Pendant le temps qui a séparé la paix avec la Prusse du régime de la
Commune, les ambulances furent en partie désorganisées. Le service de
bataille n'était plus nécessaire, et l'on pensait bien n'en avoir jamais
besoin. L'ouverture des hostilités de cette épouvantable guerre civile
vint presque nous surprendre.
Faut-il l'avouer? Nous n'y apportions plus les mêmes sentiments. Contre
la Prusse, nous étions entraînés par un élan patriotique qui nous
conduisait au secours de nos soldats. Les ambulanciers qui revenaient du
combat étaient tristes et mornes, même après le succès. Sous la Commune,
les visages étaient indifférents; on y allait par habitude, un peu par
curiosité, mais sans entrain.
Je dis par curiosité; c'est qu'en effet l'aspect d'une bataille est une
chose terrible et grandiose qui attire et entraîne comme les grands
spectacles de la nature qu'on est rarement appelé à contempler plusieurs
fois.
Il faut bien le dire aussi: dans la guerre de la Commune, si le terrible
formait le fond du tableau, souvent surgissaient des incidents où le
burlesque jouait un rôle important.
Comme dans les pièces de théâtre, le drame avait son comique.
* * * * *
Si l'intendance de l'armée régulière laissait à désirer dans la guerre
contre la Prusse, l'intendance de la Commune était bien autrement
incapable de rendre des services.
Je suis persuadé que ces gens-là se préoccupaient surtout du profit
personnel qu'ils pouvaient faire dans leur nouvelle situation, aussi
tout allait à la diable et chacun tirait de son côté.
Les frères May tenaient le sceptre de l'intendance, et l'aîné eut un mot
qui peint bien toute cette bande.
Un de mes amis a un fils qui, pendant le siége contre la Prusse, a fait
son devoir dans la mobile. Il y avait attrapé des rhumatismes assez
sérieux, il chercha à les utiliser pour ne pas servir sous la Commune.
Mon ami connaissait May; il fut le trouver et le pria d'employer son
fils dans les bureaux de l'intendance, lui exposant que son état de
santé ne lui permettait pas de faire un service plus actif.
--Votre fils est devenu malade en servant contre les Prussiens? C'est
bien fait pour lui. Qu'est-ce qu'il allait f... là?
* * * * *
Quand je voulus reprendre mes caravanes sous la Commune, je me trouvai
démonté. Pierre, mon fidèle cocher, qui avait échappé à toutes les
mauvaises chances de nos expéditions contre la Prusse, avait eu la
maladresse de se faire écraser bourgeoisement par un omnibus qui lui
avait fêlé la tête et brisé une côte. Il était encore trop souffrant
pour m'accompagner. Je n'avais plus que le cocher de M. Chevet, qui me
conduisit dans la voiture Kerckoff que je montais ordinairement.
La première fois que je sortis, c'était à l'affaire du rond-point des
Bergères, là où les gardes nationaux ont si bien marché pour aller au
feu, et ont tant couru pour en revenir. Ce fut dans cette journée que
Flourens eut l'intelligence de se faire tuer. Quelle jolie débandade que
cette première sortie des Communeux contre les Versaillais! Le
Mont-Valérien tirait dessus sans leur faire grand mal; mais je crois
qu'ils devançaient les obus à la course. C'était à se tordre de rire, de
voir quels jarrets la peur donnait à ces ivrognes. Ils fuyaient, se
heurtant, se bousculant, cahotant les uns sur les autres, jetant leurs
armes pour mieux détaler. Je me souviens surtout d'un lieutenant saoûl
et d'un sous-lieutenant tous deux aussi ivres l'un que l'autre, et qui
trouvaient le moyen de courir, même quand ils roulaient par terre.
Toute la bande s'enfuit jusqu'à Paris; les plus braves cependant
s'arrêtèrent à Neuilly. Je ne sais plus le numéro de leurs bataillons;
mais je les avais baptisés le bataillon des bidons vides. En effet,
leurs bidons ressemblaient à ceux des Danaïdes, il n'y avait jamais rien
dedans; les bouchons, reconnus absolument inutiles, étaient même
supprimés.
