II

Monsieur Andrew Kennedy conserve un canot esquimaux, dont il se sert

souvent quand il fait la chasse; la carcasse a été préparée par un

Esquimaux, et les peaux qui la recouvrent ont été posées et cousues

par Madame Kennedy. Cette dame respectable, née et élevée au pays des

Esquimaux, est une convertie fervente. Dès sa plus tendre jeunesse, elle

se sentait portée à descendre vers le midi pour s'instruire des vérités

de la religion. Quand il lui fut possible, elle exécuta son projet avec

une partie de ses parents; elle désirait surtout être catholique, sans

trop savoir ce qu'est le catholicisme. Mais elle voulait se sauver,

et quelque chose lui disait qu'elle ne pouvait se sauver hors du

catholicisme. Dieu la récompensa de sa fidélité à ses inspirations,

car elle eut le bonheur d'être admise avec son mari dans le sein de

l'Eglise, par le premier missionnaire qui visita le Labrador.

Plusieurs des planteurs vont chasser pendant l'hiver le long de la

rivière de Saint-Augustin. Cette chasse d'hiver est très profitable.

Selon la remarque des vieux labradoriens, chaque quatrième année

amène le gibier en abondance. L'avant-dernier hiver appartenait à une

quatrième année; aussi a-t-on vu descendre vers la mer un grand nombre

d'animaux des bois. Le printemps suivant, un marchand acheta sur la côte

pour vingt-huit mille piastres de pelleteries. Un seul planteur, aidé

de deux ou trois jeunes enfants, prit des loutres, des martres et des

renards pour plus de dix-huit cents piastres. Dans les années ordinaires

les chasseurs font beaucoup moins, mais leur temps se trouve toujours

bien payé.

Les fourrures du Labrador sont renommées pour leur beauté et leur

valeur: les peaux de martre, de loutre, de vison, de renard, y sont

incontestablement meilleures et plus belles que celles des pays

méridionaux. Quelques-unes de ces pelleteries sont cotées à des prix

fabuleux: ainsi la peau du renard argenté se vend au Labrador de

quarante à cinquante piastres; celle du renard noir, lorsqu'elle est

sans défaut, vaut de quatre-vingt-dix à cent piastres. Encore dit-on que

les acheteurs font un profit immense sur leur marchandise, puisque

la peau du renard noir est revendue en Russie au prix de trois cents

piastres. Les labradoriens ne peuvent s'expliquer comment on peut payer

si cher une peau qui, suivant eux, n'est pas meilleure que celle du

renard rouge; et cependant ils ne reçoivent que deux piastres pour la

dernière, lorsqu'elle est fort belle.

Le renard blanc, qui est fort commun et dont la peau semble bonne, est

absolument rejeté par les acheteurs. Il est digne de remarque que la

queue du renard noir porte à son extrémité quelques poils blancs; tandis

que celle du renard blanc est terminé par des poils noirs. Deux ou trois

renards noirs, pris dans le cours d'un hiver, forment une bonne aubaine

pour le chasseur. Mais cette chance est rare; on en prend peu, non pas

qu'ils soient bien moins nombreux que les autres, mais à cause de leur

extrême défiance.

L'ours blanc visitait autrefois la côte; aujourd'hui, il s'y montre

très-rarement et paraît se retirer vers le nord à mesure que la

population s'accroît. Les ours noirs sont encore nombreux; on leur fait

la guerre non-seulement pour leur peau, mais encore pour la viande qui

est succulente et d'aussi bon goût que le boeuf. Les chasseurs n'aiment

cependant pas le voisinage de l'ours noir, car il est égrillard et

joue souvent des tours, se plaisant à voler ce qu'il trouve autour des

habitations et à briser ce qu'il ne peut manger. Comme la grande chasse

se fait à quinze et vingt lieues dans les terres, le chasseur doit se

préparer un abri contre les neiges et le froid. Pour cela il bâtit, avec

des pièces de bois rond, une cabane qui lui sert de retraite pendant le

temps de l'expédition; il faut y porter des provisions, un poêle et les

ustensiles de cuisine les plus indispensables. C'est là que l'ours aime

à aller faire des espiègleries.

Il y a quelques années, trois jeunes gens qui passaient l'hiver

ensemble, avaient laissé la cabane pour visiter les pièges tendus dans

la forêt. En entrant au logis, ils furent étonnés de trouver la porte

arrachée et jetée sur la neige. Ils crurent d'abord que quelque farceur

de voisin était venu leur jouer un tour pendant leur absence. Dans

la cabane, tout avait été bouleversé: le poêle et le tuyau étaient

renversés; l'armoire avait été vidée, et la provision de lard gaspillée;

le sac de farine n'y était plus, et avec lui avait disparu une tasse

de fer-blanc, une paire de bottes et un paletot. Ce n'était plus un

badinage ordinaire: il y avait vol avec circonstances aggravantes, car

il ne restait plus de provisions; il fallait découvrir le voleur. Tous

trois se mettent en quête; l'on cherche des pistes, on les trouve, et

l'on reconnaît que deux ours de forte taille avaient causé tout le

dégât. Les voleurs avaient décampé, et ne purent être rejoints; mais ils

avaient laissé des preuves du délit. A peu de distance était le sac

vide et déchiré; un peu plus loin gisait la tasse broyée et portant

l'empreinte de longues et fortes dents. Quant au paletot et aux bottes,

les gaillards, probablement en voie de civilisation, avaient cru devoir

les emporter, dans l'intérêt des moeurs.

L'ours est friand de poisson et cette faiblesse l'attire quelquefois

près des maisons. Un pêcheur, Willy N..., avec sa femme et un petit

enfant, habitait une cabane près de la mer. Sur le toit plat et peu

élevé, séchait une provision de morue qu'il préparait soigneusement pour

l'hiver. Par une nuit sombre, il reposait paisiblement, sans inquiétude

au sujet des voleurs, lorsque le bruit d'un pas pesant sur la maison lui

fit comprendre qu'on enlevait son poisson. Armé d'un fusil et suivi de

sa femme, qui portait une chandelle allumée, il entr'ouvrit la porte

pour reconnaître le voleur; au même moment, effrayé par le bruit, un

ours tombait du toit, et en culbutant effleurait l'épaule du chasseur.

Willy tombe tout épouvanté dans la maison, en renversant sa femme et

éteignant la lumière. Le mari et la femme hurlent de toutes leurs

forces, et l'enfant joint ses cris aux leurs; chacun d'eux s'imagine que

l'ours est enfermé dans l'appartement et croit déjà entendre broyer les

os des autres. L'excès de la peur rétablit enfin la paix; la chandelle

est rallumée; et Willy s'aperçoit qu'ils ont eu une terreur panique,

tout aussi bien que le voleur qui s'est empressé de fuit.

Opuscules · 第 20 / 23 题