Le mercredi matin 24 mai, un de mes ambulanciers, M. Raulin, était sur
la porte vers six heures, lorsque passe un grand vieillard, la barbe
grise, l'oeil creux, sans uniforme, et portant le képi fédéré.
--Vous ne vous attendiez pas à celle-là, dit-il avec un sourire, en
montrant les Tuileries qui flambaient.
--Ma foi, non, répond l'ambulancier; je n'aurais jamais cru la Commune
aussi canaille.
--Aussi canaille! Ah! c'est comme cela, vous allez avoir de mes
nouvelles.
On me prévient de ce qui vient de se passer. Je cours après ce vieux
sauvage qui retournait à grands pas du côté de l'Hôtel de Ville, et je
cherche à savoir ce qu'il appelle «de ses nouvelles.»
--Citoyen, un de vos hommes vient de traiter la Commune de canaille.
Voici ma carte,--il me montra une grande carte verte qui lui conférait
un grade que je ne me donnai pas la peine de constater;--je vais à
l'Hôtel de Ville, et dans une demi-heure votre maison flambera.
Décidément, j'étais prédestiné à l'auto-da-fé.
--C'est impossible qu'il vous ait dit une pareille chose, vous aurez mal
entendu. C'est un bon citoyen, incapable de dire du mal de la Commune.
--J'ai parfaitement entendu, vous êtes des réactionnaires, et on va
faire votre affaire.
--Vous ne savez pas ce que vous dites, nous sommes des ambulanciers, et
on ne brûle pas une ambulance.--Et je recommençai pour lui mon discours
de la veille; c'était de l'éloquence absolument perdue.
--Je me fiche pas mal des ambulances! dans une demi-heure vous
flamberez, voilà mon dernier mot.
Je déployai toutes mes séductions pour apaiser cet atroce vieillard, et
c'était difficile, car il appartenait à la catégorie des fanatiques.
Après de longs et inutiles pourparlers, je lui dis:
--Sur l'honneur, avez-vous entendu le propos que vous attribuez à mon
ambulancier?
--Sur l'honneur, je l'ai entendu.
Quelle belle garantie pour moi que l'honneur de ce vieux misérable! Du
reste j'étais bien sûr de sa véracité.
--Alors c'est un traître qui m'a trompé, il faut qu'il soit puni;
fusillons-le.
--A la bonne heure, vous êtes un vrai citoyen, nous pouvons nous
entendre; fusillons-le.--Et son oeil gris éteignit ses flammes.
--C'est entendu, il faut le fusiller, mais pas tout de suite, quand tout
sera fini; vous comprenez que j'en ai besoin pour soigner mes blessés.
La contestation recommença de plus belle, et j'eus toutes les peines du
monde à obtenir un sursis de vingt-quatre heures. Il l'accorda enfin,
c'est tout ce que je demandais, car je me disais tout bas: Mon bon ami,
dans vingt-quatre heures, ce n'est plus vous qui fusillerez, ce sera
nous.
Du reste, mon parti était pris; si je n'avais pas pu le dompter, je
l'aurais fait entrer chez moi pour exécuter la sentence, je fermais la
porte, et il y a gros à parier qu'elle ne se serait jamais ouverte pour
lui. Avant tout, je voulais sauver moi et les miens.
Pendant cette algarade, je constatai que le piquet que j'avais fait
placer pour garder la maison voisine, avait disparu. Les troupes étaient
changées. J'allai trouver un capitaine pour lui demander mon piquet, lui
disant les motifs qui nécessitaient sa présence.
--Eh bien, quand on brûlerait la maison, voilà-t-il pas! Vous aurez de
la chance si on ne brûle pas tout le quartier. _Vous vous êtes si bien
conduits dans l'arrondissement!_
Je trouvai épique la réponse de ce malfaiteur estimant que c'étaient les
honnêtes gens qui se conduisaient mal.
--Très-bien, si vous trouvez bon de brûler vos blessés, je n'ai rien à
dire, c'est votre affaire et je ne m'en mêle plus.
