La, baie de Blanc-Sablon tire son nom des sables blancs d'une petite
rivière, qui lui apporte le tribut de ses eaux. La baie et la rivière
forment une extrémité de la ligne qui sépare le Labrador canadien du
Labrador uni au gouvernement de Terreneuve. Sur la rive méridionale de
la baie s'avance la Longue Pointe, formée de rochers tout différents de
ceux que nous avons vus jusqu'à présent sur la côte; le granit disparaît
et est remplacé par des bancs de rochers qui, de loin, me semblent
être d'un grès schisteux et sont couverts d'une couche de terre, assez
épaisse pour qu'on puisse la cultiver; aussi trouve-t-on en ce lien des
jardins et des prairies, et par suite des vaches et des chevaux.
Deux grands établissements de pêche existent depuis un bon nombre
d'années à Blanc-Sablon, et attirent quelques centaines de pêcheurs
canadiens, français et jersiais. L'un est sur la partie appartenant
à Terreneuve: c'est le _grand raing_, propriété de Monsieur de
Quetteville, de l'île Jersey; l'autre du côté canadien, est au sieur Le
Brault, aussi de l'île Jersey. Les deux postes font de grandes affaires,
non seulement en poisson et en huiles, mais encore en marchandises
européennes, qui sont achetées par les employés et les planteurs des
environs. Un établissement rival s'est élevé sur l'Ile à Bois qui, ainsi
que l'Ile Verte, est situé vis-à-vis l'entrée de la baie. Le nouveau
poste appartient à M. Bouthillier, de Paspébiac: plusieurs familles
canadiennes se sont bâti des maisons dans le voisinage et font la pêche
à leur compte. Ces établissements, attirent beaucoup de monde, outre les
pêcheurs, car le nombre de vaisseaux qui visitent le Blanc-Sablon est
très-considérable.
La réunion de tant d'étrangers, parmi lesquels plus de la moitié sont
catholiques, a fait désirer l'érection d'une chapelle, où ceux-ci se
réuniront le dimanche pour faire la prière, et où le missionnaire,
pendant sa visite, trouvera à célébrer convenablement les saints
mystères. Les dix familles catholiques des environs se sont mises à
l'ouvrage avec courage; la société de la Propagation de la Foi est venue
en aide, comme elle l'avait déjà fait à Itamatiou et à La Tabatière;
aujourd'hui tout le bois de charpente est préparé, et le printemps
prochain une chapelle décente sera élevée à l'Anse-des-Dunes, entre
Blanc-Sablon et Brador.
Blanc-Sablon est situé à l'entrée du détroit de Belle-Isle; il n'y a que
sept lieues de l'Isle à Bois aux côtes de Terreneuve, que l'on aperçoit
clairement. La partie la plus étroite du détroit est Forteau, où il n'y
a que dix milles d'une pointe à l'autre.
Les mers du nord versent dans le détroit de grandes quantités de glaces,
qui l'obstruent pendant sept ou huit mois de l'année. Ces glaces étaient
encore assez nombreuses au mois de juillet pour rendre la navigation
difficile; leur passage refroidit tellement l'atmosphère que, cette
année, pendant tout l'été, les hommes employés à la pêche étaient
obligés de porter des gants de laine pour se préserver des engelures.
De fait, pendant la plus grande partie de l'année, le froid semble
régner en maître sur les eaux qui baignent les côtes du Labrador. Sa
puissance s'exerce non-seulement à la surface de la mer, mais même
jusqu'à une profondeur de dix et de douze brasses.
