XXIII

Élisa entrait alors dans une maison de l'avenue de Suffren, vis-à-vis de

la façade latérale de l'École militaire, en face de ce grand mur jaune,

montrant, à toutes ses fenêtres, des bustes de soldats en manches de

chemise.

La maison faisait partie d'un pâté de constructions, logeant des

industries misérables ou suspectes, flanqué de _bouchons_ écrasés sous

le nom sonore d'une de nos grandes batailles. C'était d'abord, à l'angle

de l'avenue et du boulevard de Lowendal, la boutique loqueteuse d'un

brocanteur d'effets militaires. Aux murs, confondus avec d'antiques

carricks de cochers de coucou, se balançaient de vieux manteaux rouges

de cuirassiers, des vestes pourries de hussards, des pantalons déteints

à la doublure de cuir entre les jambes. À travers les carreaux verdis

des deux fenêtres, se voyaient vaguement, ainsi que de la boue, du

fumier et de la rouille, des plumets, des gants d'armes, des tabliers de

sapeur précieusement roulés, des paquets de rasoirs, des bottes

d'effilés d'épaulettes, des chapelets de boutons d'uniformes, et des

dragonnes de sabre dans des litrons à noisettes. Après le revendeur de

la défroque de la Gloire, venait une longue et sinistre maison basse,

aux volets hermétiquement fermés, sans une apparence de vie intérieure

derrière son mur peint en vert couleur d'eau croupie, où s'étalait

superbement: HÔTEL DE LA VICTOIRE. À droite de l'hôtel garni, était

appuyée une petite construction en bois, montée avec des matériaux de

démolition, sur laquelle on lisait: AU PETIT BAZAR MILITAIRE. Un

invalide y vendait, pendant la journée, des savons, des pommades, des

eaux de senteur provenant de la faillite de parfumeries infimes. Le

bazar touchait à un marchand de vin annonçant sur sa muraille: _Petit

noir à 15 centimes_, et ayant pour enseigne: AU PONT DE LODI. Après un

rideau sale, était attachée, par une épingle, une ancienne affiche du

théâtre de Grenelle: _Le Monstre magicien_. La cinquième maison, où

demeurait Élisa, était la belle maison de l'Avenue. Elle avait deux

étages. Sa porte d'entrée s'avançait sur la chaussée, décorée de ces

verres de couleur qui font l'ornement des kiosques. Les fenêtres du

rez-de-chaussée étaient garnies de glaces dépolies à arabesques, les

fenêtres de l'entresol étaient fermées par des persiennes vertes. Une

teinte claire égayait la façade; des panneaux peints imitaient de

transparentes plaques de marbre. Sur le panneau central, se détachait le

numéro figuré par deux énormes chiffres dorés. À la suite de la maison

au gros numéro, on apercevait au-dessus d'une brèche, en un vieux mur,

un toit de hangar et de grands soleils: entre leurs efflorescences d'or

séchait, l'été, du pauvre linge de soldat. Plus loin, dans la

continuation du mur, une porte menait à une façade en vitrage sous un

auvent de treillage, à un bâtiment de plâtras, rapiécé de planches, qui

était un jeu de quilles couvert, pour l'amusement des militaires, les

jours de pluie et de neige. Il y avait encore un rustique café de

village, portant écrit sur une bande de papier collée à son unique

fenêtre: _Au rendez-vous des Trompettes_. Puis se dressait un

baraquement, où s'était installé un réparateur de vélocipèdes, étalant

sur la voie toute sa ferraille roulante, au milieu d'un public

d'enfants, traînant dans la poussière, un derrière culotté du rouge

d'une vieille culotte de la ligne. Presque aussitôt, commençait une

interminable palissade enfermant, dans les terrains non bâtis jusqu'à la

Seine, des pierres de taille et des pavés,--une palissade toute noire

d'affiches: _À la Redingote grise_.

La fille Elisa · 第 29 / 70 题