IV

Lundi, 9 août, une goëlette, arrivée de Gaspé dans le port de la

Grosse-Ile, nous apporte plusieurs catholiques de Douglastown et du Cap

des Rosiers. Ils sont venus en soixante heures de la Baie de Gaspé,

distance de trois cents milles. Par eux, nous apprenons, la triste

nouvelle de l'incendie de la chapelle à Douglastown. Cette goëlette

vient faire la pêche du hareng sur la côte du Labrador, parce que la

morue a peu donné sur la côte de Gaspé. Accoutumés à joindre la culture

de la terre à la pêche, ces braves gens sont tout étonnés de voir la

stérilité du pays, et ils se demandent, les uns aux autres, comment des

hommes civilisés peuvent consentir à vivre et à mourir au Labrador.

"Quel pays!" observe l'un d'entre eux, "il n'y a pas même assez de terre

pour se faire enterrer décemment". Sa réflexion est en partie vraie, car

le cimetière de la Tabatière est le seul endroit des environs où l'on

trouve assez de terre pour y faire des sépultures; ailleurs, l'on a été

obligé de descendre dans les crevasses des rochers les cercueils qu'on

recouvrait ensuite de pierres.

Comme la Providence de Dieu, par une admirable disposition, a réglé que

le genre humain occuperait toute la surface de la terre, à chaque pays

et à chaque climat elle a attaché des avantages qui contrebalancent les

misères. Le Labrador a ses charmes, non-seulement pour ceux qui y sont

nés, mais encore pour ceux qui y ont passé quelque temps. La mer, avec

l'abondance de son gibier et la richesse de ses pêcheries, avec ses

jours de calme et de tempête, avec ses accidents variés et souvent

dramatiques; la terre, avec la liberté, la solitude et l'espace, avec

ses chasses lointaines et aventureuses, offrent, toutes deux, des

avantages et des plaisirs qu'on abandonne difficilement quand on les a

une fois goûtés.

De temps en temps, quelque famille part pour aller jouir des commodités

que présente le voisinage de Québec, se promettant bien de ne plus

retourner au Labrador; et, à peine le printemps est-il arrivé, que

les fugitifs déclarent ne pouvoir plus tenir loin de leurs habitudes

accoutumées et au milieu d'un état de société auquel ils sont étrangers.

Heureux alors de reprendre leur ancienne habitation, s'ils ne l'ont

point vendue!

Deux jours après avoir laissé la Grosse-Ile, je rencontrai un vieil

anglais, qui vit sur la côte depuis plus de vingt ans. Comme il a de

l'instruction, on lui a offert à plusieurs reprises des situations,

avantageuses qui l'auraient forcé de laisser le pays. Toujours il les

a refusées.--"Et pourquoi, lui demandai-je, demeurez vous ici si

longtemps sans vous établir?"--"C'est", me répondit-il, "que chaque

année je me décide à partir pour entrer en Angleterre, où j'ai un frère,

vivant bien; l'automne arrive, et je ne puis m'arracher de ce pays. Je

ne pourrais respirer en Angleterre, au milieu de la foule; là, il me

faudrait des permis pour pêcher et pour chasser; je serais gêné de tous

les côtés. Ici, je suis libre; je vais où je veux, je pêche et je chasse

quand je veux. Je ne puis me décider à sacrifier tous ces avantages pour

revoir des parents qui ne me reconnaîtraient plus".

Il faut remarquer que l'air du Labrador est fort sain, malgré les brumes

fréquentes; peu d'enfants y meurent, et ceux qui y ont été élevés sont

exposés à perdre la santé lorsqu'ils passent dans un climat plus chaud;

au contraire, des invalides venus du midi y recouvrent la santé et

les forces. Aussi, un bon nombre de personnes faibles y viennent, par

l'ordre des médecins, passer la saison de la pêche, sur les vaisseaux

des États-Unis; et la plupart s'en trouvent fort bien.

La mission en ce lieu ne pouvait être longue, puisqu'il n'y avait que

cinq communiants dans la famille de M. Lévêque; et mon travail se

trouvait terminé le dix août. Mais mon hôte me représenta que le vent

était encore trop fort et la mer trop grosse pour qu'une berge pût

s'éloigner de l'île.