Dans différents fleuves de l'Europe s'est produit un phénomène que les
savants n'ont pu encore expliquer d'une manière satisfaisante; c'est
la formation, au fond de l'eau, de glaçons nommés par les Anglais
_ground-gru_ et par les Français _glace-du-fond_. Voici ce qu'en dit
un écrivain anglais du siècle dernier. "Les bateliers de la Tamise ont
souvent remarqué des glaçons qui s'élèvent du fond de l'eau, et qui
renferment, dans leur partie inférieure, du gravier et des pierres
apportées _ab imo_". De semblables observations ont été faites sur
l'Elbe, sur le Rhin, sur la Néva et sur d'autres rivières. Au Labrador,
ce phénomène a été souvent remarqué par les pêcheurs; mais ici
non-seulement l'eau se congèle à une grande profondeur, mais la terre
elle-même se durcit au fond de la mer par l'action du froid. Je citerai,
à l'appui de ce que m'ont rapporté les pêcheurs, un écrit du sieur
Robertson, déjà plusieurs fois mentionné:
"J'ai vu", dit-il, "un rets plongé à une profondeur de soixante pieds,
et dont toutes les mailles étaient garnies de glaces; j'ai vu des
câbles, des chaînes et d'autres gros objets couverts d'une couche
proportionnellement plus considérable. Lorsque ce phénomène a lieu,
il faut aussitôt retirer le rets, car il flotterait comme du liège et
formerait une masse solide de glace.
"A ma connaissance, il est arrivé qu'à une profondeur de soixante ou
soixante-dix pieds, le fond de la mer s'est trouvé gelé et s'est durci
comme un banc de pierre calcaire. Dans une occasion, la patte d'une
ancre s'était enfoncée dans le sol; lorsqu'on la retira, la main
rapporta une masse angulaire presque aussi dure que le grès de Bristol
et formée de sable gelé.
"Il ne paraît pas que le froid soit la seule cause de ce phénomène, car
on ne l'observe pas dans des saisons aussi froides et même plus froides.
Je n'en puis donner la raison: tout ce que je sais, c'est que cela
arrive de temps en temps".
Le 21 août, la _Marie-Louise_ laissait le port de Blanc-Sablon pour son
voyage de retour; elle avait pris à son bord une dizaine de pêcheurs qui
regagnaient leurs pénates, découragés par le peu de succès de la pêche;
d'autres, en plus grand nombre, restaient à terre, décidés à remonter
par le steamer annoncé. A peine avions-nous laissé le port, qu'un
original vint supplier le capitaine d'y rentrer, pendant que lui-même
irait à quelques lieues plus loin chercher une centaine de barils, qu'il
se proposait de mettre à bord. Il lui fallait aussi accorder le temps
de tirer le hareng de la mer, de le préparer et de l'empaqueter. Sa
proposition toute modeste fut heureusement rejetée; car nous aurions eu
à l'attendre pendant une longue semaine. C'était bien assez que nous
dussions arrêter à plusieurs postes pour compléter la cargaison de notre
bâtiment; je m'en consolais, toutefois, dans l'idée que ces stations me
permettraient de visiter plusieurs endroits que je n'avais point vus en
descendant, et que je rencontrerais des pêcheurs qui étaient absents au
passage du missionnaire.
Entre Blanc-Sablon et Brador est l'Ile aux Perroquets; elle a reçu son
nom d'une espèce de palmipède à tête de perroquet, qui est, si je ne me
trompe, l'_Alca impennis_ d'Audubon. L'île est couverte de ces oiseaux;
et à chaque instant on en voit quelque bande s'éloigner vers la mer, ou
revenir vers l'île. C'est un temps de travail pour eux; car les petits
sont maintenant nombreux, et, pour les nourrir, il faut que les pères,
et mères fassent la pêche au lançon. Le lançon est un très-petit
poisson, dont les oiseaux sont très-friands; comme il est maintenant
abondant dans la baie, les perroquets vivent en épicuriens. Ceux d'entre
eux qui n'ont pas de famille, à nourrir sont en plein carnaval; car ils
n'ont qu'à flâner et à manger; ainsi quelques-uns sont si gras, qu'il
ont peine à se lever, quand ils sont poursuivis par les chasseurs.
Le lançon et le capelan sont la nourriture favorite de la morue;
lorsqu'ils sont abondants sur la côte, on est sûr qu'il y aura beaucoup
de morue, à moins qu'elle ne soit éloignée par quelque cause locale. Les
planteurs font usage du capelan pour leur nourriture; ils s'en servent
lorsqu'il est frais, et le font sécher pour l'employer au besoin. Afin
de le conserver, ils le mettent dans une légère saumure et l'étendent
ensuite au soleil sur les rochers. Il est prêt au bout de deux jours, et
ainsi préparé il peut se garder longtemps. Tous, sur la côte, mangent
avec plaisir le poisson sec; et si un enfant pleure, au lieu de lui
donner un morceau de sucre, on lui jette un capelan sec qu'il suce avec
délice, et la paix est faite. Pendant deux jours, notre goëlette reste
mouillée dans la baie de Brador, pour attendre du fret qui ne vient pas.
