IX

Les lieux mêmes, ce faubourg reculé, cette construction renfrognée,

perdaient de leur horreur auprès d'Élisa; elle ne les voyait plus avec

les yeux, un peu effrayés, du jour de son arrivée. Le bourgeonnement des

arbustes, la verdure maraîchère sortant de dessous la neige avec la fin

des grands froids, commençaient à rendre aimable cette extrémité de

ville, qui semblait un grand jardin avec de rares habitations, semées de

loin en loin, dans les arbres. La maison, elle aussi, en dépit de son

aspect de vieille fortification, avait pour ses habitantes une

distraction, un charme, une singularité. Des battements d'ailes et des

chants d'oiseaux l'enveloppaient tout le jour. C'était, cette maison,

l'ancien grenier à sel de la ville. Les murailles, infiltrées et encore

transsudantes de la gabelle emmagasinée pendant des siècles,

disparaissaient, à tout moment, sous le tourbillonnement de centaines

d'oisillons donnant un coup de bec au crépi salé, puis montant dans le

ciel à perte de vue, puis planant une seconde, puis redescendant

entourer le noir bâtiment des circuits rapides de leur joie ailée. Et

toujours, depuis l'aurore jusqu'au crépuscule, le tournoiement de ces

vols qui gazouillaient. La maison était éveillée par une piaillerie

aiguë, disant bonjour au premier rayon du soleil tombant sur la façade

du levant; la même piaillerie disait bonsoir au dernier rayon s'en

allant de la façade du couchant. Les jours de pluie, de ces chaudes et

fondantes pluies d'été, on entendait de l'intérieur--bruit doux à

entendre--un perpétuel frou-frou de plumes battantes contre les parois,

un incessant petit martelage de tous les jeunes becs picorant, à coups

pressés, l'humidité et la larme du mur.

X

Les femmes, au milieu desquelles se trouvait Élisa, étaient pour la

plupart des bonnes de la campagne, séduites et renvoyées par leurs

maîtres. Vous les voyez! ces épaisses créatures, dont la peau

conservait, en dépit de la parfumerie locale, le hâle de leur ancienne

vie en plein soleil, dont les mains portaient encore les traces de

travaux masculins, dont les rigides boutons de seins faisaient deux

trous dans la robe usée, à l'endroit contre lequel ils frottaient. Une

jupe noire aux reins, une camisole blanche au dos, ces femmes aimaient à

vivre les pieds nus dans des pantoufles, les épaules couvertes du fichu

jaune, affectionné par la fille soumise de la province. Chez ces femmes

aucune coquetterie, nul effort pour plaire, rien de cet instinct

féminin, désireux, même chez la prostituée, d'impressionner, de

provoquer une préférence, de faire naître un caprice, de mettre enfin

l'apparence et l'excuse de l'amour dans la vénalité de l'amour;

seulement une amabilité banale, où l'humilité du métier se confondait

avec la domesticité d'autrefois, et qui avait à la bouche, pour l'homme

pressé entre les bras, le mot «Monsieur» dans un tutoiement. Ni

atmosphère de volupté, ni effluves amoureux autour de ces corps

balourds, de ces gestes patauds. La ruée des femelles dans le salon, où

elles se poussaient en se bousculant, montrait quelque chose de

l'animalité inquiète et effarée d'un troupeau, et elles se hâtaient, le

choix de l'une faite, de se rassembler, de se parquer en quelque coin

reculé de la maison, loin de la compagnie et de la conversation de

l'homme. Des êtres, pour la plupart, n'ayant, pour ainsi dire, rien de

la femme dont elles faisaient le métier, et dont la parole libre et

hardie n'était même jamais érotique,--des êtres qui paraissaient avoir

laissé dans leurs chambres leur sexe, comme l'outil de leur travail.

Toutes passaient les heures inoccupées de leurs journées dans l'espèce

d'ensommeillement stupide d'un paysan conduisant, sous le midi, une

charrette de foin. Toutes, aussitôt qu'il y avait une lumière allumée,

étaient prises d'envie de dormir ainsi que de vraies campagnardes

qu'elles étaient restées. Toutes s'éveillaient au jour, cousant dans

leur lit, _trolant_ dans leur chambre jusqu'à l'heure où la porte était

ouverte. Beaucoup, nourries toute leur jeunesse de _potée_ et de

fromage, ne mangeaient de la viande que depuis leur entrée dans la

maison. Quelques-unes voulaient avoir à table, à côté d'elles, un litre,

disant que ce litre leur rappelait le temps où, toutes petites filles,

elles allaient tirer le vin au tonneau. La grande distraction de ce

monde était de parler patois, de gazouiller, au milieu de rires idiots

où revenait le passé, le langage rudimentaire du village qui leur avait

donné le jour.

La moins brute de la compagnie était une grande fille, à l'étroit front

bombé, aux noirs sourcils reliés au-dessus de deux yeux de gazelle, aux

joues briquetées d'un rouge dénonçant un estomac nourri de cochonneries,

à la petite bouche accompagnée de fossettes ironiques, à l'ombre

follette de cheveux tombant sur le sourire cerné de ses yeux et

répandant, dans toute sa physionomie, quelque chose de sylvain et

d'égaré. Chez la rustique et étrange créature, la fantasque déraison

d'une santé de femme mal équilibrée éclatait à tout moment, en

taquineries violentes, en caprices méchants, en actes d'une domination

contrariante.

Elle s'appelait de son nom de baptême: Divine. La fille du Morvan avait

eu l'enfance pillarde d'une petite voleuse des champs. Cette vie de

rapine dans les clos et dans les vergers se mêlait à une curiosité

amoureuse du ciel, à des attaches mystérieuses aux astres de la nuit,

qui bien souvent la faisaient coucher à la belle étoile. Dans le pays

superstitieux, on disait l'enfant possédé du diable. Elle vivait

vagabondant ainsi le jour et la nuit, quand arrivait une diseuse de

bonne aventure, une ancienne vivandière quêtant avec un sac sur les

grands chemins. Le beurre fondu, la confiture de carotte de la

chaumière, passaient dans la besace de la femme, à laquelle à la fin,

Divine donnait quinze livres de lard pour que la sorcière lui fît le

_grand jeu_. La chose découverte avait valu à la jeune fille, toute

grande qu'elle était déjà, une fessée d'orties, si douloureuse qu'elle

s'était sauvée de la maison paternelle.

Dans la Divine d'alors, il était resté beaucoup de la petite Morvannaise

d'autrefois. Sortait-elle? il n'y avait pas de haie capable de défendre

les pois, les chicots de salade, qu'elle mangeait tout crus. La lune

était-elle dans son plein? Bon gré, mal gré, elle faisait cligner les

yeux à ses compagnes jusqu'à ce qu'elles eussent vu, dans le dessin

brouillé de l'astre pâle--et nettement vu--«Judas et son panier de

choux.»

La fille Elisa · 第 16 / 70 题