I
De la Grosse-Ile à Blanc-Sablon, l'on ne compte que vingt-deux lieues en
ligne droite; mais dans les détours qu'il faut faire autour des îles, il
y a à peu près trente lieues. Le douze, je fis mes adieux à mon hôte,
qui me fournit une berge pour continuer mon voyage. Le temps fut
malheureusement calme durant une grande partie de la journée, de sorte
que nous mîmes presque tout le jour pour faire environ cinq lieues de
chemin. Pendant le calme, nous vîmes passer tout près de nous un banc de
poissons, connus ici sous le nom de _horse mackerel_. Long de sept ou
huit pieds, le maquereau-cheval ressemble au véritable maquereau, par
sa figure, sa chair et ses allures. Ces poissons voyagent en bandes, et
s'amusent sur la route à bondir au-dessus des vagues; lorsque le nombre
en est un peut considérable, l'on en voit toujours quelqu'un hors de
l'eau.
Le soleil allait se coucher, lorsque nous arrivâmes à Chikapoué, où nous
fûmes reçus avec joie par le sieur Jacques MacKinnon, qui, malgré son
nom écossais, n'en est pas moins un brave canadien. Le lendemain soir,
je continuais ma mission à trois lieues plus loin, chez le sieur Jean
LeCouvey. Le quatorze, j'arrivais chez monsieur Andrew Kennedy, au poste
de Saint-Augustin. Cet homme respectable, déjà avancé en âge, et son
frère Mathew Kennedy, demeurent dans la même maison; le premier est
devenu catholique; le second est encore protestant; l'union n'en règne
pas moins entre les deux frères. Ils ont toujours vécu ensemble et ont
conduit ensemble leurs travaux et leurs entreprises; le sieur Andrew,
comme l'aîné, restait à la tête des affaires. Ils ont élevé leurs
familles, sous le même toit, et jamais aucun nuage n'a troublé
l'harmonie qui règne entre les deux frères. C'est principalement de la
pêche du loup-marin, de celle du saumon et de la chasse dans les bois,
qu'ils se sont occupés.
La rivière Saint-Augustin tombe dans la baie du même nom; à son
embouchure, elle est partagée en plusieurs bras par des îles nombreuses,
qui bordent la côte sur une longueur de sept ou huit lieues; c'est dans
une de ces îles qu'est le poste de Saint-Augustin, plus peuplé que la
plupart des autres, puisqu'il renferme deux familles. La rivière sort de
la hauteur des terres, où quelques-unes de ses sources se croisent avec
celles de la rivière Kénamou, qui va tomber dans la baie des Esquimaux.
Par cette voie, l'on peut passer des bords du golfe de Saint-Laurent à
la baie des Esquimaux, dans l'espace de sept jours. Le meilleur temps
pour faire ce voyage est le mois d'octobre, parce qu'alors il n'y a plus
de mouches; au printemps et pendant l'été elles sont un véritable fléau
pour les voyageurs. Par ce chemin, un sauvage, nommé Poknakua, est venu
de la baie des Esquimaux, pendant le cours de l'hiver dernier. Depuis
longtemps les Pères Oblats désirent aller porter les lumières de la foi
aux Nascapis, de la hauteur des terres, et aux sauvages de la baie des
Esquimaux S'ils étaient chargés de cette mission, ils pourraient se
rendre à la baie des Esquimaux, soit par la rivière Saint-Augustin, soit
en faisant le tour du Labrador, sur la goëlette que la compagnie de la
baie d'Hudson envoie annuellement dans son poste. De là il serait plus
facile aux missionnaires de saisir une occasion favorable, pour remonter
la grande rivière près de laquelle se tiennent les Nascapis. Dans la
saison du saumon, plusieurs familles, viennent de la Tabatière et
des postes plus éloignés pour faire la pêche dans la rivière de
Saint-Augustin. Chacune d'elles a sa petite maison et sa station de
pêche sur la rivière. Il se prend une grande quantité de saumon dans ce
lieu, et si la population du Labrador s'accroît, elle devra se porter
sur les deux rivières de Saint-Augustin et de Saint-Paul, où, avec la
pêche et la chasse, l'on trouve des terres cultivables et un climat plus
doux que celui des bords de la mer.