Les lieux mêmes, ce faubourg reculé, cette construction renfrognée,
perdaient de leur horreur auprès d'Élisa; elle ne les voyait plus avec
les yeux, un peu effrayés, du jour de son arrivée. Le bourgeonnement des
arbustes, la verdure maraîchère sortant de dessous la neige avec la fin
des grands froids, commençaient à rendre aimable cette extrémité de
ville, qui semblait un grand jardin avec de rares habitations, semées de
loin en loin, dans les arbres. La maison, elle aussi, en dépit de son
aspect de vieille fortification, avait pour ses habitantes une
distraction, un charme, une singularité. Des battements d'ailes et des
chants d'oiseaux l'enveloppaient tout le jour. C'était, cette maison,
l'ancien grenier à sel de la ville. Les murailles, infiltrées et encore
transsudantes de la gabelle emmagasinée pendant des siècles,
disparaissaient, à tout moment, sous le tourbillonnement de centaines
d'oisillons donnant un coup de bec au crépi salé, puis montant dans le
ciel à perte de vue, puis planant une seconde, puis redescendant
entourer le noir bâtiment des circuits rapides de leur joie ailée. Et
toujours, depuis l'aurore jusqu'au crépuscule, le tournoiement de ces
vols qui gazouillaient. La maison était éveillée par une piaillerie
aiguë, disant bonjour au premier rayon du soleil tombant sur la façade
du levant; la même piaillerie disait bonsoir au dernier rayon s'en
allant de la façade du couchant. Les jours de pluie, de ces chaudes et
fondantes pluies d'été, on entendait de l'intérieur--bruit doux à
entendre--un perpétuel frou-frou de plumes battantes contre les parois,
un incessant petit martelage de tous les jeunes becs picorant, à coups
pressés, l'humidité et la larme du mur.
X
Les femmes, au milieu desquelles se trouvait Élisa, étaient pour la
plupart des bonnes de la campagne, séduites et renvoyées par leurs
maîtres. Vous les voyez! ces épaisses créatures, dont la peau
conservait, en dépit de la parfumerie locale, le hâle de leur ancienne
vie en plein soleil, dont les mains portaient encore les traces de
travaux masculins, dont les rigides boutons de seins faisaient deux
trous dans la robe usée, à l'endroit contre lequel ils frottaient. Une
jupe noire aux reins, une camisole blanche au dos, ces femmes aimaient à
vivre les pieds nus dans des pantoufles, les épaules couvertes du fichu
jaune, affectionné par la fille soumise de la province. Chez ces femmes
aucune coquetterie, nul effort pour plaire, rien de cet instinct
féminin, désireux, même chez la prostituée, d'impressionner, de
provoquer une préférence, de faire naître un caprice, de mettre enfin
l'apparence et l'excuse de l'amour dans la vénalité de l'amour;
seulement une amabilité banale, où l'humilité du métier se confondait
avec la domesticité d'autrefois, et qui avait à la bouche, pour l'homme
pressé entre les bras, le mot «Monsieur» dans un tutoiement. Ni
atmosphère de volupté, ni effluves amoureux autour de ces corps
balourds, de ces gestes patauds. La ruée des femelles dans le salon, où
elles se poussaient en se bousculant, montrait quelque chose de
l'animalité inquiète et effarée d'un troupeau, et elles se hâtaient, le
choix de l'une faite, de se rassembler, de se parquer en quelque coin
reculé de la maison, loin de la compagnie et de la conversation de
l'homme. Des êtres, pour la plupart, n'ayant, pour ainsi dire, rien de
la femme dont elles faisaient le métier, et dont la parole libre et
hardie n'était même jamais érotique,--des êtres qui paraissaient avoir
laissé dans leurs chambres leur sexe, comme l'outil de leur travail.
Toutes passaient les heures inoccupées de leurs journées dans l'espèce
d'ensommeillement stupide d'un paysan conduisant, sous le midi, une
charrette de foin. Toutes, aussitôt qu'il y avait une lumière allumée,
étaient prises d'envie de dormir ainsi que de vraies campagnardes
qu'elles étaient restées. Toutes s'éveillaient au jour, cousant dans
leur lit, _trolant_ dans leur chambre jusqu'à l'heure où la porte était
ouverte. Beaucoup, nourries toute leur jeunesse de _potée_ et de
fromage, ne mangeaient de la viande que depuis leur entrée dans la
maison. Quelques-unes voulaient avoir à table, à côté d'elles, un litre,
disant que ce litre leur rappelait le temps où, toutes petites filles,
elles allaient tirer le vin au tonneau. La grande distraction de ce
monde était de parler patois, de gazouiller, au milieu de rires idiots
où revenait le passé, le langage rudimentaire du village qui leur avait
donné le jour.
La moins brute de la compagnie était une grande fille, à l'étroit front
bombé, aux noirs sourcils reliés au-dessus de deux yeux de gazelle, aux
joues briquetées d'un rouge dénonçant un estomac nourri de cochonneries,
à la petite bouche accompagnée de fossettes ironiques, à l'ombre
follette de cheveux tombant sur le sourire cerné de ses yeux et
répandant, dans toute sa physionomie, quelque chose de sylvain et
d'égaré. Chez la rustique et étrange créature, la fantasque déraison
d'une santé de femme mal équilibrée éclatait à tout moment, en
taquineries violentes, en caprices méchants, en actes d'une domination
contrariante.
Elle s'appelait de son nom de baptême: Divine. La fille du Morvan avait
eu l'enfance pillarde d'une petite voleuse des champs. Cette vie de
rapine dans les clos et dans les vergers se mêlait à une curiosité
amoureuse du ciel, à des attaches mystérieuses aux astres de la nuit,
qui bien souvent la faisaient coucher à la belle étoile. Dans le pays
superstitieux, on disait l'enfant possédé du diable. Elle vivait
vagabondant ainsi le jour et la nuit, quand arrivait une diseuse de
bonne aventure, une ancienne vivandière quêtant avec un sac sur les
grands chemins. Le beurre fondu, la confiture de carotte de la
chaumière, passaient dans la besace de la femme, à laquelle à la fin,
Divine donnait quinze livres de lard pour que la sorcière lui fît le
_grand jeu_. La chose découverte avait valu à la jeune fille, toute
grande qu'elle était déjà, une fessée d'orties, si douloureuse qu'elle
s'était sauvée de la maison paternelle.
Dans la Divine d'alors, il était resté beaucoup de la petite Morvannaise
d'autrefois. Sortait-elle? il n'y avait pas de haie capable de défendre
les pois, les chicots de salade, qu'elle mangeait tout crus. La lune
était-elle dans son plein? Bon gré, mal gré, elle faisait cligner les
yeux à ses compagnes jusqu'à ce qu'elles eussent vu, dans le dessin
brouillé de l'astre pâle--et nettement vu--«Judas et son panier de
choux.»