La prostitution de la petite ville de province diffère de la
prostitution des grands centres de population. Le métier pour la fille,
dans la petite ville, a une douceur relative; l'homme s'y montre humain
à la femme. Là, l'heure est plus longue pour le plaisir, et la hâte
brutale commandée par l'activité de la vie des capitales n'existe pas.
Une débauche plus naïve, plus sensuelle, moins cérébrale, moins hantée
de lectures cruelles ne recherche point dans la Vénus physique
l'humiliation et la douleur de la créature achetée. Et le public
demandant en province moins de honte à la prostituée, la prostitution,
en ses maisons à jardins, perd de son dégoût et de son infamie, pour se
rapprocher un peu de la vénalité galante, ingénument exercée, dans la
molle indulgence de peuples primitifs, sur des terres de nature.
La prostitution! D'ordinaire, à Paris, c'est la montée au hasard, par
une ivresse, d'un escalier bâillant dans la nuit, le passage furieux et
sans retour d'un prurit à travers la mauvaise maison, le contact colère,
comme dans un viol, de deux corps qui ne se retrouveront jamais.
L'inconnu, entré dans la chambre de la fille, pour la première et la
dernière fois, n'a pas souci de ce que, sur le corps qui se livre, son
érotisme répand de grossier et de méprisant, de ce qui se fait jour dans
le délire de la cervelle d'un vieux civilisé, de ce qui s'échappe de
féroce de certains amours d'hommes. Dans la petite ville, le passant est
une exception. Les gens admis dans la maison, sont presque toujours
connus, et condamnés, même au milieu de l'orgie, à un certain respect
d'eux-mêmes dans leurs rapports avec les filles. Puis les hommes qui
frappent à la porte, se présentent dans des conditions autrement et
différemment amoureuses que les hommes des grandes villes. En province,
le rigorisme des moeurs et la police des cancans défendent à la jeunesse
la maîtresse, la vie commune avec la femme. La maison de prostitution
n'est pas absolument pour le jeune homme, le lieu où il va rassasier un
besoin physique, elle est avant tout, pour lui, un libre salon, dans
lequel se donne satisfaction le tendre et invincible besoin de vivre
avec l'autre sexe. Ce salon devient un centre où l'on cause, où l'on
mange ensemble, où se noue entre ces jeunesses d'hommes et de femmes le
lien d'innombrables heures passées à jouer au piquet; et à la longue
avec l'ennui et l'inoccupation de la vie provinciale, les filles, les
filles les plus indignes sortent de leurs rôles d'humbles machines à
amours, se transforment en des espèces de dames de compagnie associées à
l'existence paresseuse des jeunes bourgeois. Cette fréquentation de tous
les jours fait naître chez celui-ci ou celui-là pour celle-ci ou
celle-là, des atomes crochus, des habitudes, des fidélités qui
ressemblent à des amours réglées. De vraies passions, tenues de trop
court par l'avarice terrienne de vieux parents de sang paysan, pour se
charger de l'existence d'une femme, se voient condamnées à l'aimer là.
Le cas n'est pas rare, de _déniaisés_ qui restent, jusqu'au jour de leur
mariage, reconnaissants à la femme qui les a débarrassés des prémices de
leur puberté.
Par toutes ces causes, et il faut le dire aussi, au bout de ce
compagnonnage honteux de ces jeunes hommes avec Monsieur et Madame, de
l'immixtion un peu salissante dans les choses et les secrets de la
maison, de ce long spectacle démoralisateur du commerce de l'endroit, il
arrive que la femme payée prend sur l'homme qui la choisit toujours,
l'espèce de domination attachante d'une femme qui se donne, et que la
prostituée de petite ville échappe à la dégradation de son état,
triomphe souvent de l'impossibilité de pouvoir, semble-t-il, être aimée
avec le coeur.