On éprouva le 22 mai une joie folle en apprenant l'entrée à Paris des
troupes de Versailles, mais on sentait que l'acte final serait terrible
et que l'agonie du monstre coûterait des flots de sang.
Je prévoyais depuis longtemps que j'aurais, au moment de la crise, un
assez mauvais quart d'heure à passer, car j'habite la rue de Rivoli,
entre l'Hôtel de Ville et la place Vendôme, c'est-à-dire entre les deux
points les plus importants de la résistance. Cette ligne devait
certainement devenir le théâtre d'un terrible engagement. Je prévoyais
l'envahissement de nos habitations, et, comme conséquence naturelle, le
pillage, car les communeux n'ont point l'habitude de sortir les mains
vides des appartements qu'ils visitent.
Hélas! en les considérant seulement comme de vulgaires malfaiteurs,
j'avais, je l'avoue, de grandes illusions sur leur compte.
Le lundi matin, la fermentation de la populace du quartier était
intense; l'écume révolutionnaire quittait le ruisseau pour prendre le
haut du pavé; des barricades énormes s'élevaient à tous les coins de rue
et coupaient en plusieurs endroits la rue de Rivoli. Des mégères, des
femmes hors de sexe, s'accrochaient aux passants et les obligeaient à
collaborer à leurs barricades. Des dames bien vêtues et qui fuyaient
effarouchées, étaient ramenées, la baïonnette au dos, et devaient porter
leur pavé. Il leur fallait prendre la pelle et la pioche, emplir des
sacs à terre, enfin contribuer à une défense qui eût été leur ruine en
cas de victoire.
Pour protéger notre maison, j'avais fait arborer mon drapeau
d'ambulance, et je disposai bientôt de moyens de secours pour une
trentaine de blessés. Je transformai les locataires de la maison en
ambulanciers, et j'obtins d'un officier qu'une sentinelle fût placée à
notre porte pour en interdire l'entrée à tout homme armé, ou que je ne
voudrais pas admettre. Grâce à ces précautions, nous passâmes la journée
du lundi d'une façon assez calme.
Le mardi 23, les tribulations commencèrent. La maison qui touche celle
que j'habite est occupée par un grand magasin de confection: la maison
_Henri IV_. Depuis le matin, un fédéré, ancien commis du confectionneur,
rôdait autour de la maison, cherchant un moyen de détruire
l'établissement dont il avait été renvoyé. Voilà le moyen que cet
ingénieux scélérat finit par découvrir. Il voit un vieillard infirme à
une fenêtre du cinquième étage. Il crie qu'on vient de tirer sur lui et
fait feu lui-même sur le vieillard, qui ferme sa fenêtre en proie à une
véritable terreur. J'étais présent; j'ai suivi toutes les phases de ce
guet-apens, et un seul coup de fusil a été tiré: celui du fédéré.
Au bruit de la détonation, au cri du fédéré, les gardes nationaux
entourent la maison comme un troupeau de bêtes féroces, en criant: A
mort! En un instant la porte est enfoncée et la maison envahie. Le
promoteur de cette sauvagerie, au lieu d'aller au cinquième chercher son
agresseur imaginaire, se rue sur la devanture de son ancien patron; elle
est bientôt brisée et le magasin mis au pillage. En un instant les
différents appartements sont envahis, tous les meubles broyés, saccagés
et jetés par les fenêtres. On trouve le pauvre vieillard, ce qui n'était
pas bien difficile, on l'entraîne, et, par un miracle que je ne
m'explique guère, il ne fut pas massacré.
Les autres locataires étaient absents de la maison, et parmi eux je
compte des amis dont je voyais piller les meubles avec un véritable
chagrin. Assisté de mon personnel, nous tentâmes auprès des chefs
d'impuissants efforts pour leur faire comprendre que personne n'avait
tiré par les fenêtres.
Les chefs étaient gris, les soldats ivres, et rien ne pouvait arrêter
leur rage. La concierge avait disparu avec ses enfants, et le misérable
qui avait organisé le pillage vint la réclamer chez moi morte ou vive.
Je fis respecter notre maison et mis dehors les fédérés qui voulaient
nous soumettre à leurs perquisitions. Pendant ce temps l'un d'eux était
allé à la Commune et rapportait un ordre parfaitement en règle, signé de
deux membres de cette bande; il enjoignait de brûler toute maison dont
les habitants feraient opposition à la Commune ou tireraient par les
fenêtres sur les gardes nationaux. Cette dernière phrase était d'une
autre écriture que le reste de l'arrêté, et ajoutée après coup pour la
circonstance. Jusqu'à ce moment il n'y avait eu qu'un seul incendie,
celui du ministère des finances, allumé depuis la veille au soir, les
fédérés ne s'étaient pas encore accoutumés à brûler nos maisons, ils y
mettaient provisoirement des formes.
