Un verger s'étendait derrière la maison. Aux premières tiédeurs du
printemps, les femmes quittaient le salon pour habiter toute la journée
le jardin, ne rentrant qu'à la nuit tombante. Les habitués étaient
accueillis dans de petits bosquets de chèvrefeuille, grimpés aux
branches de vieux abricotiers en plein vent, sous lesquels ils buvaient
du cassis, de la bière, de la limonade gazeuse. Là, parmi la floraison
des arbres fruitiers, au milieu du reverdissement de la terre, sous le
bleu du ciel, un peu de l'innocence de leur enfance revenait chez ces
femmes dans la turbulence d'ébats enfantins. Le plaisir de petites
filles qu'elles prenaient à courir, à jouer, effaçait en elles
l'animalité impudique, rapportait à leurs gestes de la chasteté,
rajustait sur leurs corps gaminants une jeune pudeur. Dans le jardin,
ces femmes ne semblaient plus guère des prostituées, et les hommes, sans
savoir pourquoi, se sentaient plus de retenue avec elles.
Le verger, avec de la grande herbe jusqu'à mi-jambes, et çà et là dans
l'herbe, des carrés de légumes pour la consommation de la maisonnée,
laissait passer, par endroits, les vestiges d'un ancien parc dessiné par
un Lenôtre de province. Tout au fond,--le long d'une ruelle, la _sente_
du Pinchinat, séparant le clos de grandes chènevières, d'où se levaient,
dans le chaud de l'été, des senteurs capiteuses et troublantes,--il
restait encore debout le débris, plusieurs fois foudroyé, d'un
labyrinthe planté de buis centenaires. Le fils de la maison, avant sa
maladie, avait l'habitude, en ses loisirs artistiques, de tailler les
survivants en manière de coqs et de poules. Ces antiques arbres, aux
formes à la fois ridicules et fantastiques, formaient un grand rond;
quand vint le mois de juin, on y dansa toute l'après-midi, les
dimanches, ainsi que cela avait lieu depuis des années.
Le violonneux n'était point un musicien de la ville, mais un paysan d'un
village voisin, qui était et l'ami, et le confident, et le conseiller,
et l'homme d'affaires des dames de la maison.
Une curieuse figure, ce vieillard passant pour vivre de l'industrie de
fabricateur d'huile de _fênes_, connu sous le sobriquet de _Gros-Sou_,
et que l'on disait le fils naturel de l'abbé de Saint-Clair, le plus
énorme bombancier et le plus intrépide chasseur de la contrée avant la
révolution. Et vraiment _Gros-Sou_ semblait avoir, en ses veines
villageoises, du sang du grand veneur ecclésiastique. On le citait comme
le tireur et le pêcheur destructeur du département. D'un canton il
connaissait, sous des noms par lui donnés, tous les lièvres, les
attendait à tant de livres, les tuait l'un après l'autre. D'un bras de
rivière, en dépit de ses soixante-seize ans, plongeant une partie de la
nuit, il prenait tout le poisson, saisi par les ouïes, dans ses
retraites les plus profondes. Puis avait-il vendu pour 150, pour 200
francs de gibier ou de poisson, Monseigneur le braconnier, retiré dans
l'arrière-salle d'une auberge hantée par les fines gueules de
l'arrondissement, ordonnait au tambour de l'endroit de tambouriner que
_Gros-Sou_ donnait rendez-vous à ses amis; et deux ou trois jours, il
tenait table ouverte, versant du champagne à tout venant. Dans sa
jeunesse _Gros-Sou_ était un fort _endiableur de filles_. À cette heure
il avait _dételé_, mais il aimait encore la société des femmes _folles
de leur corps_, ainsi que les nommait le vieux passionné, se plaisant à
leur contact sensuel, prenant une jouissance toute particulière à se
faire conter leurs petites affaires, à les confesser, à les conseiller,
jouant auprès d'elles une espèce de rôle de directeur, grâce à l'onction
paysannesque de sa parole, grâce à l'empire qu'ont sur toutes les femmes
les hommes qu'elles sentent demeurés des amants de leur sexe.
L'original vieillard, qui avait une aptitude singulière à jouer de tous
les instruments, arrivait le dimanche avec son violon, un gosier
intarissable, un entrain, un enlèvement des gens, qui mettaient bientôt
en branle le monde. Toute la journée, son violon faisant rage, et la
verve de sa parole trouvant des stimulants drolatiques, il faisait, par
ma foi, huit heures durant, bonnement sauter ces hommes et ces femmes,
ainsi que d'honnêtes filles et d'honnêtes garçons dans un bal de
campagne.
Il ne venait jamais, sans apporter quelque plat de poisson ou de gibier,
qu'il fricotait lui-même comme _onc_ chef de grande maison ne sut jamais
cuisiner. Les jeunes gens de la ville, friands de sa cuisine, des bons
contes qu'il faisait, la fourchette en main, de l'originalité qui se
dégageait de ce reste de grand seigneur tombé en un homme de la nature,
de l'amusement que le septuagénaire galantin et rustique apportait à un
repas,--les jeunes gens de la ville étaient nombreux. En ce jour du
dimanche, au milieu de ces femmes tout heureuses par lui et qui lui
faisaient fête, distribuant, en roi de la table, des paroles basses à
l'oreille de celle-ci, de celle-là, le paysan _Gros-Sou_ semblait
revivre dans la peau de son très-illustre père, présidant un souper
d'impures.