Laissons pour un instant dans l'ombre le côté lugubre des ambulances; en
cherchant un peu, nous trouverons dans ce sombre tableau quelques rayons
de gaieté.
On ne fait jamais en France un vain appel aux sentiments d'humanité;
aussi les ambulances furent créées sous l'influence d'une véritable
explosion de sentiments généreux. Cependant, si l'immense majorité des
gens qui en firent partie se laissèrent guider par un pur entraînement
du coeur, il faut bien avouer que certains _faiseurs_ exploitèrent la
situation dans un but tout personnel et placèrent leur dévouement à de
gros intérêts. J'ajouterai même que les plus ardents à la réclame ne
furent pas toujours les plus empressés quand il fallut payer de sa
personne.
On dit que les médecins se dévorent volontiers entre eux; il est
possible que cela soit un peu vrai; dans tous les cas, nous ne voulons
pas que le public assiste à ces repas de famille, et nous gardons pour
le huis clos nos exécutions. Ce n'est donc point ici que j'administrerai
à quelques confrères (heureusement d'excessivement rares exceptions) la
volée de bois vert qu'ils méritent pour avoir tiré deux moutures de leur
sac d'ambulance. Je la réserve pour une autre occasion. Je me
contenterai de chercher ailleurs le sujet de mes esquisses.
Enfin, chez quelques ambulanciers, le sentiment humanitaire fut escorté
d'un besoin de paraître si tapageur, d'une soif de vanité si ardente,
que la reconnaissance publique ne leur doit plus grand'chose; ils se
sont payés sur l'admiration de la foule.
Pendant la guerre, de très-dignes serviteurs de Dieu ont, dans les rangs
de nos soldats, rempli le rôle d'aumôniers avec un courage, une
abnégation, une modestie qu'on ne saurait trop louer et qui leur ont
mérité le respect de tous. Cependant, parmi eux, il en est un qui a
trouvé le moyen d'horripiler, d'agacer jusqu'à l'exaspération tout ce
qui a porté la croix des ambulances. C'est l'abbé Bauër; jamais on ne
vit pareil appétit de réclame et de vaniteux tintamarre; ce n'était plus
de l'appétit, mais une véritable _fringale_.
L'abbé Bauër n'est point le seul qui ait frisé le ridicule à force
d'exhiber sa personne sous forme d'ambulancier. Il y avait quelques
autres cavalcadeurs; de jolis petits jeunes gens, montant de jolis
petits chevaux, et qui auraient fait meilleure figure dans les rangs
d'un escadron en bataille qu'à passer leur temps à caracoler le long des
routes et sur les boulevards.
Je me rappelle surtout l'un d'eux, que j'ai rencontré plusieurs fois,
escortant des voitures d'ambulances qui auraient fort bien pu se passer
de son escorte. Il s'était composé un costume de fantaisie très-coquet;
son cheval me paraissait avoir reçu une singulière éducation. Quand il
rencontrait un tas de boue, il s'y roulait immédiatement les quatre fers
en l'air. Son cavalier semblait très au fait de cette habitude; il
mettait lestement pied à terre et remontait froidement sur sa bête quand
elle avait fini sa cabriole. Le soir, la bête avait déteint sur le
cavalier, et ils se trouvaient l'un et l'autre recouverts d'une couche
de boue parfaitement régulière, mais d'un effet désagréable à l'oeil.
Un jour je me suis rencontré avec le comte de Montemerli; celui-là était
un ambulancier sérieux et convaincu. On voyait qu'il avait à coeur de
payer à la France la dette de reconnaissance contractée envers nous par
l'Italie. Je crois bien qu'il a dû fournir un à-compte d'au moins trois
francs de reconnaissance sur cette dette d'un milliard. C'est toujours
cela. Il ne faut pas décourager les Italiens qui veulent du bien à la
France: ils sont tellement nos obligés qu'ils nous détestent de tout
leur coeur.
M. de Montemerli était un ambulancier un peu rageur, mais d'aspect
sentencieux. Il montait un cheval qui semblait aussi pénétré que son
maître de l'importance de sa mission.
Nos relations ont été très-courtes, mais parfaitement désagréables.
J'avais coupé ses voitures, qui ne marchaient pas assez vite pour moi;
il était furieux d'une pareille audace, et il voulait à toute force
connaître mon nom pour s'en plaindre à son ami Trochu.
--Ah M. Trochu est votre ami!... Alors veuillez donc en même temps lui
dire de ma part que... etc.
J'ignore s'il a fait ma commission, mais dans ce cas je crois qu'il a dû
être assez mal reçu.
Ce brave Italien le prit de si haut qu'en lui remettant ma carte, j'eus
la douleur de l'envoyer un peu promener. Il est certain que ma présence,
là où on fabriquait des blessés, était infiniment plus urgente que la
sienne. Si j'avais suivi la file des équipages (il y en avait trois ou
quatre cents), je serais arrivé le lendemain, tandis qu'en marchant à ma
fantaisie, mes voitures arrivèrent en même temps que la tête de file.
J'ai lu pendant le siége et la Commune des récits de certains
ambulanciers qui m'auraient fait frissonner pour leurs précieuses
personnes, si je n'avais parfaitement su que, dans l'histoire de leurs
dangers, il y avait quatre-vingt-quinze pour cent de roman.