Je courus à l'homme au papier: un sinistre drôle, simple garde, une face
pâle et froidement féroce, encadrée d'une barbe jaune.
--Vous voulez brûler la maison?
--Oui, citoyen, voilà l'ordre.
--Vous ne l'exécuterez pas, je vous en réponds. Ne voyez-vous pas qu'à
côté existe une ambulance, et que l'incendie la dévorera inévitablement?
--Déménagez votre ambulance.
--Je ne déménagerai pas, et vous ne brûlerez rien.
--Vous allez voir cela.
Je me mis à la poursuite des chefs et leur démontrai combien il était
stupide de brûler une ambulance pour venger un coup de fusil qui n'avait
pas été tiré.
Mais le gredin me suivait partout, son papier à la main, et aussitôt
qu'il l'avait montré, les chefs les mieux disposés me tournaient le dos
en me disant:
--C'est un ordre de la Commune; que voulez-vous que j'y fasse?
Leur attitude ne m'était pas très-hostile. Ce jour-là on devinait qu'ils
ne tenaient pas absolument à voir la maison brûler, mais ils ne se
sentaient pas le courage de s'opposer à un ordre de la Commune.
Ils semblaient dire: Tirez-vous de là comme vous pourrez; ici chacun
joue sa peau, défendez la vôtre. Tout ce que nous pouvons faire, c'est
de ne pas nous en mêler. Ils craignaient de passer pour suspects et
tremblaient devant ce chiffon de papier qui représentait la Commune.
J'avisai alors des gardes nationaux habitant le voisinage; je leur fis
comprendre que l'incendie de cette maison était l'incendie du quartier,
et que ce qu'ils possédaient serait naturellement détruit. En effet, la
rue du Roule, qui forme encoignure avec le magasin de Henri IV, est
formée de vieilles constructions, de maisons petites, enchevêtrées les
unes dans les autres et qui auraient brûlé d'autant mieux jusqu'à la
dernière qu'il était défendu sous peine de mort de jeter un seau d'eau
sur une maison incendiée.
Parmi ces gardes nationaux j'en remarquai deux qui semblaient plus
énergiques que les autres. Je les pris à part:
--Alors vous êtes décidés à vous laisser brûler?
--C'est vrai que c'est embêtant; mais qu'est-ce que vous voulez que nous
y fassions?
--Il faut se défendre; la vie d'un homme aujourd'hui ne pèse pas une
once; vous avez des armes; envoyez une balle dans la tête ou un coup de
baïonnette au premier qui s'avancera pour mettre le feu; le second
réfléchira avant de risquer l'aventure.
Le sinistre gredin qui voulait nous brûler n'osait rien dire. Je sentais
qu'il avait peur de perdre la partie et l'enjeu était sérieux. Je
profitai de son hésitation; je montai la tête de mes hommes, et ils
finirent par me dire:
--C'est entendu, le premier qui approchera recevra son affaire.
Je les plaçai devant la porte.
--Restez là et ne bougez pas. Tenez seulement un quart d'heure, je me
charge du reste.
Je sentais bien que je venais d'obtenir un simple répit. L'incendiaire
s'était glissé dans la foule, et j'allais avoir sur les bras le rebut de
cette canaille.
Je courus le quartier et je fus assez heureux pour mettre la main sur un
commandant d'état-major, homme qui semblait bien élevé et qui n'était
point ivre.
--Colonel (il sourit de la façon la plus gracieuse), venez donc me
dégager, on veut brûler mon ambulance.
Je me gardai bien de dire que c'était la maison voisine; en pareil cas
on ment avec un aplomb superbe. Du reste j'avais flatté sa vanité en le
traitant de colonel; il était à moi.
--Brûler votre ambulance! c'est absurde; je ne veux pas de cela.
Je fis venir les officiers et le porteur de l'ordre communeux, qui était
en train d'exciter la foule. Appuyé par le commandant qui entrait tout à
fait dans mon plan de résistance, je me fis écouter. Je représentai à
ces brutes qu'il était odieux de songer à brûler une ambulance
renfermant leurs frères, qui avaient versé leur sang pour leur cause,
etc.
La vérité, c'est qu'en fait de blessés je n'avais qu'une quarantaine de
matelas sauvés du pillage des maisons voisines et un pauvre diable
qu'ils avaient entraîné de force et qui s'était dit blessé pour leur
échapper.
Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'ils ignoraient entièrement cette
circonstance, car je n'avais laissé pénétrer personne dans ma maison;
quand la porte s'ouvrait, et Dieu sait combien de fois ils tirèrent la
sonnette, j'étais toujours là pour en barrer l'entrée; et j'avais été
assez heureux pour repousser toutes les réquisitions ou perquisitions
qu'ils avaient voulu me faire subir depuis la veille.