Nous pouvons à l'aise examiner la vaste baie, parsemée d'îlots, qui
forment cinq ou six ports différents. Cinquante ou soixante vaisseaux
y sont encore mouillés; pendant le cours de l'été, le nombre en était
trois fois plus grand. Du temps de Jacques Cartier, cette baie portait
le nom de port des _Ilettes_. Elle fut accordée par le gouvernement
français au sieur Le Gardeur de Courtemanche, qui lui donna le nom de
Phélypeaux; le fort qu'il bâtit à l'entrée du port fut appelé fort
Pontchartrain. Pendant longtemps, il y fit des affaires importantes.
Après la mort de M. de Courtemanche, qui avait épousé, non pas une fille
de Henri IV, comme le prétend une tradition du Labrador, mais la fille
d'Etienne Charest, seigneur de la côte de Lauzon, l'établissement passa
à son gendre, le sieur Foucher, et au sieur de Brouague, commandant
sur la côte. Un des fils du sieur Foucher ajouta à son nom celui de
Labrador; et je crois qu'il y a aujourd'hui en France une famille
qui porte le nom de Foucher de Labrador. Le capitaine Jones tient le
principal poste de Brador; quatre ou cinq autres planteurs se sont
placés autour de la baie, et exploitent les pêcheries.
Le 22, dimanche, je dis la messe chez le sieur Morency, et fis des
instructions en français et anglais; près de deux cents hommes y
assistaient: les uns étaient dans la maison, les autres, qui n'y
pouvaient trouver place, se tenaient au dehors, vis-à-vis des portes et
des fenêtres. Presque tous les navires mouillés dans la baie avaient
fourni leur contingent: car il se trouvait des catholiques dans tous les
équipages, et sur quelques vaisseaux il n'y avait que des catholiques.
C'étaient des Acadiens et des Écossais du Cap-Breton et de l'Ile
Saint-Jean, et des Irlandais des États-Unis, de la Nouvelle-Écosse et de
Terreneuve.--Le seul village de Souris, dans l'île Saint-Jean, a envoyé
ici sept goëlettes appartenant à des Acadiens. Tous ces braves gens qui
viennent à Brador, chaque année, s'intéressent beaucoup à l'érection de
la chapelle et ont volontairement offert leurs contributions pour cet
objet.
Vers le soir, on annonça l'arrivée du hareng dans la baie. Depuis
quelques semaines, on l'attendait et il ne venait point. Les pêcheurs
avaient pris patience en faisant la guerre à la morue: mais dès qu'ils
eurent aperçu un banc de harengs, toutes les berges furent mises à
l'eau et se dirigèrent de ce côté. La baie, si calme et si silencieuse
l'instant d'auparavant, était sillonnée, dans toutes les directions, par
des embarcations de pêche; les seines étaient lancées; de tous côtés
l'on entendait les cris des matelots qui se hélaient, les aboiements
des chiens aussi excités que leurs maîtres, le bruit cadencé des rames
frappant la mer. Tout ce mouvement fut cependant inutile, car le banc
de harengs n'était pas considérable et ne renfermait que de petits
poissons.
Les jours suivants, nous entrâmes dans les baies voisines. Pendant
quarante-huit heures, nous fûmes retenus par les vents dans la baie du
Milieu. Sur le sommet de tous les mornes, des hommes étaient en vigie,
cherchant des yeux sur les anses voisines quelqu'indice de la présence
du hareng. Comme les hauteurs sont nues, on aperçoit les sentinelles
de fort loin, et telle est leur immobilité que souvent on ne peut les
distinguer des colonnes de pierre qui servent d'amers.
