La femme allait-elle être condamnée à mort?
Par le jour tombant, par le crépuscule jaune de la fin d'une journée de
décembre, par les ténèbres redoutables de la salle des Assises entrant
dans la nuit, pendant que sonnait une heure oubliée à une horloge qu'on
ne voyait plus, du milieu des juges aux visages effacés dans des robes
rouges, venait de sortir de la bouche édentée du président, comme d'un
trou noir, l'impartial Résumé.
La Cour retirée, le jury en sa chambre de délibération, le public avait
fait irruption dans le prétoire. Entre deux dos de municipaux coupés de
buffleteries, il se poussait autour de la table des pièces à conviction,
tripotant le pantalon garance, dénouant la chemise ensanglantée,
s'essayant à faire rentrer le couteau dans le trou du linge raidi.
Le monde de l'audience était confondu. Des robes de femmes se
détachaient lumineusement claires sur des groupes sombres de stagiaires.
Au fond, la silhouette rouge de l'avocat général se promenait, bras
dessus, bras dessous, avec la silhouette noire de l'avocat de l'accusée.
Un sergent de ville se trouvait assis sur le siége du greffier. Mais
cette confusion, cette mêlée, ce désordre, ne faisaient pas de bruit,
n'avaient, pour ainsi dire, pas de paroles, et un silence étrange et un
peu effrayant planait sur le remuement muet de l'entr'acte.
Tous songeaient en eux-mêmes: les femmes avec leurs paupières abaissées
et leur regard voilé, les _titis_ de la galerie avec l'immobilité de
leurs mains gesticulantes paralysées sur le rebord de bois. Dans un
coin, un garde municipal, son shako posé au-dessus d'une barrière devant
lui, frottait contre la dure visière un front bourgeonné et méditatif.
Entre causeurs à voix basse des phrases commencées se taisaient tout à
coup... Chacun, en sa pensée trouble, sondait le drame obscur de ce
soldat de ligne tué par cette femme, et chacun se répétait:
La femme allait-elle être condamnée à mort?
* * * * *
Le silence devenait plus profond en l'obscurité plus intense, et dans
les poitrines s'amassait, mélangée de curiosité cruelle, la grande
émotion électrique, qu'apporte dans une assemblée de vivants la peine de
mort, suspendue sur la tête d'un semblable.
Les heures s'écoulaient, et angoisseuse devenait l'attente.
De temps en temps, des claquements de fermeture dans les murs intérieurs
du Palais de Justice remuaient toutes les immobilités, faisaient tourner
les yeux de tout le monde du côté de la petite porte, par où devait
rentrer l'accusée, et les regards s'arrêtaient un moment sur son
chapeau, qui pendait attaché, avec une épingle, au bout de rubans
flasques.
Puis tous ces hommes et toutes ces femmes redevenaient immobiles. Peu à
peu, dans les imaginations, avec la durée de la discussion et le
retardement de mauvais augure de l'arrêt, se dressaient le bois rouge de
la guillotine, le bourreau, la mise en scène épouvantante d'une
exécution capitale, et, parmi le panier de son, une tête sanglante: la
tête de la vivante qui était là,--séparée par une cloison.
La délibération du jury était longue, longue, bien longue.
La salle n'avait plus que l'éclairage de l'azur blême d'une nuit glacée
passant à travers les carreaux.
Dans la clarté crépusculaire, avec les clopinements d'un vieux diable,
un garçon de la cour, bancal, empaquetait, sous l'étiquette du parquet,
les linges maculés de taches brunâtres.
Du mystère se dégageait des choses. La salle, les tribunes, les
boiseries qui venaient d'être refaites et n'avaient point encore entendu
de condamnation à mort, toutes pleines du travail suspect et des bruits
douteux du bois neuf dans les ombres du soir, semblaient s'émouvoir
d'une vie nocturne, paraissaient s'inquiéter si elles n'étrenneraient
pas d'une tête.
