À la nuit, la maison au gros numéro, morne et sommeillante pendant le
jour, s'allumait et flambait, par toutes ses fenêtres, comme une maison
enfermant un incendie. Dix lustres, multipliés par vingt glaces plaquées
sur les murs rouges, projetaient dans le café, dans le long boyau du
rez-de-chaussée, un éclairage brûlant, traversé de lueurs, de reflets,
de miroitements électriques et aveuglants, un éclairage tombant, comme
une douche de feu, sur les cervelets des buveurs. Au fond, tout au fond
de la salle resserrée et profonde et ayant l'infini de ces corridors de
lumière d'un grossier palais de féerie, confondues, mêlées, épaulées les
unes aux autres, les femmes étaient ramassées, autour d'une table, dans
une espèce d'amoncèlement pyramidant et croulant. Du monceau de linge
blanc et de chair nue, s'avançaient, à toute minute, des doigts
fouillant à même dans un paquet de maryland commun, et roulant une
cigarette. À une des extrémités, une femme assise de côté, les jambes
allongées sur la banquette, et soutenant, un peu de l'effort de son dos,
l'affaissement du groupe, épuçait une chatte, qui tenait une patte
raidie arc-boutée sur un de ses seins, dans un défiant et coquet
mouvement animal. Un jupon blanc sur une chemise aux manches courtes
était toute la toilette de ces femmes, toilette montrant, dans le
décolletage d'un linge de nuit et de lit, leurs bras, la naissance de
leurs gorges,--chez quelques-unes l'ombre duveteuse du sinus de leurs
épaules. Toutes, au-dessus de deux accroche-coeurs, avaient échafaudé une
haute coiffure extravagante, parmi laquelle couraient des feuilles de
vigne en papier doré. Plusieurs portaient sur la peau du cou--une
élégance du lieu--d'étroites cravates de soie, dont les longs bouts
roses ou bleus flottaient dans l'entre-deux des seins. Deux ou trois
s'étaient fait des grains de beauté avec des pépins de fruits.
La porte-persienne du café commençait à battre. Les pantalons garance
cognant leurs sabres-baïonnettes aux tabourets, les hommes à casques
trébuchant dans leurs lattes, prenaient place aux tables. À mesure que
l'un d'eux s'asseyait, du tas de femmes, une fille se détachait, et
chantonnante et la taille serrée entre ses deux mains, venait se piéter
tout contre le nouvel arrivé, laissant déborder, sur le drap de son
uniforme, ses nudités molles.
Au comptoir, au milieu des fioles colorées, reflétées dans la grande
glace, trônait la maîtresse de la maison. Coiffée d'une magnifique
chevelure grise, relevée en diadème et où demeurait encore une jolie
nuance blond cendré, la vieille femme, qui avait quelque chose d'une
antique marquise de théâtre, était habillée d'une robe ressemblant à une
tunique de magicienne: une robe de satin feu avec des appliques de
guipure. Debout, un coude posé sur le comptoir, son mari, un tout jeune
homme, aux favoris corrects, une grosse chaîne d'or brinqueballant à son
gilet, et frêle et charmant dans une veste de chasse, dont le coutil
laissait apercevoir aux biceps le _sac de pommes de terre_ du savatier,
faisait, au bout d'une longue baguette, exécuter des sauts à deux petits
chiens savants.
Les tables s'emplissaient. Des militaires de toutes armes se tassaient
les uns sur les autres. C'étaient des lignards, des zouaves, des
artilleurs, des dragons, des carabiniers... Même, à un moment, la porte
s'entr'ouvrait, un garçon appelait le maître de la maison, et l'on
voyait tirer d'une petite voiture un invalide cul-de-jatte, que les deux
hommes déposaient sur la banquette. Et aussitôt entouré de tasses, de
verres, et imbibé de café et de liqueurs et de bière, le glorieux tronc
tout guilleret, tout branlant sur ses assises de poussah, racontait ses
campagnes à la femme qui était venue s'asseoir à côté de lui.