Il y a beaucoup de ces colonnes de pierre sur les hauteurs. Elles
forment un des traits distinctifs du paysage au Labrador, et servent à
indiquer le voisinage d'une habitation, souvent cachée au fond d'une
anse ou au milieu des îles. Elles sont formées de pierres sèches et ont
ordinairement une hauteur de neuf ou dix pieds: dans le pays, on leur
donne le nom de Nascapis. Les Nascapis sont d'une grande utilité aux
voyageurs dans les temps de brume en été, et dans les jours où il
neige en hiver. Comme toutes les îles se ressemblent, il est presque
impossible de reconnaître, par un temps obscur, celle que l'on cherche:
quelques Nascapis, élevés sur les mornes environnants, sont aperçus
assez facilement, et dirigent le voyageur vers le lieu qu'il cherche.
A la baie du Milieu, nous eûmes le plaisir d'une chasse au homard. A
la basse marée, le capitaine et plusieurs des passagers visitèrent
les pierres restées à sec sur la grève; armés, chacun d'un bâton, ils
l'enfonçaient partout où ils soupçonnaient qu'un homard se tenait caché.
L'animal n'est pas patient; aussi quand il s'en trouvait un sous la
pierre, il saisissait le bâton avec ses fortes tenailles et se laissait
ainsi transporter au rivage. Dans un peu plus d'une heure, les chasseurs
revinrent, portant pour trophées une trentaine de homards de tout âge
et de toute condition, qui allèrent terminer leur carrière dans une
chaudière pleine d'eau chaude. Ils sont fort communs dans les baies et
dans les anses, sur toute l'étendue de la côte du Labrador; on en fait
un usage assez fréquent dans plusieurs familles, mais on n'en prépare
point pour l'exportation, car il y faudrait passer trop de temps, et le
temps du planteur est précieux.
Nous entrons, le 26 août, au port de Bonne-Espérance, où nous ne
trouvons plus qu'une vingtaine de bâtiments, tandis qu'au mois de
juillet il en renfermait plus de cent; c'est un port large et spacieux,
qui a l'avantage d'avoir quatre passes pour l'entrée et la sortie des
navires.
V
La _Marie-Louise_ n'est pas encore chargée et doit attendre ici quelques
centaines de barils de poisson et d'huile. L'individu, qui a voulu la
retenir à Blanc-Sablon, a eu le temps de préparer ses barils et son
hareng. Pendant toute la journée, il a rôdé autour de la goëlette pour
faire de nouvelles propositions; vers neuf heures du soir, il s'est
décidé, et vient éveiller le capitaine Biais peur conclure un marché. Il
se charge de conduire lui-même le bâtiment dans la baie des Saumons où
est son établissement.
Comme la journée toute entière suffira à peine pour embarquer tout le
fret qu'il doit fournir, je consens à me rendre aux îles Brûlées avec le
sieur Léger Lévêque, qui de grand matin est venu m'inviter h visiter sa
maison. Sa berge, grande et forte embarcation, a été construite à Gaspé,
et peut tenir la mer dans les gros temps; le vent est favorable, les
îles Brûlées, quoique fort avancées au large, ne sont qu'à six ou sept
milles de la baie des Saumons; nous y serons dans une heure et demie au
plus; il sera alors temps de déjeuner. Eole en avait décidé autrement.
De l'île au Caribou, nous avions à faire, pour arriver aux îles Brûlées,
une traversée ou l'on est exposé à toute la force du vent: et comme le
disait un de nos compagnons: "le vent soufflait une gueule". La brise
était si fraîche, que notre pilote ne crut pas prudent d'entreprendre
le voyage, et il fallut attendre avec patience sur l'île Caribou. Quand
midi arriva, le besoin de déjeuner commença à se faire sentir; et, pour
tromper la faim, il fallut avoir recours au sommeil, au chicoté et aux
bluets. Cependant le vent continuait toujours à souffler avec violence;
il fallut rentrer au port de Bonne-Espérance, où vers cinq heures du
soir le capitaine Fraser m'offrit, sur sa goëlette, le déjeuner que
j'avais négligé de prendre le matin.
De bonne heure, le lendemain, j'arrivais à l'île Brûlée, où la
bienveillance de M. Lévêque et de sa famille me fit presque regretter de
n'y être pas arrivé la veille. L'île est un rocher qui n'a guère plus
de sept ou huit arpents de longueur sur autant de largeur; elle n'offre
d'autre avantage que celui d'être bien placée pour la pêche. M. Lévêque
y fait de bonnes affaires, et mérite certainement la prospérité dont il
jouit. Vers midi la _Marie-Louise_ jetait l'ancre dans le port voisin,
et une heure après nous naviguions vers l'ouest.
