Mon frère et moi, il y a treize ans, nous écrivions en tête de _Germinie
Lacerteux_:
«Aujourd'hui que le roman s'élargit et grandit, qu'il commence à être la
grande forme sérieuse, passionnée, vivante de l'étude littéraire et de
l'enquête sociale, qu'il devient par l'analyse et la recherche
psychologique l'Histoire morale contemporaine, aujourd'hui que le roman
s'est imposé les études et les devoirs de la science, il peut en
revendiquer les libertés et les franchises.»
En 1877, ces libertés et ces franchises, je viens seul, et une dernière
fois peut-être, les réclamer hautement et bravement pour ce nouveau
livre, écrit dans le même sentiment de curiosité intellectuelle et de
commisération pour les misères humaines.
Ce livre, j'ai la conscience de l'avoir fait austère et chaste, sans que
jamais la page échappée à la nature délicate et brûlante de mon sujet,
apporte autre chose à l'esprit de mon lecteur qu'une méditation triste.
Mais il m'a été impossible parfois de ne pas parler comme un médecin,
comme un savant, comme un historien. Il serait vraiment injurieux pour
nous, la jeune et sérieuse école du roman moderne, de nous défendre de
penser, d'analyser, de décrire tout ce qu'il est permis aux autres de
mettre dans un volume qui porte sur sa couverture: _Étude_ ou tout autre
intitulé grave. On ne peut, à l'heure qu'il est, vraiment plus condamner
le genre à être l'amusement des jeunes demoiselles en chemin de fer.
Nous avons acquis depuis le commencement du siècle, il me semble, le
droit d'écrire pour des hommes faits, sinon s'imposerait à nous la
douloureuse nécessité de recourir aux presses étrangères, et d'avoir
comme sous Louis XIV et sous Louis XV, en plein régime républicain de la
France, nos éditeurs de Hollande.
Les romans à l'heure présente sont remplis des faits et gestes de la
prostitution _clandestine_, graciés et pardonnés dans une prose galante
et parfois polissonne. Il n'est question dans les volumes florissant aux
étalages que des amours vénales de dames aux camélias, de lorettes, de
filles d'amour en contravention et en rupture de ban avec la police des
moeurs, et il y aurait un danger à dessiner une sévère monographie de la
prostituée _non clandestine_, et l'immoralité de l'auteur, remarquez-le,
grandirait en raison de l'abaissement du tarif du vice? Non, je ne puis
le croire!
Mais la prostitution et la prostituée, ce n'est qu'un épisode; la prison
et la prisonnière: voilà l'intérêt de mon livre. Ici, je ne me cache pas
d'avoir, au moyen du plaidoyer permis du roman, tenté de toucher, de
remuer, de donner à réfléchir. Oui! cette pénalité du _silence continu_,
ce perfectionnement pénitentiaire, auquel l'Europe n'a pas osé cependant
emprunter ses coups de fouet sur les épaules nues de la femme, cette
torture sèche, ce châtiment hypocrite allant au delà de la peine édictée
par les magistrats et tuant pour toujours la raison de la femme
condamnée à un nombre limité d'années de prison, ce régime américain et
non français, ce système Auburn, j'ai travaillé à le combattre avec un
peu de l'encre indignée qui, au dix-huitième siècle, a fait rayer la
torture de notre ancien droit criminel. Et mon ambition, je l'avoue,
serait que mon livre donnât la curiosité de lire les travaux sur la
_folie pénitentiaire_ [Rapports des docteurs Lélut et Baillarger dans la
_Revue pénitentiaire_, t. II, 1845.--Exemples de folie pénitentiaire aux
États-Unis, cités par le _Dictionnaire de la politique_, de Maurice
Block.], amenât à rechercher le chiffre des _imbéciles_ qui existent
aujourd'hui dans les prisons de Clermont, de Montpellier, de Cadillac,
de Doullens, de Rennes, d'Auberive, fît, en dernier ressort, examiner et
juger la belle illusion de l'amendement moral par le silence, que mon
livre enfin eût l'art de parler au coeur et à l'émotion de nos
législateurs.
Décembre 1876.