'animal hilare et simiesque qui était dans cette

excentrique peau humaine, donnaient à rire aux hommes et aux femmes.

Elle avait été surnommée _Peau de Casimir_, en raison de l'identité de

la sensation qu'on éprouve à passer sa main sur la peau d'une négresse

ou sur un morceau de drap fin.

Il y avait encore, dans la maison de l'avenue de Suffren, Alexandrine

_Phénomène_.

La fille Elisa · 第 33 / 70 题