XIV

Deux années se passaient pour Élisa dans cette douceur matérielle de la

vie, dans ce milieu de complaisances et de paroles flatteuses, dans

cette domination acceptée de tout le monde, dans cette indépendance,

presque ce bon plaisir de ses volontés et de ses actes. Tout à coup les

choses changeaient. La progéniture du maire entrait dans les bureaux

d'un ministère à Paris, et le départ de la jeune influence replaçait

Élisa dans la situation inférieure qu'elle avait dans le passé. La

rancune de ses compagnes blessées par ses airs de princesse, les

exigences de ses caprices, les _foucades_ de son caractère, s'essayait

petit à petit à mordre sur elle, cherchant à se _revenger_ à la

sourdine, avec la méchanceté savante, dont les femmes même des champs

ont le perfide secret. Le bonhomme _Gros-Sou_ trouvé un matin d'hiver

gelé à l'affût, n'apportait plus, les dimanches, la gaieté de son violon

et de sa bien portante vieillesse. La _lorraine_, attaquée d'un

commencement de paralysie à la suite d'une congestion cérébrale, avait

été portée à l'hôpital. Monsieur, dont jusqu'alors on ne connaissait pas

«la couleur des paroles», s'échappait en de grosses colères, venant de

l'annonce d'une concurrence dans le voisinage. En tout et partout, ce

n'était que déplaisir pour Élisa qui commençait à s'ennuyer des femmes,

des hommes, du pays, en laquelle s'éveillait sourdement la sollicitation

d'un changement de lieu et de demeure.

Bientôt l'attristée maison se remplissait du noir et de l'horreur que

met entre quatre murs l'agonie furieuse d'un jeune mourant qui ne veut

pas mourir. Le fils de la maison n'avait plus que quelques semaines à

vivre, et chaque crise, qui l'approchait du terme, amenait une

épouvantable scène, où dans la terreur de la mort, de sa bouche

impitoyable, il injuriait sa mère, l'appelant de noms infâmes qu'on

entendait de la rue, l'accusant de sa fin prématurée, criant que Dieu le

punissait, lui, du sale métier qu'elle faisait!

Élisa, par l'habitude que son enfance avait eu de soigner les femmes en

couche, devenait naturellement la garde-malade de ce garçonnet. Les

jours, où il ne voulait supporter la présence ni de son père ni de sa

mère, elle le soignait, elle le veillait, et au milieu de la disposition

chagrine de son esprit et du douloureux de sa tâche, elle cherchait une

distraction dans la lecture des livres, des romans qui traînaient sur le

lit du jeune homme, et qu'il lisait comme un malade, en allant de l'un à

l'autre, dans les entr'actes de la souffrance.

La fille Elisa · 第 20 / 70 题