La cargaison de la goëlette se trouva à peu près complétée à La
Tabatière, d'où nous partîmes, le 31 août, pour voguer directement vers
Québec. Les calmes et les brumes nous retardèrent. Pendant deux ou trois
jours, nous fûmes assaillis par des volées d'oiseaux ressemblant aux
chardonnerets; ils restaient à bord toute la journée, et s'occupaient
à faire la chasse aux mouches; ils étaient si peu farouches qu'ils se
reposaient sur la tête et sur les bras de ceux qui se trouvaient sur
leur chemin. Le soir, ils s'envolaient à terre pour revenir le lendemain
continuer leur voyage.
Le 2 septembre, nous étions par le travers de la pointe de Nataskouan,
derrière laquelle nous apercevions le Mont-Joli; c'est probablement la
hauteur que Jacques Cartier désignait sous le nom de Cap de Tiennot, et
où il trouva des Sauvages prêts à retourner dans leur pays, sur la côte
méridionale du Saint-Laurent.
Le 7 septembre, un vent très fort du sud-ouest nous obligea de nous
réfugier dans la baie de la Trinité, qui n'est plus aussi sauvage
qu'elle l'était, lorsque je m'y arrêtai pour la première fois, il y a
vingt-deux ans. Nous y trouvâmes plusieurs bâtiments et parmi eux une
goélette portant une quinzaine de pilotes. Les équipages des bâtiments
et les passagers descendirent à terre pour cueillir des fruits, qui sont
très-abondants en ce lieu, et visitèrent ensemble les environs de la
baie. Quelques jeunes Américains; mes compagnons de voyage, revinrent
tout enchantés des pilotes canadiens et déclarèrent qu'ils n'avaient
jamais rencontré un corps de marins plus intelligents et plus actifs que
ceux qu'ils venaient de voir. Ces jeunes gens connaissaient tous
les ports des États-Unis, et l'un d'eux, pendant sept ans, avait
parcouru-toutes les mers. Trois jours après, je feuilletais un journal
anglais, orné d'une colonne de diatribes contre les pilotes du
Saint-Laurent, que l'écrivain insultait parce qu'ils sont nés au Canada.
Vendredi, 10 septembre, nous avions franchi la batture de Manicouagan;
un gentil vent d'est-sud-est emplissait nos voiles; les prophètes nous
annonçaient que nous passerions le dimanche suivant à Berthier. Un
très-grand nombre de navires, gros et petits, faisaient la même route
que nous, après avoir été retenus, comme nous, par les vents contraires.
Vers huit heures du soir, au moment ou la marée allait commencer à
baisser, nous arrivions au pied du passage de l'Ile-Verte. Le temps
était fort obscur, nous étions environnés de bâtiments; mais le vent
était bon, et le patron espérait franchir les difficultés avant qu'il
ne nous quittât. Nous avions trop espéré; vers dix heures, il ne nous
restait plus qu'un air de vent, d'une faiblesse et d'une inconstance
désespérantes; la mer commençait à baisser, et, pour comble de
mésaventure, des bancs de brume s'étendaient autour de nous. Une
éclaircie, vers deux heures du matin, nous permit de reconnaître que les
courants nous avaient portés au nord de l'île Rouge, et que nous étions
suivis dans notre course par un très-gros navire. Un peu plus tard, un
piétinement rapide et lourd ébranle le pont: "Vite! vite! en garde! il
va passer sur nous".--Ces mots peu rassurants et le bruit inaccoutumé
eurent bientôt tiré tous les passagers de leurs lits. En arrivant sur
le pont, ils aperçoivent, à la lueur des fanaux, une muraille noire et
menaçante qui s'élève à vingt pieds au-dessus du pont de la goëlette; un
instant après, un craquement aigu et prolongé est suivi de la chute
de débris de vergues: les basses manoeuvres de l'étranger s'étaient
accrochées dans nos haubans et dans nos voiles. Les haches furent mises
en jeu pour séparer les deux bâtiments, et, grâce aux efforts des
équipages, ils s'éloignèrent bientôt l'un de l'autre.
