Deux années se passaient pour Élisa dans cette douceur matérielle de la
vie, dans ce milieu de complaisances et de paroles flatteuses, dans
cette domination acceptée de tout le monde, dans cette indépendance,
presque ce bon plaisir de ses volontés et de ses actes. Tout à coup les
choses changeaient. La progéniture du maire entrait dans les bureaux
d'un ministère à Paris, et le départ de la jeune influence replaçait
Élisa dans la situation inférieure qu'elle avait dans le passé. La
rancune de ses compagnes blessées par ses airs de princesse, les
exigences de ses caprices, les _foucades_ de son caractère, s'essayait
petit à petit à mordre sur elle, cherchant à se _revenger_ à la
sourdine, avec la méchanceté savante, dont les femmes même des champs
ont le perfide secret. Le bonhomme _Gros-Sou_ trouvé un matin d'hiver
gelé à l'affût, n'apportait plus, les dimanches, la gaieté de son violon
et de sa bien portante vieillesse. La _lorraine_, attaquée d'un
commencement de paralysie à la suite d'une congestion cérébrale, avait
été portée à l'hôpital. Monsieur, dont jusqu'alors on ne connaissait pas
«la couleur des paroles», s'échappait en de grosses colères, venant de
l'annonce d'une concurrence dans le voisinage. En tout et partout, ce
n'était que déplaisir pour Élisa qui commençait à s'ennuyer des femmes,
des hommes, du pays, en laquelle s'éveillait sourdement la sollicitation
d'un changement de lieu et de demeure.
Bientôt l'attristée maison se remplissait du noir et de l'horreur que
met entre quatre murs l'agonie furieuse d'un jeune mourant qui ne veut
pas mourir. Le fils de la maison n'avait plus que quelques semaines à
vivre, et chaque crise, qui l'approchait du terme, amenait une
épouvantable scène, où dans la terreur de la mort, de sa bouche
impitoyable, il injuriait sa mère, l'appelant de noms infâmes qu'on
entendait de la rue, l'accusant de sa fin prématurée, criant que Dieu le
punissait, lui, du sale métier qu'elle faisait!
Élisa, par l'habitude que son enfance avait eu de soigner les femmes en
couche, devenait naturellement la garde-malade de ce garçonnet. Les
jours, où il ne voulait supporter la présence ni de son père ni de sa
mère, elle le soignait, elle le veillait, et au milieu de la disposition
chagrine de son esprit et du douloureux de sa tâche, elle cherchait une
distraction dans la lecture des livres, des romans qui traînaient sur le
lit du jeune homme, et qu'il lisait comme un malade, en allant de l'un à
l'autre, dans les entr'actes de la souffrance.