IX

Pendant le temps qui a séparé la paix avec la Prusse du régime de la

Commune, les ambulances furent en partie désorganisées. Le service de

bataille n'était plus nécessaire, et l'on pensait bien n'en avoir jamais

besoin. L'ouverture des hostilités de cette épouvantable guerre civile

vint presque nous surprendre.

Faut-il l'avouer? Nous n'y apportions plus les mêmes sentiments. Contre

la Prusse, nous étions entraînés par un élan patriotique qui nous

conduisait au secours de nos soldats. Les ambulanciers qui revenaient du

combat étaient tristes et mornes, même après le succès. Sous la Commune,

les visages étaient indifférents; on y allait par habitude, un peu par

curiosité, mais sans entrain.

Je dis par curiosité; c'est qu'en effet l'aspect d'une bataille est une

chose terrible et grandiose qui attire et entraîne comme les grands

spectacles de la nature qu'on est rarement appelé à contempler plusieurs

fois.

Il faut bien le dire aussi: dans la guerre de la Commune, si le terrible

formait le fond du tableau, souvent surgissaient des incidents où le

burlesque jouait un rôle important.

Comme dans les pièces de théâtre, le drame avait son comique.

* * * * *

Si l'intendance de l'armée régulière laissait à désirer dans la guerre

contre la Prusse, l'intendance de la Commune était bien autrement

incapable de rendre des services.

Je suis persuadé que ces gens-là se préoccupaient surtout du profit

personnel qu'ils pouvaient faire dans leur nouvelle situation, aussi

tout allait à la diable et chacun tirait de son côté.

Les frères May tenaient le sceptre de l'intendance, et l'aîné eut un mot

qui peint bien toute cette bande.

Un de mes amis a un fils qui, pendant le siége contre la Prusse, a fait

son devoir dans la mobile. Il y avait attrapé des rhumatismes assez

sérieux, il chercha à les utiliser pour ne pas servir sous la Commune.

Mon ami connaissait May; il fut le trouver et le pria d'employer son

fils dans les bureaux de l'intendance, lui exposant que son état de

santé ne lui permettait pas de faire un service plus actif.

--Votre fils est devenu malade en servant contre les Prussiens? C'est

bien fait pour lui. Qu'est-ce qu'il allait f... là?

* * * * *

Quand je voulus reprendre mes caravanes sous la Commune, je me trouvai

démonté. Pierre, mon fidèle cocher, qui avait échappé à toutes les

mauvaises chances de nos expéditions contre la Prusse, avait eu la

maladresse de se faire écraser bourgeoisement par un omnibus qui lui

avait fêlé la tête et brisé une côte. Il était encore trop souffrant

pour m'accompagner. Je n'avais plus que le cocher de M. Chevet, qui me

conduisit dans la voiture Kerckoff que je montais ordinairement.

La première fois que je sortis, c'était à l'affaire du rond-point des

Bergères, là où les gardes nationaux ont si bien marché pour aller au

feu, et ont tant couru pour en revenir. Ce fut dans cette journée que

Flourens eut l'intelligence de se faire tuer. Quelle jolie débandade que

cette première sortie des Communeux contre les Versaillais! Le

Mont-Valérien tirait dessus sans leur faire grand mal; mais je crois

qu'ils devançaient les obus à la course. C'était à se tordre de rire, de

voir quels jarrets la peur donnait à ces ivrognes. Ils fuyaient, se

heurtant, se bousculant, cahotant les uns sur les autres, jetant leurs

armes pour mieux détaler. Je me souviens surtout d'un lieutenant saoûl

et d'un sous-lieutenant tous deux aussi ivres l'un que l'autre, et qui

trouvaient le moyen de courir, même quand ils roulaient par terre.

Toute la bande s'enfuit jusqu'à Paris; les plus braves cependant

s'arrêtèrent à Neuilly. Je ne sais plus le numéro de leurs bataillons;

mais je les avais baptisés le bataillon des bidons vides. En effet,

leurs bidons ressemblaient à ceux des Danaïdes, il n'y avait jamais rien

dedans; les bouchons, reconnus absolument inutiles, étaient même

supprimés.