Les obus éclataient si souvent à leurs pieds, que j'étais tout surpris
qu'ils n'en trouvassent pas de temps en temps quelques éclats dans leurs
poches. Les balles sifflaient tout le jour autour de leur tête; leur
cheval fougueux les avait entraînés jusqu'auprès des Prussiens; ils
avaient été presque faits prisonniers, etc.
Il fallait véritablement qu'ils fussent protégés par un charme pour
échapper chaque jour à d'aussi terribles dangers, car ils n'attrapaient
même pas une bronchite.
Ces ambulanciers vantards étaient heureusement fort peu nombreux, mais
ils faisaient un tel bruit qu'on les croyait une légion. Si la guerre
avait duré plus longtemps, ils auraient fini par rendre les ambulances
tout à fait ridicules.
Eh! messieurs, si vous trouvez que la bataille est un lieu trop
dangereux, que la température y est trop élevée pour votre constitution,
qui vous force à y aller? Restez chez vous et ne nous étourdissez pas de
vos vantardises; si vous jugez que le danger n'est pas plus grand qu'il
ne faut, faites votre devoir simplement, tranquillement, et sans crier
vos prétendus exploits du haut de votre tête.
La vérité, c'est que l'ambulancier est infiniment moins exposé que nos
soldats, qui ne se prétendent pas des héros parce qu'ils ont vu le feu.
Sur les points les plus dangereux, on est encore protégé en général par
une ligne de combattants qui servent d'écran.
On peut évidemment se trouver sur la route de quelque projectile qui se
trompe d'adresse, comme cela est arrivé à un de mes confrères, dont la
tête fut broyée par un obus, à Bagneux; mais ce sont là de rares
exceptions. Évidemment, on a plus de chances de mortalité qu'en restant
dans son lit, et on ne va pas là pour cueillir des noisettes. Mais, en
résumé, le danger est moins grand qu'on pourrait le croire. Je sais que,
pour mon compte, j'ai assisté à presque toutes les affaires, depuis le
combat de Bagneux le 13 octobre jusqu'à la fin de la guerre, sans
compter mes expéditions sous la Commune. Je n'ai, dans aucun cas, laissé
aucune voiture d'ambulance s'avancer plus loin que les miennes, et le
général Favé pourrait dire où elles étaient lorsque je l'ai pansé et
ramené à Paris, le jour où il a été blessé. Cependant, je le déclare, je
n'ai jamais sciemment couru un seul danger assez grand pour qu'il mérite
la peine d'être raconté.
Pourtant, un jour j'aurais bien pu brûler une chandelle sur l'autel de
la chance; c'était pendant le bombardement. J'allais au Moulin-Saquet
voir s'il n'y avait pas quelques blessés. J'avais descendu cette longue
et rude pente qui constitue l'unique rue de Villejuif. Il tombait une
petite pluie fine, il n'y avait pas un seul homme dans la rue, les
sentinelles étaient sous les portes aussi bien que les chefs et les
soldats.
Arrivé au bas de la côte et avant de m'engager dans le mauvais chemin
qui conduit de Villejuif au Moulin-Saquet, je demandai à un officier
s'il y avait quelque affaire de ce côté, et si la redoute contenait des
blessés. Sa réponse fut négative.
--Vous avez donc bien peur de la pluie, que personne par ici ne met le
nez hors des portes?
--Ce n'est pas la pluie qui nous gêne.
--Eh! quoi donc, alors?
--C'est que les Prussiens ont une batterie directement en face de la
rue, qui leur sert d'enfilade pour tirer sur Paris. Alors, vous
comprenez, les obus qui passent nous enlèvent nos hommes, et c'est pour
cela que nous les obligeons à ne pas sortir.
--Mais je n'ai pas entendu un seul coup.
--Vous avez de la chance. Après cela il est possible qu'ils soient en
train de déjeuner.
--Alors vous pensez qu'il n'est pas prudent d'attendre qu'ils aient pris
leur café?
--Je ne vous y engage pas.
Je regardai le nez de maître Pierre; ce thermomètre si sensible
marquait: tempête, et nous reprîmes au grand galop le chemin de Paris.
Quand la batterie prussienne recommença son tir, nous étions hors
d'atteinte. En réalité, nous n'avions couru aucun danger, puisque les
Prussiens déjeunaient. Dix minutes plus tard, il n'en eût pas été tout à
fait de même, et en tenant compte de la persistance que ces nobles
ennemis mettaient à tirer sur nos hôpitaux, pendant le bombardement, il
est fort probable qu'ils n'auraient point manqué notre voiture, malgré
son drapeau.
Les ambulances ont eu des morts, il est vrai, mais proportionnellement
en fort petit nombre; en général d'humbles brancardiers, de dignes
frères des écoles. On aurait dit que les projectiles allaient frapper
les plus modestes pour que leurs victimes fussent plus vite oubliées.
En effet, qui sait les noms de ces braves serviteurs de l'humanité?
peut-être eux-mêmes ne s'en souviennent-ils plus. En quittant la livrée
de notre société pour revêtir leur longue robe noire, ils perdent
jusqu'à leur nom et l'échangent contre celui d'un patron en général si
étrange, si invraisemblable, qu'il y aurait presque de la cruauté à les
en poursuivre après leur mort en le gravant sur une tombe.
L'immense majorité des ambulanciers s'est montrée pleine de bravoure et
de dévouement modeste. Ils ont supporté les fatigues et le froid avec
une constance qui leur a mérité la reconnaissance de nos soldats.