--Mon enfant, vous êtes à l'amende!
C'était Madame qui, pendant le dîner, faisant le tour de la table et
passant la main dans le dos d'Élisa, la surprenait sans son corset.
La semaine suivante, il y avait une nouvelle amende prononcée contre
Élisa par Madame, qui affichait la plus grande rigidité au sujet de la
tenue de ses femmes, et une autre semaine encore, une autre amende: si
bien qu'Élisa désertait la maison au bout de deux mois, et allait dans
la maison de la rue voisine. Là, presque aussitôt, une dispute avec une
camarade la faisait quitter le bazar. Elle changeait de nouveau,
ressortait d'une construction aux plâtres mal essuyés, dont elle
emportait une «fraîcheur». Elle ne demeurait guère plus dans un
établissement, où elle ne voulait pas permettre au «lanternier» de
s'immiscer dans ses affaires. Et pour un motif légitime ou absurde, pour
une raison quelconque, la plupart du temps pour un rien, et sous le
prétexte le plus futile, elle abandonnait brusquement les murs au milieu
desquels elle vivait depuis quelques semaines, transportant sa petite
malle et son humeur voyageuse à deux ou trois portes de là. Pendant
l'espace d'un petit nombre d'années, Élisa faisait ainsi les maisons des
rues, qu'un ancien livre nomme «des rues chaudes», les maisons de la rue
Bourbon-Villeneuve, de la rue Notre-Dame de Recouvrance, de la rue de la
Lune, du passage du Caire, de la rue des Filles-Dieu, de la rue du
Petit-Carreau, de la rue Saint-Sauveur, de la rue Marie-Stuart, de la
rue Françoise, de la rue Mauconseil, de la rue Pavée-Saint-Sauveur, de
la rue Thévenot, puis les maisons de la rue du Chantre, de la rue des
Poulies, de la rue de la Sonnerie, de la rue de la Limace;--toutes les
obscures et abjectes demeures de ces deux quartiers du coeur industriel
de la capitale, formant, il y a une trentaine d'années, le quatrième et
le sixième lot de la prostitution non clandestine de Paris.
En ce besoin inquiet de changement, en cet incessant dégoût du lieu
habité et des gens déjà pratiqués, en cette perpétuelle et lunatique
envie de nouveaux visages, de nouvelles compagnes, de nouveaux milieux,
Élisa obéissait à cette loi, qui pousse d'un domicile à un domicile,
d'un gîte à un gîte, d'un antre à un antre, d'un lupanar à un lupanar,
la prostituée toujours en quête d'un mieux qu'elle ne trouve pas plus
que l'apaisement de cette mobilité, ne permettant à son existence
circulante que de stationner le temps de s'asseoir, sous le même toit.