Le vent tournait de mon côté, j'étais maître de la situation. Dans ces
bagarres, un rien suffit pour vous perdre ou vous sauver; si vous ne
dominez pas la foule, elle vous écrase. La majorité était passée de mon
côté et j'étais absolument disposé à m'en servir.
Alors l'homme au papier composa et me dit:
--Je consens à ne pas mettre le feu, mais à la condition que tout sera
détruit et brisé dans la maison.
--Il y a une heure que vos amis sont là-haut, et vous devez comprendre
que sous ce rapport il ne doit plus rien rester à faire.
--Major, ajouta un capitaine, il faut que ces gens-là soient punis
(punis de quoi, mon Dieu!). Prenez tout le linge pour votre ambulance,
et le vin de la cave pour vos blessés.
--J'accepte avec reconnaissance, seulement pour l'instant j'ai assez du
linge qui est sur le trottoir, et comme le vin est dans la cave je sais
où j'en pourrai faire prendre si j'en ai besoin. Mais je crois qu'il
serait bon, maintenant que nous nous entendons, de faire descendre les
hommes qui sont dans la maison.
--Prenez deux gardes et faites évacuer.
Je montai, suivi de deux chenapans qui m'aidèrent à faire déguerpir
leurs camarades, et je fermai la porte de la rue. Je fis porter à mon
ambulance la literie et le linge qui jonchaient le trottoir. Le tout fut
mis en sûreté.
--Maintenant, capitaine, il nous faudrait un piquet autour de la maison.
L'homme au papier n'est plus là, mais il pourrait revenir quand je serai
parti.
--Combien vous faut-il d'hommes?
--Huit.
--Prenez-en cinq.
J'en ajoutai trois aux deux dont j'étais sûr, et je me permis de donner
la consigne. Les officiers me laissaient faire.
--Mes enfants, si vous ne voulez pas que vos familles rôtissent cette
nuit, il faut faire feu sur tout individu qui s'approchera pour brûler
la maison. S'il a un ordre écrit, envoyez-moi chercher, et nous
tâcherons qu'il ne soit pas exécuté.
--Major, soyez tranquille.
Malgré cette assurance, moi et mes ambulanciers,--de braves négociants
de ma maison, MM. Morel, Raulin et Schevetzer--nous exerçâmes une
surveillance active.
Pour ce jour-là nous étions sauvés.
Un détail assez comique de l'expulsion que je fis des pillards qui
occupaient la maison.
Comme je descendais l'escalier, suivi de ces honnêtes citoyens qui
venaient de remplir leurs poches, un d'eux, grand drôle ayant une
certaine autorité sur la bande, me dit:
--Major, je veux qu'on me fouille. J'ai tout cassé, c'est vrai, c'était
pour le bien, mais je ne suis pas un voleur, et je veux qu'on visite mes
poches.
--Vous fouiller? vous! je le défends, vous êtes un honnête homme, ces
choses-là se peignent sur la figure, et je réponds de votre probité.
Un instant après, comme je faisais enlever et transporter au loin les
débris de planches, de meubles et d'enseignes qui jonchaient le
trottoir, et dont on aurait pu, au moyen d'une simple allumette, faire
un feu de joie dangereux, je vis mon homme au milieu de la rue, dans un
cercle de gardes nationaux. Il avait quitté sa vareuse, son gilet, et se
disposait à quitter le reste, quand je m'approchai.
--Que faites-vous donc là?
--Je veux qu'on me fouille, me dit-il, avec la ténacité d'un ivrogne.
--Qui donc fait ici à cet homme l'injure de douter de sa probité? Je
réponds de lui, c'est un honnête citoyen. Habillez-vous, personne
n'oserait vous fouiller.
Au fond je ne l'aurais pas juré, et c'était probablement la première
fois qu'on lui rendait un pareil hommage. Mais honnête ou non, je venais
de m'attacher un homme dévoué, et pour le moment j'avais besoin de gens
dévoués.
O ma bonne casquette d'ambulance, c'est à toi que je devais ce résultat!
Grâce au prestige que tu exerces sur des gens qui sentent que dans un
instant ils peuvent avoir besoin de chirurgien, j'ai pu me faire
entendre de ces brutes avinées, et sauver notre maison et celle de mes
amis!
Vers le soir, le misérable qui avait organisé le pillage amena sa femme
à l'ambulance, nous priant de lui donner l'hospitalité pour la nuit. Je
n'étais pas là, et n'osai ensuite la mettre dehors; mais je sentis que
c'était un espion, chargé de rendre compte de nos sentiments politiques,
et de nous faire fusiller si les Versaillais avaient été repoussés. Ces
gens-là ne me pardonnaient pas d'avoir fait échouer l'incendie de la
maison.