On se fait à tout, et l'habitude vient peut-être encore plus vite pour

le danger que pour le reste. Ces hommes qui avaient fui, en proie à une

terrible panique, finirent par s'habituer au feu, et montrèrent plus

tard un courage qui a rendu cette abominable guerre si meurtrière.

C'est ce jour-là qu'on cria pour la première fois: «Les Versaillais

tirent sur nos ambulances!» C'était la monnaie de ce cri si connu des

émeutiers: «On assassine nos frères!» Voilà ce qu'il y eut de vrai dans

cette accusation.

Les insurgés, dans leur fuite, avaient abandonné un canon et deux

caissons sur le rond-point des Bergères. De jeunes voyous se glissèrent

jusqu'à la pièce de canon et finirent par l'emmener. Restaient les deux

caissons. Naturellement le Mont-Valérien tirait sur tout ce qui

s'avançait pour s'en approcher.

Il y avait beaucoup de blessés du côté de Nanterre, et il fallait passer

sur le rond-point des Bergères pour les aller prendre. Cinq voitures de

l'ambulance internationale se dirigèrent de ce côté. Arrivés aux

dernières maisons près du rond-point, les communards s'abritèrent

derrière les voitures pour s'approcher des caissons, et le Mont-Valérien

fit feu. Mais comme on était à peine à 1 kilomètre de la forteresse, et

que personne ne fut atteint, il est fort probable qu'on tirait à blanc,

sans obus, et comme avertissement. Les voitures revinrent sur leurs pas.

Je voulus tenter l'aventure; mais comme je n'avais pu obtenir des

communeux qu'ils me privassent de leur escorte, je reçus le même

accueil, et c'était tout naturel. Les voitures d'ambulances ne sont

point destinées à servir de passe-port en pareille circonstance.

Je n'insistai pas. Je me contentai de ramasser sur la route les débris

de la bousculade qui venait d'avoir lieu. Il n'y avait qu'un seul blessé

par coup de feu, les autres étaient des contusionnés et des écloppés,

tous plus ou moins ivres naturellement.

Il paraît que la peur est contagieuse. Mon cocher me déclara que je

pouvais lui chercher un successeur et qu'il ne remettrait plus les pieds

dans ces bagarres.

X

Le 5 avril, le fort d'Issy faisait un tel tapage, que je jugeai qu'il y

avait quelque chose à faire de ce côté. Pierre, mon fidèle cocher, se

tenait alors à peu près sur ses jambes et consentit à m'accompagner. Je

trouvai le fort dans un pitoyable état; les obus de Versailles

achevaient l'oeuvre des Prussiens. Les casernes effondrées ne pouvaient

guère être utilisées que pour servir d'abri aux voitures derrière ce qui

restait de leurs murailles. De rares gardes nationaux se tenaient près

la porte d'entrée, un peu moins menacée que le reste. Les autres étaient

dans les casemates; les batteries avaient leur service d'artillerie au

complet et ne laissaient pas refroidir leurs pièces, il faut leur rendre

cette justice.

C'était chose bien curieuse que les figures qui peuplaient ces ruines.

Quelles têtes! quelles physionomies! Comme le vice avait enluminé tous

ces visages, en attendant que le crime leur imprimât son dernier cachet!

C'étaient des hommes de Belleville. Si on les avait déshabillés de leurs

sordides vêtements, on n'aurait pas trouvé deux chemises pour cinq

hommes. Dans le nombre quelques figures honnêtes, effarouchées, amenées

là de force, faisaient tache sur le reste.

--J'te parie une chopine que je dégotte la maison qui est là-bas, à côté

du grand peuplier.

--J'parie que non.

--Ça y est, j'ai touché.

--Ma revanche! A mon tour!

--Ça va pour une chopine.

--J'ai mis dedans.

--Jouons la belle.

Total, quatre coups de canon pour une chopine. Quelles belles journées

ils passaient au fort d'Issy!

Un obus versaillais, en éclatant, jeta deux artilleurs à terre; l'un

était tué, l'autre avait la cuisse gauche fortement entamée.

--Allez chercher du monde pour enlever ces hommes, dis-je à un

artilleur.

Il alla à une casemate et revint un instant après.

--Y veulent pas venir.