La porte de la maison menacée était ouverte, la concierge me dit que les
insurgés s'occupaient à la piller; j'étais consterné. Les laisser faire
me semblait extrêmement dangereux, car depuis la veille l'incendie était
passé dans leurs habitudes, et ils auraient mis le feu en se retirant;
les faire déguerpir me paraissait assez difficile, je n'avais plus mon
escorte de la veille pour me protéger, et ce jour-là les fusils
partaient seuls, surtout quand on devenait gênant ou indiscret. Je
montai l'escalier et trouvai les misérables en train de faire des
paquets des objets à leur convenance. Je pris un air très-affairé et me
mis à crier aux différents étages:
--Allons, citoyens, ce n'est pas notre place ici; les Versaillais
arrivent. Descendons, vos frères vous attendent... etc.
Et je descendis l'escalier suivi de toute la bande, que l'annonce des
Versaillais impressionnait désagréablement. Je tenais la rampe, le
menton sur l'épaule, regardant en arrière si quelque canon de fusil
n'était point braqué sur moi. Enfin, lorsque j'eus gagné la rue sain et
sauf et que j'eus fermé la porte, je poussai un gros soupir de
satisfaction et de soulagement. Mon stratagème avait réussi, c'était un
grand danger d'évité.
La plupart de ces bandits emportaient leur butin, et pas un n'eut
l'idée, bien entendu, de demander à être fouillé.
Une heure après, une fusillade intense se fit entendre en face de la
maison. Les barricades étaient occupées et fonctionnaient avec un tapage
infernal.
Tout à coup survient une panique, on frappe à la porte, et je vois
apparaître l'homme au pillage de la veille, dont je savais alors le nom:
Michel, du 12e bataillon, demeurant rue Saint-Germain-l'Auxerrois. Je
savais également alors qu'il avait appartenu comme commis au magasin de
confection.
--On bat en retraite, cachez-moi.
--Je n'admets pas ici d'hommes armés non blessés; vous avez le temps
encore de vous sauver ailleurs, partez. Cependant je vous permets de
revenir avec une balle dans le ventre.
Et je le mis à la porte.
--Mais vous ne voyez donc pas, dit-il en s'en allant, que tout brûle?
Alors un spectacle terrible s'offrit à mes yeux. La maison qui fait face
à la mienne, le nº 79, commençait à brûler; les flammes sortaient en
hautes gerbes par les neuf fenêtres du premier. Or, comme il était
défendu sous peine de mort de lancer un seau d'eau sur le feu, nous
calculions combien de temps, à peu près, il faudrait à cette
maison,--occupée par un grand magasin de parfumerie et par une maison de
deuil,--pour flamber du haut en bas et pour nous jeter sa fournaise en
s'écroulant sur nous.
Il paraît que le truc du coup de fusil tiré par les fenêtres a du bon,
car c'est encore le prétexte qui fut invoqué dans ce cas. Peut-être que
l'homme au papier, qui tenait si fort à nous brûler la veille, avait
voulu utiliser son ordre de la Commune.
Voici comment les choses se passèrent après la comédie du coup de fusil.
Ils pénétrèrent dans la maison en enfonçant la porte, et montèrent au
premier chez un banquier. Ils signifièrent au peu de locataires qui
restaient de sortir de suite sans prendre la peine de rien emporter,
parce que la maison allait être brûlée.
Ils étaient, m'a-t-on dit, trois gredins; l'un gardait la porte en bas,
les deux autres accomplissaient leur sinistre besogne.
L'un d'eux amassait, au milieu des meubles, les papiers du banquier,
disposait méthodiquement ces éléments de combustion et plaçait dessous
une allumette. Pendant ce temps, l'autre écoutait avec une parfaite
indifférence les supplications des locataires affolés qui le
conjuraient, à genoux, de ne pas les ruiner. Pour toute consolation, il
leur disait: «Si dans cinq minutes vous n'êtes pas partis, l'escalier
sera en feu et vous grillerez tous.»
Il y avait dans la maison une jeune fille phthisique et presque
mourante, mademoiselle D..., qui ne pouvait quitter son lit; sa mère
poussait des cris déchirants.
