L'ébranlement perpétuel du système nerveux par le plaisir, en un corps
qui ne l'appelle ni ne le sollicite;--la nourriture à la viande noire,
flanquée des quatre saladiers de salades au hareng saur de
fondation;--les excès d'alcool, sans lesquels une fille, devant une
commission, déclarait «vraiment le métier pas possible»;--l'abus de
l'eau-de-vie de maison publique, qui est comme de l'eau dans la bouche
et une brûlure dans la gorge;--les journées claustrales aux persiennes
fermées, les journées de ténèbres avec l'ennui spleenétique des jours de
pluie, de neige, du vilain temps de Paris;--les brusques transitions de
ces passages de la nuit du jour au jour flamboyant de la nuit, et des
heures vides aux heures délirantes;--la fatigue insomnieuse d'une
profession qui n'a pas d'heures qui appartiennent à l'ouvrière;--la
discipline taquinante d'un gouvernement de vieille femme;--la constante
inquiétude d'une dette qui grossit toujours et poursuit la femme de
maison en maison;--la perspective, chez une fille d'amour vieillissante,
du lendemain du jour où partout on la repoussera avec cette phrase: «Ma
fille, tu es trop vieille;»--les séjours au dépôt, à Saint-Lazare, dans
l'anxiété folle de n'en jamais sortir et d'y être éternellement retenue
par le bon plaisir de la police;--le découragement de se trouver sur la
terre hors du droit commun et sans défense et sans recours contre
l'injustice;--la conscience obscure de n'être plus une personne
maîtresse de son libre arbitre, mais d'être une créature tout en bas de
l'humanité, tournoyant au gré des caprices et des exigences de
l'autorité, de la matrulle, de qui passe et qui monte: une pauvre
créature qui n'est pas bien persuadée, au milieu des restes de sa
religiosité, que la miséricorde de Dieu puisse s'abaisser jusqu'à
descendre à elle;--le sentiment journalier de sa dégradation jointe à la
susceptibilité mortelle de son infamie;--toutes ces choses physiques et
morales, par lesquelles vit et souffre l'existence antinaturelle de la
prostitution, avaient, à la longue, façonné dans Élisa l'être infirme et
déréglé représentant, dans la femme primitive modifiée, le type général
de la prostituée.
Un esprit mobile, inattentionné, distrait, fuyant, vide et plein de
vague, ne pouvant s'arrêter sur rien, incapable de suivre un
raisonnement, tourmenté du besoin de s'étourdir de bruit, de tapage, de
loquacité.
Une imagination, où, dans la terreur religieuse d'un de ces cultes de
l'extrême Orient pour ses divinités du Mal, est tout en haut des
tremblantes adorations de la femme: Monsieur le Préfet de police. Une
imagination frappée et toujours troublée par des appréhensions, par des
craintes, par des peurs de l'inconnu d'un avenir fatal, dont elle va
d'avance demander le secret aux tireuses de cartes. «La Justice et une
mort prochaine,» avait prédit à Élisa une pythonisse de la rue
Git-le-Coeur. La prédiction revenait souvent dans l'effroi de sa pensée
nocturne.
Une raison qui a perdu le sang-froid, qui est toujours au bord des
résolutions extrêmes, du _risque-tout_ d'une tête perdue; une cervelle
malade traversée, à la moindre contradiction, des colères convulsives de
l'enfance, toutes prêtes à mettre aux mains de la femme le _peigne à
chignon_, faisant à la blessée des blessures dont elle ne guérit pas
toujours.
Ça: c'est l'être psychologique.
L'être physiologique avec les diversités des organisations, des
tempéraments, des constitutions, se personnifie moins bien dans une
individualité. Cependant, Élisa présentait certains caractères
génériques. Elle commençait à prendre un peu de cette graisse blanche,
obtenue ainsi que dans l'engraissement ténébreux des volailles. Il y
avait chez elle cette distension de la fibre, cette molasserie des
chairs, ce développement des seins. Et ses lèvres, toujours un peu
entr'ouvertes, étaient ces lèvres, où le ressort du baiser semble comme
cassé.