Le dimanche, 15 août, je dis la messe dans la maison de M. Kennedy.
Outre les personnes du lieu, quelques Sauvages y assistaient. Sur
une île voisine sont une quinzaine de familles montagnaises, qui
se préparent à remonter la rivière de Saint-Augustin. Plusieurs
d'entr'elles sont venues, depuis peu seulement, de la baie des
Esquimaux, autour de laquelle résident encore plusieurs familles de la
même tribu.
Tout près de l'île de Saint-Augustin se trouvait un brick, qui prenait
une partie de la cargaison du navire l'_Arabian_, jeté à la côte,
l'automne dernier. Le capitaine de l'_Arabian_, trompé par les courants
qui changent fréquemment, se croyait près de Terreneuve, quand son
vaisseau, au milieu d'une brume épaisse, fut porté sur des récifs. Sept
hommes de l'équipage ont passé l'hiver chez M. Kennedy; d'où ils ne
sont repartis qu'au mois de juin. Pendant tout ce temps, il fallut les
nourrir, car leurs provisions avaient été avariées dans le naufrage. Ce
surcroît de bouches a causé de la gêne aux postes d'alentour, qui se
trouvaient assez mal approvisionnés. L'automne dernier, plusieurs
des goëlettes, qui ont coutume d'apporter sur la côte les provisions
d'hiver, farine, lard, beurre, légumes, n'avaient pu faire leur dernier
voyage d'automne, de sorte que les planteurs ne possédaient que l'absolu
nécessaire. M. Kennedy dût partager avec les naufragés ce qu'il
réservait pour sa famille, sans espoir d'obtenir des provisions des
postes voisins. Heureusement, on lui apprit qu'à Blanc-Sablon, il y
avait farine et lard en abondance; mais il les fallait aller chercher à
vingt lieues, et les transports occupèrent ses chiens pendant une partie
de l'hiver.
Pour obvier aux inconvénients qui, dans des circonstances pareilles,
pèsent lourdement et sur les planteurs et sur les naufragés, il serait
à propos que le gouvernement plaçât un dépôt de provisions dans quelque
lieu favorable. Il l'a fait déjà pour l'île d'Anticosti; les mêmes
raisons existent pour le Labrador. Depuis qu'on a commencé à encourager
la navigation dans le détroit de Belle-Isle, beaucoup de navires suivent
cette route. Mais comme dans ces parages les brumes sont fréquentes
et qu'on ne peut se rendre compte des courants, il arrive de nombreux
naufrages. Il ne semble pas juste de charger les habitants de la côte
de fournir aux besoins des naufragés, au risque de faire périr leurs
propres familles par la famine; ce devoir appartient au gouvernement
canadien, qui possède les moyens d'y pourvoir. Blanc-Sablon, Forteau
et la Tabatière pourraient être choisis comme lieux de refuge pour les
naufragés, qui y trouveraient les moyens de subsister jusqu'au printemps
suivant, si l'on y plaçait des provisions.
Mais la législature provinciale semble ignorer la valeur de deux cents
lieues de côtes qui s'étendent depuis la Pointe-des-Monts jusqu'à
Blanc-Sablon. Les eaux si riches du Labrador sont abandonnées aux
étrangers, qui envoient, chaque année, quatre cents vaisseaux s'y
charger des produits de la mer, des rivières et des forêts. Point de
magistrat résidant, point d'organisation municipale ni scolaire, aucun
règlement pour déterminer les limites des pêcheries: voilà où en
étaient les choses dans le pays jusqu'à cette année. La goëlette du
gouvernement, _La Canadienne_, ne peut suffire pour protéger toutes les
côtes des îles de la Magdeleine, du Labrador et du district de Gaspé; et
malgré sa bonne volonté, le surintendant ne peut être partout.
A la suggestion du capitaine Fortin, quelques bons règlements viennent
d'être établis par la législature canadienne. Il faudrait maintenant
les faire observer; et pour cela un autre vaisseau devrait être mis en
croisière sur le golfe de Saint-Laurent. Le service d'un bâtiment à
vapeur serait plus efficace que celui d'un voilier, souvent, arrêté par
les calmes ou par les vents contraires.