J'allai à mon tour à la casemate. Si je leur avais dit: «Messieurs,

veuillez avoir l'obligeance de venir emporter vos camarades,» ils

m'auraient ri au nez. Je dus leur parler leur langage pour me faire

obéir.

--Ah çà! vous ne voulez pas venir relever vos camarades; eh bien! quand

on vous cassera la g..., qui est-ce qui vous ramassera?

Immédiatement j'eus plus d'hommes qu'il ne m'en fallait. Dix minutes

plus tard, j'en avais encore bien davantage. Il y eut un coup de

casemate, c'est-à-dire qu'un obus vint éclater dans leur terrier, ce qui

me donna assez de besogne, et tous s'empressèrent de déguerpir.

* * * * *

Il était curieux de constater les petits soins et les égards que

témoignaient les communeux aux chirurgiens.

--Major, ne passez pas par là; la place est dangereuse.--Major, venez

dans notre casemate; elle est plus sûre que les autres, etc.

Quand ils nous répondaient, leurs mains montaient jusqu'au képi, et nos

ordres étaient exécutés avec un empressement et une ponctualité qui

contrastaient fort avec la complète irrévérence qu'ils témoignaient à

leurs chefs. Chacun d'eux s'empressait pour nous servir d'aide, et ils

s'acquittaient de leur tâche avec beaucoup de zèle.

Je n'ai point l'intention, bien entendu, d'attribuer leur conduite à

notre égard à un sentiment des convenances ou à un respect de la

hiérarchie sociale. Pas le moins du monde; pour eux, c'était une affaire

d'intérêt. Ils se disaient: «Si on nous casse quelque chose, le major

est là; il faut donc avoir soin de lui et ne pas lui être désagréable;

sans quoi il pourrait bien nous planter là, et alors qui donc aurait

soin des fils de nos mères?»

Pendant que j'étais au fort, on vint m'avertir qu'un de mes confrères

venait d'être blessé au fond de cette espèce de ravin qui sépare les

forts d'Issy et de Vanves, là où le chemin de fer forme un énorme

remblai percé en bas d'une voûte où passe la route. Je me rendis près de

lui.

En revenant au fort, je fus témoin d'un splendide spectacle. J'étais sur

une hauteur dominant les accidents de terrain qui s'étendent jusqu'à

Clamart. Il faisait un temps magnifique, et la verdure, qui était encore

une nouveauté, fournissait au paysage des contrastes de tons pleins de

vigueur. A mes pieds, avait lieu un combat de tirailleurs très-animé.

Les tranchées, remplies de combattants, faisaient un feu nourri. Chaque

buisson, chaque butte de terre abritaient un ou plusieurs hommes. On

fuyait, on revenait à la charge, et de tous côtés des combats partiels

étaient engagés.

La grosse voix du canon se mêlait aux pétillements de la fusillade. A ma

gauche et un peu en arrière, une pièce de sept, sans épaulement et à

peine abritée par un mur, faisait un feu continu, auquel les Versaillais

ne daignaient pas répondre. Le principal servant de cette pièce était un

gamin d'une quinzaine d'années, qui se démenait comme un diable dans

cette fumée.

Puis un peu partout des arbres ébranchés, rompus, tordus par les

projectiles; des canons démontés, des affûts et des caissons brisés,

tous ces résidus des batailles étaient épars sur un sol fouillé par les

obus.

Je restai là une demi-heure, immobile, absorbé dans une contemplation

profonde, analysant ces terribles contrastes d'une nature splendide

dorée par le soleil et de cette oeuvre de destruction que les hommes

accomplissaient avec rage.

Quand je retrouvai Pierre, il n'était pas content; il paraît qu'un obus

était venu tuer deux chevaux auprès de sa voiture, et il prétendait que

nos blessés avaient un vif désir de gagner Paris.

En rentrant chez moi, un incident des plus prosaïques me donna une

émotion d'un autre genre. Ma famille contemplait avec horreur un

volumineux insecte grisâtre qui se prélassait sur mon dos. Il fut

immédiatement massacré, et je le regrette; j'aurais voulu le conserver,

embroché d'une épingle, comme un souvenir de ces bons communeux. Il

était d'une taille majestueuse; on comprenait que la longue existence de

ce malfaiteur s'était écoulée calme et paisible, et que jamais on

n'avait dérangé ses habitudes par d'indiscrètes perquisitions.