Lorsque le jour fut arrivé, le capitaine crut qu'il était prudent de
mouiller, jusqu'à ce que l'on pût reconnaître les atterrages. A peine
avions-nous jeté l'ancre, que l'étranger sort de la brume et s'avança
de notre côté; malgré les avis et les mauvais souhaits qui lui sont
adressés, il s'avance toujours et vient mouiller à trois ou quatre
encablures au-dessous de la goëlette. Il a souffert dans la rencontre de
la nuit, aussi bien que nous; car si nous avons des voiles déchirées
et des haubans rompus, il a des vergues brisées et des manoeuvres en
désordre. Son voisinage est mal vu; nous sommes mouillés à vingt-deux
brasses, le fond est un roc uni sur lequel l'ancre a peu de prise, et
les courants sont très-forts en ce lieu.
Vers 10 heures, A. M., une brunie épaisse nous replonge dans les
ténèbres; l'obscurité est profonde, et à peine peut-on distinguer un
homme de l'avant à l'arrière de la goëlette. La mer baisse et le courant
descend avec une vitesse de cinq à six noeuds; la chaîne de l'ancre est
si violemment tendue, qu'il faut la dérouler toute entière. Malgré cette
précaution, l'ancre glisse sur le fond à plusieurs reprises, et la
goëlette est poussée vers le navire. Elle s'arrête un instant; puis un
son sourd et saccadé, et une vibration pénible dans toutes les parties,
nous avertissent que l'ancre a dérapé de nouveau et que nous sommes
entraînés par le courant. Le danger de nous jeter sur le navire, que
nous sentons à côté de nous, sans pouvoir le distinguer, est si imminent
que le capitaine se décide à laisser échapper la chaîne. Au bout de
cette chaîne, l'on attache un câble avec une bouée, qui servira à faire
reconnaître le lieu où l'ancre est laissée. Malheureusement le câble se
noue et, s'embarrasse; les instants sont précieux; on ne peut perdre de
temps, la hache tranche la difficulté; chaîne et ancre sont condamnées
à rester au fond de l'eau. La proue de la goëlette est envoyée dans le
courant, et nous glissons rapidement le long de la muraille noire et
haute que nous avions déjà vue de si près, pendant la nuit précédente.
L'ancre et la chaîne sont perdues; c'est une valeur de quarante louis
engloutie dans la rivière; mais nous sommes, en retour, débarrassés de
notre incommode voisin. Lorsque la brume disparaît, la _Marie-Louise_ se
trouve vis-à-vis de l'embouchure du Saguenay. Le vent s'élève et, après
deux ou trois bordées, nous mouillons au Pot-à-l'Eau-de-Vie, au moyen de
la seule ancre qui nous reste.
Dimanche, le 12 septembre, une grosse chaloupe appartenant à l'hôtelier
du Pot-à-l'Eau-de-Vie, partait pour la Rivière-du-Loup et emportait
quelques personnes qui s'en allaient entendre la messe. Plusieurs des
voyageurs se décidèrent, dans ce moment, à prendre passage sur le
steamer que nous apercevions au quai; je crus devoir me joindre à eux,
dans l'espérance d'être plus tôt rendu à Québec.
Pour la première fois, depuis deux mois, j'apprenais quelque chose des
affaires étrangères au Labrador. Les derniers journaux me furent fournis
par M. Pouliot, préfet du comté de Témiscouata, qui eut la bonté de
m'offrir l'hospitalité dans sa maison; j'avais peine à comprendre
les nouvelles de notre pays, tant il y avait eu de revirements
parlementaires, pendant sept ou huit semaines. Grâce à Dieu, l'on, ne
parle pas de politique coloniale sur la côte du Labrador.
Mardi matin, le 14 septembre, j'avais l'honneur de me présenter à Mgr.
l'Administrateur du diocèse, pour lui demander sa bénédiction, et lui
communiquer de vive voix quelques détails sur ma mission, pendant
laquelle la providence a daigné me préserver de tout accident personnel.