Dans le cours de l'après-midi, on vint annoncer qu'une goëlette entrait

dans le port voisin et traînait une énorme baleine. Nous étions

invités, M. Lévêque et moi, à assister aux opérations du dépècement; la

proposition fut si bien accueillie que nous arrivions à la goëlette du

capitaine Stewart au moment où les hommes commençaient leur travail.

La baleine venait d'être tuée par le capitaine Coffin, qui avait reçu

l'aide de Stewart pour s'en emparer et la mettre en sûreté; par un

arrangement préalable, le tiers de la prise revenait de droit à ce

dernier.

Un seul coup de lance avait suffi pour tuer cette baleine, appartenant à

l'espèce connue sous le nom de _sulphur bottomed_, ventre souffré. Les

poissons de cette espèce possèdent une vigueur remarquables. Quand

ils prennent leurs ébats, il n'est pas rare de les voir s'élancer

complètement hors de l'eau, dans une position verticale. Ils

accomplissent ce tour de force par la seule puissance de leur queue.

Jusqu'aux années dernières, on n'osait les attaquer; la raison en était

que, quand ils ont été frappés, ils fuient avec une telle rapidité,

qu'une berge attachée à leur suite serait infailliblement engloutie.

Avec une plus longue expérience, les harponneurs ont appris à leur faire

la guerre sans danger. Pour frapper, on emploie, non pas le harpon, mais

la lance, à laquelle est attaché un grelin lié par l'autre bout à une

espaure. Le coup est porte derrière la nageoire et dirigé vers les

parties vitales. Si la lance a frappé juste et fort, l'espaure est jetée

à la mer; la baleine plonge et fuit; et lorsque le coup a été mortel,

elle ne tarde pas à revenir à la surface pour rendre le dernier soupir.

Quand on attaque une baleine à bosse (_humpback_), dont la vigueur est

moins grande, on emploie le harpon attaché à un grelin, qui se déroule

et entraîne la berge à la suite de l'animal blessé. Un homme armé d'une

hache se tient à côté du harponneur, prêt à couper le câble, s'il est

arrêté par un noeud ou un enroulement. La marche d'une berge est alors

si rapide, que l'eau s'élève de chaque côté à six pouces au-dessus du

carreau, sans cependant qu'il s'en répande à l'intérieur. La situation

paraîtrait effrayante à un novice, mais pour les baleiniers une

semblable course est un amusement; et leur adresse est telle

aujourd'hui, que, depuis fort longtemps, il n'est point arrivé

d'accident. La baleine à bosse vaut beaucoup plus que l'autre, parce

qu'elle fournit une plus grande quantité d'huile.

Le poisson qui venait d'être tué avait environ quatre-vingts pieds de

longueur; sa large queue était amarrée au beaupré et sa tête s'étendait

en arrière de la goëlette. A raison de la limpidité de l'eau, la vue

pouvait embrasser son énorme contour, et il me parut plus gros que le

vaisseau; on espérait qu'il fournirait environ quatre-vingts quarts

d'huile; il faut convenir que c'est un beau coup de lance, si l'on se

rappelle que l'huile se vend de douze à seize piastres le quart. Tous

les hommes, au moment de notre arrivée, s'étaient mis à l'oeuvre pour

le dépecer; de larges bandes de chair étaient taillées avec la pelle,

enlevées au moyen de palans, et déposées dans la calle du vaisseau,

pour être transportées à la fonderie. Quelques morceaux de graisse, qui

furent mesurés, avaient jusqu'à douze pouces d'épaisseur. Sur la peau

noire, lisse et peu épaisse, s'étaient attachés des coquillages, des

coques et des pous de baleine, ainsi nommés parce qu'ils s'engraissent

de la substance de la baleine.

Les capitaines et premiers officiers des cinq ou six navires baleiniers,

qui fréquentent le Labrador, appartiennent à Gaspé; c'est la seconde

génération de ces hommes énergiques, qui depuis soixante ans font la

guerre aux géants de la mer. L'année présente a été très-favorable à

leur pêche, par l'absence de brumes et de gros vents. La brume empêche

de reconnaître et de poursuivre la baleine; les vents violents sont

également nuisibles, par les dangers auxquels sont alors exposée les

berges. Souvent lorsque la mer est agitée, il faut abandonner le poisson

qui a été tué, dans la crainte que son poids ne fasse engloutir la

goëlette. Alors avant de le laisser, on a la précaution de lui passer

autour du corps un câble attaché à une bouée, afin de le retrouver plus

facilement. Malgré ce soin, il arrive souvent qu'il est perdu, soit que

les flots et les vents l'entraînent au loin, soit que le câble se brise

ou soit enlevé par des écumeurs de mer.