J'y pensai pendant huit jours, et, aussitôt qu'une démangeaison me

rappelait le monstre, je courais dans ma chambre et je m'empressais de

m'assurer si j'avais eu affaire à un misanthrope isolé, fuyant la

société de ses semblables, ou s'il avait émigré en famille.

Le 7 avril, Versailles attaqua le pont de Neuilly et s'en empara.

L'affaire fut très-meurtrière pour les communeux. Il ne fallait point

espérer passer par l'avenue de la Grande-Armée pour arriver sur le lieu

du combat. Je pris l'avenue du Roule, que je dus bien vite abandonner.

Il était deux heures, et jusqu'à cinq heures je fis d'inutiles

tentatives pour me rapprocher du pont.

Les routes transversales étaient aussi impraticables que les chemins

directs, les balles tombaient partout. Cela tenait à la nature des

clôtures des maisons du parc de Neuilly, qui sont entourées non par des

murs, mais par des grilles. Dans une rue, on n'a qu'à se méfier des deux

extrémités; sur les côtés, les maisons vous protégent. Mais, au milieu

de ces grillages, les projectiles arrivent de fort loin et de tous les

côtés.

Quand le feu se ralentissait, nous allions en avant; mais, quand il

reprenait son intensité, nous étions obligés de battre en retraite, et

Pierre ne se faisait pas prier pour cela.

Vers quatre heures, j'avais gagné, près de la Seine, l'extrémité du

boulevard Bineau. J'étais abrité derrière une maison et au repos. Trois

voitures de l'Internationale vinrent me rejoindre, et, en raison de

l'expérience puisée dans mes précédentes tentatives, on me chargea de

diriger l'expédition. Pendant une accalmie, nous prîmes le boulevard de

la Saussaie parallèle à la Seine, et qui conduit vers le pont. Nous

marchions à pied, près des voitures, lorsque, en arrivant aux rues qui

avoisinent le pont, une fusillade violente nous coupa la route; les

cochers de l'Internationale poussèrent en avant au galop pour échapper

aux balles qui nous arrivaient par le travers; ils tombèrent au beau

milieu des Versaillais, qui débouchaient sur ce point.

Les Versaillais ne faisaient, bien entendu, aucun mal aux ambulanciers

qui arrivaient au milieu d'eux, mais ils les utilisaient pour emmener

leurs blessés.

On ne manqua pas de clabauder encore ce jour-là que les troupes de

Versailles tiraient sur les ambulances; c'était bien sans le savoir, et

la Commune pouvait revendiquer au moins la moitié des projectiles.

J'avais arrêté ma voiture, et tous les ambulanciers de l'Internationale

qui étaient avec moi se trouvaient absolument coupés des leurs. Comme je

ne voulais point aller coucher à Versailles, malgré le désir que j'avais

d'être utile à nos braves soldats, je tournai bride, et cette fois

revins à Paris, par la porte des Ternes, absolument à vide de blessés.

Rentrer à vide après un combat qui a duré toute la journée, c'était

presque une honte; aussi, j'allai m'installer à la porte Maillot, dans

la maison d'un marchand de vin, qui faisait le coin de l'avenue de la

Grande-Armée et du boulevard Pereire. Au bout d'une demi-heure, grâce au

bombardement de la Porte-Maillot, qui était l'objectif des obus et des

boîtes à balles, j'avais de quoi remplir ma voiture, et je rentrai

définitivement et pour la dernière fois, car Pierre me signifia qu'il

n'avait plus aucune espèce de goût pour le métier d'ambulancier; et, le

lendemain, pour échapper à mes tentatives de séduction, il se sauvait à

la campagne de son maître avec le cheval et la voiture.

J'étais donc démonté de mes chevaux et de mes voitures. Je n'en cherchai

pas d'autres, car, je dois l'avouer, j'étais dégoûté des communeux, et

s'il est une façon stupide de risquer sa vie, c'est de la risquer pour

de pareilles gens.

Les caravanes d'un chirurgien d'ambulances pendant le siége de Paris et sous la commune · 第 16 / 19 题