Élisa entrait alors dans une maison de l'avenue de Suffren, vis-à-vis de
la façade latérale de l'École militaire, en face de ce grand mur jaune,
montrant, à toutes ses fenêtres, des bustes de soldats en manches de
chemise.
La maison faisait partie d'un pâté de constructions, logeant des
industries misérables ou suspectes, flanqué de _bouchons_ écrasés sous
le nom sonore d'une de nos grandes batailles. C'était d'abord, à l'angle
de l'avenue et du boulevard de Lowendal, la boutique loqueteuse d'un
brocanteur d'effets militaires. Aux murs, confondus avec d'antiques
carricks de cochers de coucou, se balançaient de vieux manteaux rouges
de cuirassiers, des vestes pourries de hussards, des pantalons déteints
à la doublure de cuir entre les jambes. À travers les carreaux verdis
des deux fenêtres, se voyaient vaguement, ainsi que de la boue, du
fumier et de la rouille, des plumets, des gants d'armes, des tabliers de
sapeur précieusement roulés, des paquets de rasoirs, des bottes
d'effilés d'épaulettes, des chapelets de boutons d'uniformes, et des
dragonnes de sabre dans des litrons à noisettes. Après le revendeur de
la défroque de la Gloire, venait une longue et sinistre maison basse,
aux volets hermétiquement fermés, sans une apparence de vie intérieure
derrière son mur peint en vert couleur d'eau croupie, où s'étalait
superbement: HÔTEL DE LA VICTOIRE. À droite de l'hôtel garni, était
appuyée une petite construction en bois, montée avec des matériaux de
démolition, sur laquelle on lisait: AU PETIT BAZAR MILITAIRE. Un
invalide y vendait, pendant la journée, des savons, des pommades, des
eaux de senteur provenant de la faillite de parfumeries infimes. Le
bazar touchait à un marchand de vin annonçant sur sa muraille: _Petit
noir à 15 centimes_, et ayant pour enseigne: AU PONT DE LODI. Après un
rideau sale, était attachée, par une épingle, une ancienne affiche du
théâtre de Grenelle: _Le Monstre magicien_. La cinquième maison, où
demeurait Élisa, était la belle maison de l'Avenue. Elle avait deux
étages. Sa porte d'entrée s'avançait sur la chaussée, décorée de ces
verres de couleur qui font l'ornement des kiosques. Les fenêtres du
rez-de-chaussée étaient garnies de glaces dépolies à arabesques, les
fenêtres de l'entresol étaient fermées par des persiennes vertes. Une
teinte claire égayait la façade; des panneaux peints imitaient de
transparentes plaques de marbre. Sur le panneau central, se détachait le
numéro figuré par deux énormes chiffres dorés. À la suite de la maison
au gros numéro, on apercevait au-dessus d'une brèche, en un vieux mur,
un toit de hangar et de grands soleils: entre leurs efflorescences d'or
séchait, l'été, du pauvre linge de soldat. Plus loin, dans la
continuation du mur, une porte menait à une façade en vitrage sous un
auvent de treillage, à un bâtiment de plâtras, rapiécé de planches, qui
était un jeu de quilles couvert, pour l'amusement des militaires, les
jours de pluie et de neige. Il y avait encore un rustique café de
village, portant écrit sur une bande de papier collée à son unique
fenêtre: _Au rendez-vous des Trompettes_. Puis se dressait un
baraquement, où s'était installé un réparateur de vélocipèdes, étalant
sur la voie toute sa ferraille roulante, au milieu d'un public
d'enfants, traînant dans la poussière, un derrière culotté du rouge
d'une vieille culotte de la ligne. Presque aussitôt, commençait une
interminable palissade enfermant, dans les terrains non bâtis jusqu'à la
Seine, des pierres de taille et des pavés,--une palissade toute noire
d'affiches: _À la Redingote grise_.