XV

Chez la femme du peuple, qui sait tout juste lire, la lecture produit le

même ravissement que chez l'enfant. Sur ces cervelles d'ignorance, pour

lesquelles l'_extraordinaire_ des livres de cabinet de lecture est une

jouissance neuve, sur ces cervelles sans défense, sans émoussement, sans

critique, le roman possède une action magique. Il s'empare de la pensée

de la liseuse devenue tout de suite, niaisement, la dupe de l'absurde

fiction. Il la remplit, l'émotionne, l'enfièvre. Plus l'aventure est

grosse, plus le récit est invraisemblable, plus la chose racontée est

difficile à accepter, plus l'art et le vrai sont défectueux et moins est

réelle l'humanité qui s'agite dans le livre, plus le roman a de prise

sur cette femme. Toujours son imagination devient la proie pantelante

d'une fabulation planant au-dessus des trivialités de sa vie, et bâtie,

fabriquée dans la région supérieure des sentiments surnaturels

d'héroïsme, d'abnégation, de sacrifice, de chasteté. De chasteté, ai-je

dit, surtout pour la prostituée, la femme chez laquelle la science

médicale a signalé la pureté des songes et l'espèce d'aspiration

inconsciente de son être souillé vers l'immatérialité de l'amour.

Le roman! qui en expliquera le miracle? Le titre nous avertit que nous

allons lire un mensonge, et au bout de quelques pages, l'imprimé menteur

nous abuse comme si nous lisions un livre «où cela serait arrivé.» Nous

donnons notre intérêt, notre émotion, notre attendrissement, une larme

parfois à de l'histoire humaine que nous savons ne pas avoir été. Si

nous sommes ainsi trompés, nous! comment l'inculte et candide femme du

peuple ne le serait-elle pas? Comment ne croirait-elle pas à sa lecture

avec une foi plus entière, plus naïve, plus abandonnée, plus semblable à

la foi de l'enfant, qui ne peut lire un livre, sans se donner à lui et

vivre en lui? Ainsi de la confusion et de la mêlée de ses sensations

irréfléchies avec les choses qu'elle lit, la femme du peuple est

impérieusement, involontairement amenée à substituer à sa personne le

personnage imaginaire du roman, à se dépouiller de sa misérable et

prosaïque individualité, à entrer forcément dans la peau poétique et

romanesque de l'héroïne: une véritable incarnation qui se continue et se

prolonge longtemps après le livre fermé. Heureuse de s'échapper de son

gris et triste monde, où il ne se passe rien, elle s'élance vite à

travers le dramatique de l'existence fabuleuse. Elle aime, elle lutte,

elle triomphe de ses ennemis, ainsi que s'expriment les tireuses de

cartes. Elle a maintenant enfin, par l'exultation des sens, par une

grossière ivresse de la tête, les aventures du bouquin.

Le cabinet de lecture de Bourlemont, sur lequel était tombée Élisa,

était bien la bibliothèque qu'il lui fallait. Une centaine de petits

volumes, ressemblant, dans leur reliure de basane, à des semaines

saintes de village, et dont la location s'ajoutait à la vente

d'almanachs liégeois et d'animaux en sucre cerise d'une boutique

faubourienne, formaient, rassemblés par le hasard, une réunion

hétéroclite des romans qu'avait fait publier en France l'insurrection de

la Grèce en 1821. C'étaient, dans le décor d'une féerie et d'un Orient

baroque, des palicares héroïques, des captives grecques résistant à des

pachas violateurs, des combats singuliers dans des souterrains, des

incendies, des captivités, des fuites, des délivrances, et toujours, à

la fin, le couronnement légal des feux de l'amant devant un maire de

Sparte ou d'Argos. Tout l'épique du boulevard du Crime, tout le faux

chevaleresque, tout le faux amoureux, capables de transporter dans le

bleu d'un troisième ciel le terre-à-terre des idées d'une fille gagnant

avec son amour, pauvrement, son pain dans une laide petite ville de

province. Au milieu de ces romans, se trouvaient d'autres romans,

produits par le mouvement religieux de la Restauration, et promenant en

Judée des idées néo-catholiques dans des suppléments à l'_Itinéraire de

Paris à Jérusalem_: des romans, où des pèlerinages pieux à la recherche

d'une rose mystique s'entremêlaient, dans la vallée de Josaphat, avec

des légendes pieuses, avec de la minéralogie, avec des histoires de

brigands, avec des amours platoniques.

La lecture était devenue une fureur, une rage chez Élisa. Elle ne

faisait plus que lire. Absente de corps et d'esprit de la maison, la

fille, autant que lui permettait l'idéal bas et borné de sa nature,

vivait dans un vague et généreux soulèvement, dans le rêve éveillé

d'actions grandes, nobles, pures, dans une espèce d'hommage de son

cerveau à cela que son métier lui faisait profaner à toute heure.

La fille Elisa · 第 21 / 70 题