--Mais ma fille ne vous a rien fait, vous ne pouvez pas cependant la
brûler vive.
--Je n'y puis rien, il faut que la maison soit brûlée; cependant il est
possible que je sauve la fille, mais à la condition que vous me jurerez
que, si je suis pris, vous me ferez obtenir ma grâce pour vous avoir
rendu ce service.
Stupide brute, qui croit mériter sa grâce parce qu'il s'arrête à son
onzième crime au lieu de compléter la douzaine!
La mère jura, bien entendu, et le misérable partit avec la jeune fille
sur son dos, et il exigea que la soeur de la mourante montât la garde,
armée de son fusil, à la porte de la rue jusqu'à son retour.
Nous recueillîmes deux des victimes dans notre ambulance. Leur fortune
était contenue dans un mouchoir noué par les coins. Les autres
n'emportaient que les vêtements qui les couvraient.
Nous étions réunis dans la cour, devisant assez tristement en attendant
le moment où l'incendie nous obligerait à nous enfuir par les toits, car
par la rue il n'y fallait pas songer: elle était sillonnée par un
véritable ouragan de projectiles. Les balles, les obus, les boulets
sifflaient, éclataient avec un tapage infernal, heurtaient la porte,
crevaient les devantures des magasins, en brisaient les glaces, et cela
depuis huit heures du matin jusqu'à cinq heures du soir.
Nous écoutions cette tempête avec une véritable indifférence; une seule
chose nous préoccupait: le feu, car non-seulement nous perdions beaucoup
ou même tout par le feu, mais encore il nous fallait exécuter, avec nos
femmes et nos enfants, un voyage à travers les toits. Et, malgré les
explorations auxquelles nous, les hommes, nous nous étions préalablement
livrés, je n'avais vu bien nettement que les dangers du voyage aérien,
mais je n'en connaissais véritablement pas l'issue. La seule possible,
était une étroite croisée fermée de deux gros barreaux de fer, et nous
manquions d'outils pour les faire sauter. Et encore après avoir réussi à
ouvrir cette voie, nous ne savions pas du tout où elle aboutissait. Tout
le monde avait fui ou se cachait dans les caves.
Chacun de nous avait fait son petit sac contenant ses valeurs et ses
objets précieux. Chacun était prêt à se l'attacher aux flancs, à quitter
pour toujours son foyer, et à courir sur les toits vers l'inconnu.
Il y a quelque chose de bien profondément mélancolique dans le dernier
regard qu'on jette sur les meubles auxquels on dit adieu. A chacun d'eux
se rattache un souvenir, une habitude. On les considère en quelque sorte
comme des membres de la famille, et l'argent ne peut remplacer les
souvenirs.
De temps en temps, l'un de nous montait dans la maison pour surveiller
les progrès de l'incendie. On s'approchait des fenêtres en rampant sur
les parquets, de peur d'être aperçu des fédérés. J'avais assez de la
farce du coup de fusil tiré des fenêtres, je voulais en éviter la
troisième édition.
Le feu gagnait toujours; la maison n'était qu'un immense brasier,
alimenté par les pommades et les essences du parfumeur, et qui nous
rôtissait à travers la rue.
Comme si nous n'avions pas eu assez de sujets de crainte, nous
constations, à droite et à gauche de notre maison, d'énormes panaches de
fumée colorée qui annonçaient d'autres incendies, et, comme il nous
était impossible de sortir pour nous assurer du point précis où ils
étaient allumés, nous redoutions d'être pris entre trois feux.
Enfin, un cri retentit: Vive la ligne! Je ne sais si vous avez jamais
fait partie d'un groupe de naufragés; mais, dans ce cas, rappelez-vous
la sensation que vous avez ressentie au cri de: Terre! quand vous avez
vu le rivage. C'est exactement avec le même bonheur que nous entendîmes:
Vive la ligne! car c'était pour nous le salut, c'était l'extinction de
l'incendie, c'était la mort de la Commune, c'était surtout la revanche.