On se fait à tout, et l'habitude vient peut-être encore plus vite pour
le danger que pour le reste. Ces hommes qui avaient fui, en proie à une
terrible panique, finirent par s'habituer au feu, et montrèrent plus
tard un courage qui a rendu cette abominable guerre si meurtrière.
C'est ce jour-là qu'on cria pour la première fois: «Les Versaillais
tirent sur nos ambulances!» C'était la monnaie de ce cri si connu des
émeutiers: «On assassine nos frères!» Voilà ce qu'il y eut de vrai dans
cette accusation.
Les insurgés, dans leur fuite, avaient abandonné un canon et deux
caissons sur le rond-point des Bergères. De jeunes voyous se glissèrent
jusqu'à la pièce de canon et finirent par l'emmener. Restaient les deux
caissons. Naturellement le Mont-Valérien tirait sur tout ce qui
s'avançait pour s'en approcher.
Il y avait beaucoup de blessés du côté de Nanterre, et il fallait passer
sur le rond-point des Bergères pour les aller prendre. Cinq voitures de
l'ambulance internationale se dirigèrent de ce côté. Arrivés aux
dernières maisons près du rond-point, les communards s'abritèrent
derrière les voitures pour s'approcher des caissons, et le Mont-Valérien
fit feu. Mais comme on était à peine à 1 kilomètre de la forteresse, et
que personne ne fut atteint, il est fort probable qu'on tirait à blanc,
sans obus, et comme avertissement. Les voitures revinrent sur leurs pas.
Je voulus tenter l'aventure; mais comme je n'avais pu obtenir des
communeux qu'ils me privassent de leur escorte, je reçus le même
accueil, et c'était tout naturel. Les voitures d'ambulances ne sont
point destinées à servir de passe-port en pareille circonstance.
Je n'insistai pas. Je me contentai de ramasser sur la route les débris
de la bousculade qui venait d'avoir lieu. Il n'y avait qu'un seul blessé
par coup de feu, les autres étaient des contusionnés et des écloppés,
tous plus ou moins ivres naturellement.
Il paraît que la peur est contagieuse. Mon cocher me déclara que je
pouvais lui chercher un successeur et qu'il ne remettrait plus les pieds
dans ces bagarres.
X
Le 5 avril, le fort d'Issy faisait un tel tapage, que je jugeai qu'il y
avait quelque chose à faire de ce côté. Pierre, mon fidèle cocher, se
tenait alors à peu près sur ses jambes et consentit à m'accompagner. Je
trouvai le fort dans un pitoyable état; les obus de Versailles
achevaient l'oeuvre des Prussiens. Les casernes effondrées ne pouvaient
guère être utilisées que pour servir d'abri aux voitures derrière ce qui
restait de leurs murailles. De rares gardes nationaux se tenaient près
la porte d'entrée, un peu moins menacée que le reste. Les autres étaient
dans les casemates; les batteries avaient leur service d'artillerie au
complet et ne laissaient pas refroidir leurs pièces, il faut leur rendre
cette justice.
C'était chose bien curieuse que les figures qui peuplaient ces ruines.
Quelles têtes! quelles physionomies! Comme le vice avait enluminé tous
ces visages, en attendant que le crime leur imprimât son dernier cachet!
C'étaient des hommes de Belleville. Si on les avait déshabillés de leurs
sordides vêtements, on n'aurait pas trouvé deux chemises pour cinq
hommes. Dans le nombre quelques figures honnêtes, effarouchées, amenées
là de force, faisaient tache sur le reste.
--J'te parie une chopine que je dégotte la maison qui est là-bas, à côté
du grand peuplier.
--J'parie que non.
--Ça y est, j'ai touché.
--Ma revanche! A mon tour!
--Ça va pour une chopine.
--J'ai mis dedans.
--Jouons la belle.
Total, quatre coups de canon pour une chopine. Quelles belles journées
ils passaient au fort d'Issy!
Un obus versaillais, en éclatant, jeta deux artilleurs à terre; l'un
était tué, l'autre avait la cuisse gauche fortement entamée.
--Allez chercher du monde pour enlever ces hommes, dis-je à un
artilleur.
Il alla à une casemate et revint un instant après.