Comme on m'informait que le Père Coopman avait repris sa mission, il ne
me restait plus qu'à gagner Blanc-Sablon, pour prendre passage à bord
de la _Marie-Louise_, ou de quelque autre bâtiment prêt à partir pour
Québec; je louai donc une berge pour m'y rendre. Pour une somme de six
piastres, Thomas Lessard s'engagea à me conduire à Blanc-Sablon. Le 17,
nous nous mettions en route, poussés par un vent favorable; avec le
patron était un jeune Kennedy et un Esquimaux, qui a quelque droit de
saluer les Wabishtouis comme ses cousins. Notre navigation se fit au
milieu des îles jusqu'à Chicataka, où était un ancien établissement
de pêche, commencé vers le milieu du seizième siècle et peut-être
auparavant. Jacques Cartier visita Chicataka à son premier voyage, et
lut donna son nom. On y arrive par un canal de deux ou trois milles,
si profond que les plus gros vaisseaux y flotteraient à l'aise, et si
étroit que souvent il ne paraît pas avoir plus de cent pieds de
largeur. On dirait une immense fissure produite dans le roc par quelque
convulsion de la nature.
Partout nous rencontrons des ports vastes et sûrs, dans lesquels sent
abritées des goëlettes; les matelots s'occupent à faire la pêche de la
morue, du hareng et du maquereau; sur un espace de quatre lieues au delà
de Chicataka, la chaîne d'îles qui nous protégeait est interrompue et
nous sommes exposés à une forte houle qui vient du large.
La partie la plus mauvaise de la côte est à la baie des Rochers, où
la mer est presque toujours grosse; une berge ne peut, sans danger,
entreprendre de la traverser lorsque le vent souffle vers la terre.
Après avoir franchi ce passage, nous poursuivons notre course au milieu
des Iles Herbées, ainsi nommées parce qu'elles sont ceintes d'une
lisière de prairies, dont la verdure contraste avec la couleur monotone
des rochers. Une des passes les plus étroites est barrée par quatre
seines, placées les unes près des autres et pleines de poisson. On nous
apprit plus tard qu'elles renfermaient près de quatre mille barils de
hareng. Cela suffisait pour charger plusieurs des vaisseaux mouillés
auprès, dans le beau port de Bonne-Espérance.
Le port de Bonne-Espérance, nommé _Bonny_ par les pêcheurs américains,
est un des plus vastes du Labrador; il est complètement abrité par
deux ou trois rangs d'îles, et on y peut entrer par quatre passages
différents. Lors de mon arrivée, il s'y trouvait encore une cinquantaine
de vaisseaux; on me dit qu'au mois de juillet il y en avait eu jusqu'à
cent. Ceux qui sont partis ont emporté des charges complètes.
Les îles qui environnent le port de Bonne-Espérance sont encore
quelquefois nommées les îles de la Demoiselle. Ce nom s'étendait jadis
à tout l'archipel qui borde la côte depuis les îles brûlées jusqu'à
Wapitugan. Selon Thévet, les îles de la Demoiselle ont ainsi été
désignées parce que M. de Roberval aurait laissé sur l'une d'elles sa
nièce, Demoiselle Marguerite, avec un jeune homme et une vieille
duègne normande. Après la mort de ses deux compagnons d'infortune, la
Demoiselle serait restée longtemps seule, et aurait enfin été délivrée
de sa longue captivité par un navire qui venait faire la pêche dans ces
parages. Il est à remarquer cependant que le vieux cosmographe, dans
d'autres passages de ses ouvrages, a transporté la prison de la
Demoiselle Marguerite sur plusieurs points du golfe St-Laurent. Le
nombre de ces îles est si grand que Jacques Cartier paraît y avoir
trouvé son arithmétique en défaut "Nous passâmes", dit-il, "par le
milieu des îles, qui sont si nombreuses qu'il n'est pas possible de les
compter".
La baie qui se trouve entre Bonne-Espérance et Blanc-Sablon, a six
lieues de traverse et est ouverte aux vents de la mer; il faut ici
encore attendre un temps favorable pour la passer. Heureusement nous
étions au Labrador, où toutes les portes sont ouvertes au voyageur et
particulièrement au prêtre. J'allai demander chez M. John Buckle une
hospitalité qui me fut accordée avec empressement et avec joie. Quoique
la famille soit catholique, le père est encore protestant; cependant
la réception qu'il me fit n'en fut pas moins cordiale. Les vents et la
brume nous retinrent en ce lieu pendant trois jours, et ce ne fut que le
vingt que nous pûmes reprendre la mer. Le soir même, j'arrivais au havre
de Blanc-Sablon, où je trouvai la _Marie-Louise_ prête à mettre à la
voile le lendemain; le P. Coopman était à la Longue-Pointe, devant
laquelle je venais de passer. Comme on avait annoncé la prochaine
arrivée d'un steamer, remontant de Belle-Isle à Québec, il s'était
décidé à l'attendre. Pour moi, comme je n'étais point assuré que le
vaisseau annoncé dût toucher à Blanc-Sablon, je me décidai à profiter de
la goëlette. Je m'exposais à être longtemps à remonter; mais j'étais du
moins certain de ne pas hiverner en ce lieu.