Chez la femme du peuple, qui sait tout juste lire, la lecture produit le
même ravissement que chez l'enfant. Sur ces cervelles d'ignorance, pour
lesquelles l'_extraordinaire_ des livres de cabinet de lecture est une
jouissance neuve, sur ces cervelles sans défense, sans émoussement, sans
critique, le roman possède une action magique. Il s'empare de la pensée
de la liseuse devenue tout de suite, niaisement, la dupe de l'absurde
fiction. Il la remplit, l'émotionne, l'enfièvre. Plus l'aventure est
grosse, plus le récit est invraisemblable, plus la chose racontée est
difficile à accepter, plus l'art et le vrai sont défectueux et moins est
réelle l'humanité qui s'agite dans le livre, plus le roman a de prise
sur cette femme. Toujours son imagination devient la proie pantelante
d'une fabulation planant au-dessus des trivialités de sa vie, et bâtie,
fabriquée dans la région supérieure des sentiments surnaturels
d'héroïsme, d'abnégation, de sacrifice, de chasteté. De chasteté, ai-je
dit, surtout pour la prostituée, la femme chez laquelle la science
médicale a signalé la pureté des songes et l'espèce d'aspiration
inconsciente de son être souillé vers l'immatérialité de l'amour.
Le roman! qui en expliquera le miracle? Le titre nous avertit que nous
allons lire un mensonge, et au bout de quelques pages, l'imprimé menteur
nous abuse comme si nous lisions un livre «où cela serait arrivé.» Nous
donnons notre intérêt, notre émotion, notre attendrissement, une larme
parfois à de l'histoire humaine que nous savons ne pas avoir été. Si
nous sommes ainsi trompés, nous! comment l'inculte et candide femme du
peuple ne le serait-elle pas? Comment ne croirait-elle pas à sa lecture
avec une foi plus entière, plus naïve, plus abandonnée, plus semblable à
la foi de l'enfant, qui ne peut lire un livre, sans se donner à lui et
vivre en lui? Ainsi de la confusion et de la mêlée de ses sensations
irréfléchies avec les choses qu'elle lit, la femme du peuple est
impérieusement, involontairement amenée à substituer à sa personne le
personnage imaginaire du roman, à se dépouiller de sa misérable et
prosaïque individualité, à entrer forcément dans la peau poétique et
romanesque de l'héroïne: une véritable incarnation qui se continue et se
prolonge longtemps après le livre fermé. Heureuse de s'échapper de son
gris et triste monde, où il ne se passe rien, elle s'élance vite à
travers le dramatique de l'existence fabuleuse. Elle aime, elle lutte,
elle triomphe de ses ennemis, ainsi que s'expriment les tireuses de
cartes. Elle a maintenant enfin, par l'exultation des sens, par une
grossière ivresse de la tête, les aventures du bouquin.
Le cabinet de lecture de Bourlemont, sur lequel était tombée Élisa,
était bien la bibliothèque qu'il lui fallait. Une centaine de petits
volumes, ressemblant, dans leur reliure de basane, à des semaines
saintes de village, et dont la location s'ajoutait à la vente
d'almanachs liégeois et d'animaux en sucre cerise d'une boutique
faubourienne, formaient, rassemblés par le hasard, une réunion
hétéroclite des romans qu'avait fait publier en France l'insurrection de
la Grèce en 1821. C'étaient, dans le décor d'une féerie et d'un Orient
baroque, des palicares héroïques, des captives grecques résistant à des
pachas violateurs, des combats singuliers dans des souterrains, des
incendies, des captivités, des fuites, des délivrances, et toujours, à
la fin, le couronnement légal des feux de l'amant devant un maire de
Sparte ou d'Argos. Tout l'épique du boulevard du Crime, tout le faux
chevaleresque, tout le faux amoureux, capables de transporter dans le
bleu d'un troisième ciel le terre-à-terre des idées d'une fille gagnant
avec son amour, pauvrement, son pain dans une laide petite ville de
province. Au milieu de ces romans, se trouvaient d'autres romans,
produits par le mouvement religieux de la Restauration, et promenant en
Judée des idées néo-catholiques dans des suppléments à l'_Itinéraire de
Paris à Jérusalem_: des romans, où des pèlerinages pieux à la recherche
d'une rose mystique s'entremêlaient, dans la vallée de Josaphat, avec
des légendes pieuses, avec de la minéralogie, avec des histoires de
brigands, avec des amours platoniques.
La lecture était devenue une fureur, une rage chez Élisa. Elle ne
faisait plus que lire. Absente de corps et d'esprit de la maison, la
fille, autant que lui permettait l'idéal bas et borné de sa nature,
vivait dans un vague et généreux soulèvement, dans le rêve éveillé
d'actions grandes, nobles, pures, dans une espèce d'hommage de son
cerveau à cela que son métier lui faisait profaner à toute heure.