Tout à coup le tintement d'une sonnette retentissante. Et aussitôt
debout, devant la petite porte d'introduction de l'accusée, qu'il tient
fermée derrière lui, un capitaine de gendarmerie. Aussitôt sur leurs
siéges les juges. Aussitôt les jurés, descendant le petit escalier, qui
les mène de leur lieu de délibération dans la salle.
Des lampes à abat-jour ont été apportées, elles mettent un peu de
rougeoiement sur la table du tribunal, sur les papiers, sur le Code.
Dans la foule, un recueillement religieux retient tous les souffles.
Les jurés sont à leurs places. Ils sont graves, sévères, pensifs et
comme enveloppés, par-dessus leurs redingotes, de la majesté solennelle
de grands justiciers.
Alors le président du jury, un vieillard à la barbe blanche, se lève sur
le premier banc, déplie un papier, et, la voix subitement enrouée par ce
qu'elle va lire, laisse douloureusement tomber:
«Sur mon honneur et ma conscience, devant Dieu et devant les hommes, la
réponse du jury est: Oui, sur toutes les questions à la majorité.»
La mort! la mort! la mort! cela, dit tout bas, court les lèvres; et,
gagnant de proche en proche, le murmure d'effroi, pareil à un écho qui
se prolonge indéfiniment, redit longtemps encore aux extrémités de la
salle: la mort! la mort! la mort!
En le saisissement de ce mortel «Oui, sans circonstances atténuantes»,
de ce «Oui» redouté, mais non attendu--du froid passe dans tous les dos,
et le frisson des spectateurs remonte jusqu'aux impassibles exécuteurs
de la loi.
* * * * *
Un moment--dans le déroulement de la tragédie--l'émoi humain impose un
court temps d'arrêt, pendant lequel, à la lueur des lustres qui
s'allument, on aperçoit des gestes irréfléchis, errants, des mains
boutonnant, sans y prendre garde, un habit sur les battements d'un coeur.
* * * * *
Enfin l'ordre est donné d'introduire l'accusée. Des gens, pour mieux
voir la souffrance et la décomposition de son visage, à la lecture de
l'arrêt, sont montés sur les banquettes.
La fille Élisa, d'un bond, apparaît sur la petite porte avec un regard
interrogateur fouillant les yeux du public, lui demandant de suite son
destin.
Les yeux se baissent, se détournent, se refusant à lui rien dire.
Beaucoup de ceux qui sont montés sur les banquettes redescendent.
L'accusée s'assied, s'agitant dans un dandinement perpétuel sur le grand
banc, le visage dissimulé, les mains croisées derrière le dos, comme si
déjà elle les avait liées et que la femme fût bouclée.
Le greffier lit le verdict du jury à l'accusée.
Le président de la Cour donne la parole à l'avocat général qui requiert
l'application de la loi.
Le président, d'une voix où il ne reste plus rien du timbre mordant et
ironique d'un vieux juge, demande à la condamnée ce qu'elle peut avoir à
dire sur la peine.
La condamnée s'est rassise. Dans sa bouche desséchée sa langue cherche
de la salive qui n'y est plus, pendant qu'un larmoiement intérieur lui
fait la narine humide. Elle est toujours remuante, avec toujours les
mains derrière le dos, et sans avoir l'air de bien comprendre.
Alors la Cour se lève, les têtes des juges se rapprochent, des paroles
basses sont échangées, durant quelques secondes, sous des acquiescements
de fronts pâles. Puis le président ouvre le Code qu'il a devant lui, lit
sourdement:
«Tout condamné à mort aura la tête tranchée.»
Au mot de «tête tranchée» la condamnée, se jetant en avant dans un
élancement suprême, et la bouche tumultueuse de paroles qui
s'étranglent, se met à pétrir entre des doigts nerveux son chapeau qui
devient une loque... tout à coup le porte à sa figure... se mouche dans
la chose informe... et, sans dire un mot, retombe sur le banc, prenant
son cou à deux mains, qui le serrent machinalement, ainsi que des mains
qui retiendraient sur des épaules une tête vacillante.