Au petit jour, le surlendemain de son arrivée, Élisa était éveillée par
le bruit d'un cheval sous sa fenêtre.
Elle se levait en chemise, et un peu peureusement, allait regarder, par
l'entrebâillement d'un rideau, ce qui se passait dans la cour.
Dans le brouillard blanc du matin, un gros jeune homme, la blouse bleue
sur des vêtements bourgeois, dételait le cheval d'un tape-cul de
campagne, en causant avec la maîtresse de maison ainsi qu'avec une
vieille connaissance.
--Le carcan m'a rudement mené, disait-il en promenant une main, comme
une éclanche de mouton, sur la croupe de la bête; voyez, la mère, il
fume comme le cuveau de votre lessive...
Et comme la vieille femme s'apprêtait à prendre le cheval par la
bride:--Merci, pas besoin de vous, on connaît le chemin de l'écurie...
Et il y a du nouveau à la maison, hein, la grosse mère?
* * * * *
Élisa s'était donnée au premier venu. Élisa s'était faite prostituée,
simplement, naturellement, presque sans un soulèvement de la conscience.
Sa jeunesse avait eu une telle habitude de voir, dans la prostitution,
l'état le plus ordinaire de son sexe. Sa mère faisait si peu de
différence entre les femmes _en cartes_ et les autres... les femmes
honnêtes. Depuis de longues années, en sa vie de garde-malade près des
filles, elle les entendait se servir avec une conviction si profonde du
mot _travailler_, pour définir l'exercice de leur métier, qu'elle en
était venue à considérer la vente et le débit de l'amour comme une
profession un peu moins laborieuse, un peu moins pénible que les autres,
une profession où il n'y avait point de morte-saison.
Les coups donnés par sa mère, les terreurs des nuits passées dans le
même lit, comptaient pour quelque chose dans la fuite d'Élisa de la
Chapelle et son entrée dans la maison de Bourlemont, mais au fond la
vraie cause déterminante était la paresse, la paresse seule. Élisa en
avait assez de la laborieuse domesticité, que demandaient les lits, les
feux, les bouillons, les tisanes, les cataplasmes de quatre chambres,
presque toujours pleines de pensionnaires. Et le jour, où elle
succombait sous cette tâche de manoeuvre, regardant autour d'elle, elle
se sentait également incapable de l'application assidue qu'exige le
travail de la couture ou de la broderie. Peut-être y avait-il bien, dans
cette paresse, un peu de la lâcheté physique, qui chez quelques jeunes
filles persiste longtemps après la formation de la femme, pendant
quelques années les prive--les malheureuses, quand elles sont
pauvres--de toute la vitalité des forces de leur corps, de toute
l'activité obligée de leurs doigts. La paresse et la satisfaction d'un
sentiment assez difficile à exprimer, mais bien particulier à cette
nature portée aux coups de tête: l'accomplissement d'une chose violente,
extrême, ayant et le dédain d'une résolution contemptrice du qu'en
dira-t-on et le caractère d'un défi; voilà les deux seules raisons, qui
avaient métamorphosé Élisa, si soudainement, en une prostituée.
Il n'y avait en effet, chez Élisa, ni ardeur lubrique, ni appétit de
débauche, ni effervescence des sens. Les appréhensions qu'avait bien
souvent laissé échapper la sage-femme, sur les suites des rapports de sa
fille avec ses danseurs de bals publics, et que celle-ci, par un esprit
de contrariété vraiment diabolique, s'amusait à tenir continuellement
dans l'éveil, dans la peur de la réalité redoutée, n'avaient pas lieu
d'exister. Élisa était vierge. Oh! une innocence entamée par le
corrupteur spectacle de l'intérieur de sa mère, par la fréquentation de
sales bals de barrière... Mais enfin... si l'occasion de _fauter_, ainsi
que parle la langue du peuple, ne s'était pas présentée, Élisa n'avait
pas été au-devant!... et son corps demeurait intact.
Il arrivait alors, que le doux honneur de ce corps, que sa virginité
devenait en cette maison, pour Élisa, pendant trente-six heures, un
tracas, un tourment, un sujet d'émoi tremblant, la tare d'un secret vice
rédhibitoire qu'elle s'ingéniait à cacher, à dissimuler, à dérober à la
connaissance de tous, peureuse de se trahir, craignant que la
divulgation de sa chasteté n'empêchât son inscription. Et la
fille-vierge, en son imagination, se voyant ramenée chez sa mère, venait
de jouer avec le hobereau campagnard une comédie de dévergondage propre
à le tromper, à lui donner à croire que la novice était déjà une vieille
recrue de la prostitution.