Les bâtiments employés pour la pêche de la baleine, dans le golfe

Saint-Laurent, sont de grosses et fortes goëlettes, capables de résister

aux tempêtes; car, pour faire du profit à ce métier, il faut toujours

tenir la mer. A leurs flancs sont suspendues deux berges baleinières,

toujours prêtes à être lancées à l'eau dès que le premier signal en

est donné. L'équipage de chaque goëlette se compose d'une quinzaine

d'hommes, qui doivent être de vigoureux et bons rameurs; car il leur

faut quelquefois ramer pendant des journées entières. Autrefois, on

approchait les baleines à la rame, aujourd'hui, elles sont devenues si

défiantes que le moindre bruit leur donne l'éveil; aussi quand on se

trouve à une petite distance, on laisse les rames pour prendre des

pagaies ou avirons, qui font peu de bruit dans l'eau.

La manière de payer les matelots varie: les uns sont à gages fixes; les

autres obtiennent une part proportionnelle des profits de la course.

Parmi les hommes de l'équipage du capitaine Coffin, on me fit remarquer

deux micmacs de la baie de Gaspé; tous deux paraissaient fort entendus

dans l'opération de découper la baleine. Ces sauvages font d'excellents

matelots; il est arrivé que des vaisseaux ont eu des équipages composés

entièrement de micmacs, et ces équipages valaient les autres.

Le lendemain de notre visite, le capitaine Stewart entrait dans le port

de la fonderie, pour y déposer sa charge. Il remorquait, pour me le

faire voir, un baleineau trouvé dans le corps de la baleine, et qui déjà

avait plus de quatorze pieds de longueur.

V

Au large de la Grosse-Ile, sont plusieurs îlots parmi lesquels est un de

ceux ou les marmettes ont coutume de couver. Les marmettes ressemblent

aux canards et sont des nombreuses au Labrador. Elles déposent leurs

oeufs dans certaines îles isolées, qu'elles ont adoptées de temps

immémorial, et ou elles reviennent tous les ans; par la blancheur des

falaises, on reconnaît d'une grande distance les îles que ces oiseaux

fréquentent. La couleur que prennent les rochers est due à la fiente,

accumulée d'année en année, et couche par-dessus couche.

Les oeufs de marmette sont de la grosseur des oeufs de canards, et sont

bien meilleurs que ceux des autres oiseaux aquatiques du pays; ils sont

aussi beaucoup plus recherchés et seraient une ressource importante pour

les planteurs, s'ils n'étaient enlevés annuellement par des étrangers;

qui en chargent leurs goélettes. Ces pillards font de gros profits, car

ils vendent les oeufs dix ou douze piastres le baril, sur les marchés

d'Halifax et des États-Unis. En conséquence de leurs déprédations, c'est

avec peine que les habitants de la côte réussissent à en faire pour leur

usage une petite provision de trois ou quatre barils par famille. Grâces

aux règlements que vient de faire la législature provinciale, il est à

espérer que les autorités réussiront à empêcher la destruction complète

des oeufs, telle qu'elle a lieu aujourd'hui, et à protéger le gibier qui

s'éloigne peu à peu.

Jacques Cartier et les premiers navigateurs parlent avec admiration de

la multitude d'oiseaux qu'on trouvait sur cette mer. Quoique le nombre

en soit bien diminué, il en reste néanmoins assez pour fournir aux

besoins des gens du pays, si les déprédations cessent. Les marmettes,

les moniacs, les goëlands, les perroquets, les pigeons sont bons à

manger au printemps et dans l'automne; mais, durant l'été, ils prennent

un goût huileux qui ne convient pas à tous les estomacs. Il n'en est pas

de même des jeunes oiseaux, qui se mangent pendant tout l'été; la chair

du petit goëland, pour le goût, ressemble beaucoup à celle du poulet.

Opuscules · 第 18 / 23 题