VII

Au petit jour, le surlendemain de son arrivée, Élisa était éveillée par

le bruit d'un cheval sous sa fenêtre.

Elle se levait en chemise, et un peu peureusement, allait regarder, par

l'entrebâillement d'un rideau, ce qui se passait dans la cour.

Dans le brouillard blanc du matin, un gros jeune homme, la blouse bleue

sur des vêtements bourgeois, dételait le cheval d'un tape-cul de

campagne, en causant avec la maîtresse de maison ainsi qu'avec une

vieille connaissance.

--Le carcan m'a rudement mené, disait-il en promenant une main, comme

une éclanche de mouton, sur la croupe de la bête; voyez, la mère, il

fume comme le cuveau de votre lessive...

Et comme la vieille femme s'apprêtait à prendre le cheval par la

bride:--Merci, pas besoin de vous, on connaît le chemin de l'écurie...

Et il y a du nouveau à la maison, hein, la grosse mère?

* * * * *

Élisa s'était donnée au premier venu. Élisa s'était faite prostituée,

simplement, naturellement, presque sans un soulèvement de la conscience.

Sa jeunesse avait eu une telle habitude de voir, dans la prostitution,

l'état le plus ordinaire de son sexe. Sa mère faisait si peu de

différence entre les femmes _en cartes_ et les autres... les femmes

honnêtes. Depuis de longues années, en sa vie de garde-malade près des

filles, elle les entendait se servir avec une conviction si profonde du

mot _travailler_, pour définir l'exercice de leur métier, qu'elle en

était venue à considérer la vente et le débit de l'amour comme une

profession un peu moins laborieuse, un peu moins pénible que les autres,

une profession où il n'y avait point de morte-saison.

Les coups donnés par sa mère, les terreurs des nuits passées dans le

même lit, comptaient pour quelque chose dans la fuite d'Élisa de la

Chapelle et son entrée dans la maison de Bourlemont, mais au fond la

vraie cause déterminante était la paresse, la paresse seule. Élisa en

avait assez de la laborieuse domesticité, que demandaient les lits, les

feux, les bouillons, les tisanes, les cataplasmes de quatre chambres,

presque toujours pleines de pensionnaires. Et le jour, où elle

succombait sous cette tâche de manoeuvre, regardant autour d'elle, elle

se sentait également incapable de l'application assidue qu'exige le

travail de la couture ou de la broderie. Peut-être y avait-il bien, dans

cette paresse, un peu de la lâcheté physique, qui chez quelques jeunes

filles persiste longtemps après la formation de la femme, pendant

quelques années les prive--les malheureuses, quand elles sont

pauvres--de toute la vitalité des forces de leur corps, de toute

l'activité obligée de leurs doigts. La paresse et la satisfaction d'un

sentiment assez difficile à exprimer, mais bien particulier à cette

nature portée aux coups de tête: l'accomplissement d'une chose violente,

extrême, ayant et le dédain d'une résolution contemptrice du qu'en

dira-t-on et le caractère d'un défi; voilà les deux seules raisons, qui

avaient métamorphosé Élisa, si soudainement, en une prostituée.

Il n'y avait en effet, chez Élisa, ni ardeur lubrique, ni appétit de

débauche, ni effervescence des sens. Les appréhensions qu'avait bien

souvent laissé échapper la sage-femme, sur les suites des rapports de sa

fille avec ses danseurs de bals publics, et que celle-ci, par un esprit

de contrariété vraiment diabolique, s'amusait à tenir continuellement

dans l'éveil, dans la peur de la réalité redoutée, n'avaient pas lieu

d'exister. Élisa était vierge. Oh! une innocence entamée par le

corrupteur spectacle de l'intérieur de sa mère, par la fréquentation de

sales bals de barrière... Mais enfin... si l'occasion de _fauter_, ainsi

que parle la langue du peuple, ne s'était pas présentée, Élisa n'avait

pas été au-devant!... et son corps demeurait intact.

Il arrivait alors, que le doux honneur de ce corps, que sa virginité

devenait en cette maison, pour Élisa, pendant trente-six heures, un

tracas, un tourment, un sujet d'émoi tremblant, la tare d'un secret vice

rédhibitoire qu'elle s'ingéniait à cacher, à dissimuler, à dérober à la

connaissance de tous, peureuse de se trahir, craignant que la

divulgation de sa chasteté n'empêchât son inscription. Et la

fille-vierge, en son imagination, se voyant ramenée chez sa mère, venait

de jouer avec le hobereau campagnard une comédie de dévergondage propre

à le tromper, à lui donner à croire que la novice était déjà une vieille

recrue de la prostitution.

La fille Elisa · 第 14 / 70 题