--Y veulent pas venir.
J'allai à mon tour à la casemate. Si je leur avais dit: «Messieurs,
veuillez avoir l'obligeance de venir emporter vos camarades,» ils
m'auraient ri au nez. Je dus leur parler leur langage pour me faire
obéir.
--Ah çà! vous ne voulez pas venir relever vos camarades; eh bien! quand
on vous cassera la g..., qui est-ce qui vous ramassera?
Immédiatement j'eus plus d'hommes qu'il ne m'en fallait. Dix minutes
plus tard, j'en avais encore bien davantage. Il y eut un coup de
casemate, c'est-à-dire qu'un obus vint éclater dans leur terrier, ce qui
me donna assez de besogne, et tous s'empressèrent de déguerpir.
* * * * *
Il était curieux de constater les petits soins et les égards que
témoignaient les communeux aux chirurgiens.
--Major, ne passez pas par là; la place est dangereuse.--Major, venez
dans notre casemate; elle est plus sûre que les autres, etc.
Quand ils nous répondaient, leurs mains montaient jusqu'au képi, et nos
ordres étaient exécutés avec un empressement et une ponctualité qui
contrastaient fort avec la complète irrévérence qu'ils témoignaient à
leurs chefs. Chacun d'eux s'empressait pour nous servir d'aide, et ils
s'acquittaient de leur tâche avec beaucoup de zèle.
Je n'ai point l'intention, bien entendu, d'attribuer leur conduite à
notre égard à un sentiment des convenances ou à un respect de la
hiérarchie sociale. Pas le moins du monde; pour eux, c'était une affaire
d'intérêt. Ils se disaient: «Si on nous casse quelque chose, le major
est là; il faut donc avoir soin de lui et ne pas lui être désagréable;
sans quoi il pourrait bien nous planter là, et alors qui donc aurait
soin des fils de nos mères?»
Pendant que j'étais au fort, on vint m'avertir qu'un de mes confrères
venait d'être blessé au fond de cette espèce de ravin qui sépare les
forts d'Issy et de Vanves, là où le chemin de fer forme un énorme
remblai percé en bas d'une voûte où passe la route. Je me rendis près de
lui.
En revenant au fort, je fus témoin d'un splendide spectacle. J'étais sur
une hauteur dominant les accidents de terrain qui s'étendent jusqu'à
Clamart. Il faisait un temps magnifique, et la verdure, qui était encore
une nouveauté, fournissait au paysage des contrastes de tons pleins de
vigueur. A mes pieds, avait lieu un combat de tirailleurs très-animé.
Les tranchées, remplies de combattants, faisaient un feu nourri. Chaque
buisson, chaque butte de terre abritaient un ou plusieurs hommes. On
fuyait, on revenait à la charge, et de tous côtés des combats partiels
étaient engagés.
La grosse voix du canon se mêlait aux pétillements de la fusillade. A ma
gauche et un peu en arrière, une pièce de sept, sans épaulement et à
peine abritée par un mur, faisait un feu continu, auquel les Versaillais
ne daignaient pas répondre. Le principal servant de cette pièce était un
gamin d'une quinzaine d'années, qui se démenait comme un diable dans
cette fumée.
Puis un peu partout des arbres ébranchés, rompus, tordus par les
projectiles; des canons démontés, des affûts et des caissons brisés,
tous ces résidus des batailles étaient épars sur un sol fouillé par les
obus.
Je restai là une demi-heure, immobile, absorbé dans une contemplation
profonde, analysant ces terribles contrastes d'une nature splendide
dorée par le soleil et de cette oeuvre de destruction que les hommes
accomplissaient avec rage.
Quand je retrouvai Pierre, il n'était pas content; il paraît qu'un obus
était venu tuer deux chevaux auprès de sa voiture, et il prétendait que
nos blessés avaient un vif désir de gagner Paris.
En rentrant chez moi, un incident des plus prosaïques me donna une
émotion d'un autre genre. Ma famille contemplait avec horreur un
volumineux insecte grisâtre qui se prélassait sur mon dos. Il fut
immédiatement massacré, et je le regrette; j'aurais voulu le conserver,
embroché d'une épingle, comme un souvenir de ces bons communeux. Il
était d'une taille majestueuse; on comprenait que la longue existence de
ce malfaiteur s'était écoulée calme et paisible, et que jamais on
n'avait dérangé ses habitudes par d'indiscrètes perquisitions.
