Parmi ces femelles, la plupart originaires du Bassigny, Élisa apportait
dans sa personne la _femminilité_, que donne la grande capitale
civilisée à la jeune fille élevée, grandie entre ses murs. Elle avait
une élégante tournure, de jolis gestes; dans le chiffonnage des étoffes
légères et volantes habillant son corps, elle mettait de la grâce de
Paris. Ses mains étaient bien faites, ses pieds étaient petits; la
délicatesse pâlement rosée de son teint contrastait avec les vives
couleurs des filles de la plantureuse Haute-Marne. Elle parlait presque
comme le monde qui parle bien, écoutait ce qui se disait avec un rire
intelligent, se répandait certains jours en une verve gouailleuse
d'enfant du pavé parisien, étonnant de son bruit le mauvais lieu de la
petite ville. Mais ce qui distinguait surtout Élisa, lui donnait là, au
milieu de la soumission servile des autres femmes, une originalité
piquante, c'était l'indépendance altière et séductrice avec laquelle
elle exerçait son métier. Sous la brutalité d'une caresse, ou sous
l'insolent commandement du verbe, il fallait voir le redressement tout à
la fois rageur et aphrodisiaque de l'être vénal, qui _sottisant_ et
coquettant et mettant le feu aux poudres avec la dispute de sa bouche et
la tentation ondulante de son corps provocateur, arrivait à exiger du
désir qui la voulait des excuses amoureuses, des paroles lui faisant
humblement la cour.
Élisa devenait la femme, dont à l'oreille et en rougissant, se parlaient
les jeunes gens de la ville, la femme baptisée du nom de la
_parisienne_, la femme désirée entre toutes, la femme convoitée par la
vanité des sens provinciaux.
Monsieur et Madame consultaient maintenant Élisa pour leurs affaires.
Elle était le secrétaire qu'ils employaient pour écrire à une fille
élevée dans un couvent de Paris. Elle prenait la plume pour répondre aux
lettres du jour de l'an commençant et se terminant ainsi: «Chers
parents, qu'il me soit permis, au commencement de cette année, de vous
exprimer ma reconnaissance pour la sollicitude continuelle dont vous
m'entourez et les sacrifices que vous ne cessez de faire... Chers
parents, soyez heureux autant que vous le méritez et rien ne manquera à
votre bonheur et à ma félicité!»
Divine, qui, depuis quelques années, exerçait dans l'intérieur la petite
tyrannie despotique d'une femme malade, dépitée de tomber au second
plan, quittait la maison. Et devant la considération témoignée par
Madame à Élisa, ses compagnes descendaient naturellement à se faire ses
domestiques.
Au moment du départ de Divine, un événement fortuit grandissait encore
la position de la Parisienne. Elle avait la fortune de faire naître un
coup de coeur chez le fils du maire de l'endroit. De ce jour affichant à
son cou, dans un grand médaillon d'or, l'image photographiée du fils de
l'autorité municipale, Élisa conquérait dans l'établissement le
caractère officiel de la maîtresse déclarée d'un héritier présomptif.
Elle pouvait s'affranchir des corvées de l'amour, son linge était changé
tous les jours. Au lieu de la soupe que l'on mangeait le matin, elle
prenait, ainsi que Madame, une tasse de chocolat. Au dîner elle buvait
du vin de Bordeaux, du vin du fils de la maison pour sa maladie.