Les deux garçons, aux longues moustaches noires, couraient de tous
côtés. Les consommations s'accumulaient sur le marbre des tables. La
parole devenait bruyante, sur les voix de l'infanterie s'élevaient les
voix impérieuses et sonores de la cavalerie. D'un bout de la salle à
l'autre, se croisaient dans l'air, par instants, des injures de femmes.
Sous les crânes tondus, des ivresses batailleuses montaient aux rouges
faces. Il y avait de nerveux remuements d'armes, et le tumulte de la
salle grondait comme un bruit de colère.
De l'escalier menant à l'étage supérieur descendait quelquefois, avec le
grincement de pleurs rageuses, le glapissement d'une vieille s'écriant:
«On croit avoir affaire à des hommes et pas à des lions!»
La chaleur devenait étouffante, dans l'atmosphère flamboyante de gaz et
de punch, et les gouttes de sueur, sur la peau des femmes, laissaient
des traces noires, à travers le maquillage à bon marché.
Les partants étaient remplacés par de nouveaux arrivants, auxquels se
mêlaient des hommes en chapeaux gris et en casquettes. Plus tapageuse,
plus braillarde continuait l'orgie, en dépit de la somnolence des
femmes.
Des femmes se tenaient la tête renversée en arrière, les mains nouées
sous leur chignon à demi défait, les paupières battantes, le fauve de
leurs aisselles au vent. Parmi les bras qu'on apercevait ainsi tout nus,
l'un d'eux portait tatoué en grandes lettres: «_J'aime_,» avec
au-dessous le nom d'un homme biffé, raturé, effacé, un jour de colère,
dans la douleur et la fièvre d'une chair vive. D'autres femmes, un genou
remonté, enserré entre leurs deux bras, et penchées et retournées de
l'autre côté, cherchaient à s'empêcher de dormir, en tenant une joue
posée sur la fraîcheur du mur.
Un moment, la vue d'une pièce d'or, emportée sur une assiette, par un
garçon, secouait l'assoupissement de toutes ces femmes. Chacune, tour à
tour, donnait superstitieusement au louis un petit coup de dent.
La nuit s'avançait cependant. Les tables peu à peu se vidaient. De temps
en temps, un soldat, un peu moins ivre que son camarade, l'empoignait à
bras le corps, l'arrachait de sa place avec une amitié brutale, et
passait la porte en se battant avec lui.
Minuit enfin! Les volets se fermaient, le gaz de la salle était éteint.
Il ne restait d'allumé que le lustre du fond, sous la lumière duquel,
poussés et soutenus par les femmes qui leur tenaient compagnie, se
serraient deux ou trois ivrognes indéracinables, bientôt rejoints par
des noctambules de barrières, qu'introduisait à toute heure la sonnette
de nuit.
Alors dans les ténèbres emplissant la salle du café, près la porte du
jour, dans une obscurité épaisse de la fumée du tabac et des molécules
de la suante humanité renfermée là toute la soirée, on voyait les femmes
avec des mouvements endormis, ayant et l'affaissement et la couleur
grisâtre d'un battement d'aile de chauve-souris blessée, s'envelopper de
tartans, de vieux châles, de la première loque qui leur tombait sous la
main, cherchant les banquettes aux pieds desquelles il y avait moins de
crachats. Là-dessus elles s'allongeaient inertes, brisées, épandues,
ainsi que des paquets de linge fripé, dans lesquels il y aurait la
déformation d'un corps qui ne serait plus vivant. Aussitôt, elles
s'endormaient, et, endormies, étaient, de temps en temps, réveillées par
leurs propres ronflements. Un moment retirées de leurs troubles rêves,
elles se soulevaient sur le coude, regardaient stupides.
Dans le cadre lumineux du fond, sous les trois Grâces en zinc doré du
calorifère, des pochards gesticulaient entre deux ou trois de leurs
compagnes, assises sur des chaises à califourchon, sommeillant la tête
posée sur le dossier, les jupes remontées jusqu'à mi-cuisses.
Se ressouvenant, les dormeuses retombaient sur la banquette, et là
passaient la nuit jusqu'au jour, jusqu'à quatre heures du matin, où
elles allaient se coucher dans leurs lits.