J'y pensai pendant huit jours, et, aussitôt qu'une démangeaison me
rappelait le monstre, je courais dans ma chambre et je m'empressais de
m'assurer si j'avais eu affaire à un misanthrope isolé, fuyant la
société de ses semblables, ou s'il avait émigré en famille.
Le 7 avril, Versailles attaqua le pont de Neuilly et s'en empara.
L'affaire fut très-meurtrière pour les communeux. Il ne fallait point
espérer passer par l'avenue de la Grande-Armée pour arriver sur le lieu
du combat. Je pris l'avenue du Roule, que je dus bien vite abandonner.
Il était deux heures, et jusqu'à cinq heures je fis d'inutiles
tentatives pour me rapprocher du pont.
Les routes transversales étaient aussi impraticables que les chemins
directs, les balles tombaient partout. Cela tenait à la nature des
clôtures des maisons du parc de Neuilly, qui sont entourées non par des
murs, mais par des grilles. Dans une rue, on n'a qu'à se méfier des deux
extrémités; sur les côtés, les maisons vous protégent. Mais, au milieu
de ces grillages, les projectiles arrivent de fort loin et de tous les
côtés.
Quand le feu se ralentissait, nous allions en avant; mais, quand il
reprenait son intensité, nous étions obligés de battre en retraite, et
Pierre ne se faisait pas prier pour cela.
Vers quatre heures, j'avais gagné, près de la Seine, l'extrémité du
boulevard Bineau. J'étais abrité derrière une maison et au repos. Trois
voitures de l'Internationale vinrent me rejoindre, et, en raison de
l'expérience puisée dans mes précédentes tentatives, on me chargea de
diriger l'expédition. Pendant une accalmie, nous prîmes le boulevard de
la Saussaie parallèle à la Seine, et qui conduit vers le pont. Nous
marchions à pied, près des voitures, lorsque, en arrivant aux rues qui
avoisinent le pont, une fusillade violente nous coupa la route; les
cochers de l'Internationale poussèrent en avant au galop pour échapper
aux balles qui nous arrivaient par le travers; ils tombèrent au beau
milieu des Versaillais, qui débouchaient sur ce point.
Les Versaillais ne faisaient, bien entendu, aucun mal aux ambulanciers
qui arrivaient au milieu d'eux, mais ils les utilisaient pour emmener
leurs blessés.
On ne manqua pas de clabauder encore ce jour-là que les troupes de
Versailles tiraient sur les ambulances; c'était bien sans le savoir, et
la Commune pouvait revendiquer au moins la moitié des projectiles.
J'avais arrêté ma voiture, et tous les ambulanciers de l'Internationale
qui étaient avec moi se trouvaient absolument coupés des leurs. Comme je
ne voulais point aller coucher à Versailles, malgré le désir que j'avais
d'être utile à nos braves soldats, je tournai bride, et cette fois
revins à Paris, par la porte des Ternes, absolument à vide de blessés.
Rentrer à vide après un combat qui a duré toute la journée, c'était
presque une honte; aussi, j'allai m'installer à la porte Maillot, dans
la maison d'un marchand de vin, qui faisait le coin de l'avenue de la
Grande-Armée et du boulevard Pereire. Au bout d'une demi-heure, grâce au
bombardement de la Porte-Maillot, qui était l'objectif des obus et des
boîtes à balles, j'avais de quoi remplir ma voiture, et je rentrai
définitivement et pour la dernière fois, car Pierre me signifia qu'il
n'avait plus aucune espèce de goût pour le métier d'ambulancier; et, le
lendemain, pour échapper à mes tentatives de séduction, il se sauvait à
la campagne de son maître avec le cheval et la voiture.
J'étais donc démonté de mes chevaux et de mes voitures. Je n'en cherchai
pas d'autres, car, je dois l'avouer, j'étais dégoûté des communeux, et
s'il est une façon stupide de risquer sa vie, c'est de la risquer pour
de pareilles gens.