III

Le cométique est un traîneau large d'environ trente pouces et long de

dix à douze pieds. Il est bien différent de la tabagane, ou traîne

sauvage. Deux membres, semblables à ceux du traîneau canadien, sont unis

par des barres transversales arrêtées au moyen de lanières de cuir. Sous

chaque membre est une bande ou lisse, formée d'os de baleine, et ayant

un demi pouce d'épaisseur. On choisit pour cela des mâchoires, qu'on

laisse tremper dans l'eau de la mer pendant quelques semaines. Lorsque

toutes les particules de chair se sont détachées, on scie les os dans

leur longueur et on les divise en pièces, qui sont longues de quinze

à vingt pouces, et qui après avoir été polies ressemblent à l'ivoire;

ainsi préparées, des lisses glissent sur la neige bien plus facilement

que celles de fer. Il est bon de faire remarquer, en passant, que les

mâchoires de la baleine contiennent une moëlle abondante dont on tire

quelquefois jusqu'à cent livres de savon.

Le cométique de voyage est garni de peaux d'ours ou de loups-marins,

fortement cousues, que le voyageur, ramène sur lui pour se préserver du

froid. L'attelage est en peau de loup-marin; on place le chien-guide à

une dizaine de brasses du cométique; les autres sont rangés derrière lui

de manière à ne point l'embarrasser. Le guide ou, comme on le nomme au

Labrador, le chien de l'avant, doit être intelligent, dressé à obéir à

la voix, et à se porter vers la droite, ou vers la gauche, sur un mot

d'ordre. Les autres chiens sont accoutumés à le suivre et n'ont pas

besoin d'être soumis à la même discipline. Avec un bon chien de l'avant,

le voyageur n'a pas à craindre de s'écarter durant les tempêtes, lorsque

souvent la neige empêche de voir les objets à quelques pas autour de

soi. Qu'il abandonne la direction du traîneau à la sagacité de son

chien, sans le troubler par des ordres ou par des coups: guidé par

l'odorat, l'intelligent animal reconnaîtra les traces cachées sous

la neige, et se dirigera soit vers le logis de son maître, soit vers

l'habitation la plus voisine. S'il arrive quelque accident dans les

voyages d'hiver, on peut presque toujours l'attribuer à l'inexpérience

ou à la mauvaise humeur du conducteur, qui a gourmandé ses chiens hors

de propos.

Le fouet est un instrument formidable, devant lequel les chiens fuient,

même en été. Au milieu de leurs batailles les plus acharnées, il suffit

de le leur montrer pour rétablir la paix. À côté du fouet esquimaux, le

knout de la Russie est un jeu d'enfant. Un bon fouet a une longueur de

dix à douze brasses: il est attaché à un manche long de cinq ou six

pouces; lorsqu'on ne s'en sert point, on le laisse traîner derrière le

cométique. Pour les personnes qui ne sont pas accoutumées dès l'enfance

à le faire jouer, il constitue un embarras sérieux à cause de sa

longueur; mais dans les mains d'un esquimaux ou d'un homme élevé sur

la côte, il devient une arme puissante. Le bout du fouet va choisir

à quarante ou cinquante pieds le chien, paresseux ou grognard; le

claquement produit un son si éclatant que l'animal le plus endormi

en trépigne d'épouvante. Un seul coup, appliqué à une grande portée,

couperait un chien en deux. Les fouetteurs habiles sont connus dans tout

le Labrador; à leur tête est un nommé Bill, dans les veines duquel coule

un peu de sang esquimaux; du bout de son fouet, il enlève à soixante

pieds, le goulot d'une bouteille sur une ligne tracée d'avance. Il joue

mille tours de cette force, tous remarquables par leur précision et leur

vigueur.

Un long _yankee_ des environs de Boston, voulut un jour disputer à Bill

ses titres de gloire. Pour une bouteille de rum, il s'offrit à recevoir

deux coups de fouet de la main du célèbre claqueur. Par une sage

précaution, cependant, il avait garni son homme inférieur de deux paires

de caleçons et d'un pareil nombre de pantalons. Se confiant dans son

bouclier et dans la maigreur de sa propre charpente, il se met bravement

en position à cinquante pieds. Le fouet est lancé par Bill avec une

nonchalance de métis, et va effleurer, sur la personne du Yankee, la

partie vouée à l'épreuve, enlevant une étroite lisière des pantalons,

des caleçons et de ce qui se trouvait de chairs et de nerfs dans la

région voisine. Un cri aigu et nasal répond au claquement du fouet, et

les deux mains du patient se pressent pour sonder la profondeur de la

plaie et réparer les brèches faites à la place. Sur la proposition

de recevoir le second coup de fouet, il renonce généreusement à la

bouteille de rum, remarquant avec beaucoup d'à-propos: "_Well! I guess I

would be too leaky to hold liquor, if you were to strike me again_."

J'ai assisté à quelques discussions sur les mérites respectifs des

chiens esquimaux de race pure et des chiens de race mélangée. Il me

parait résulter des propositions établies, que les derniers sont plus

forts et peuvent résister plus longtemps à la fatigue; mais il leur

faut donner à manger tous les jours, quand on veut qu'ils continuent à

voyager. Si le chien esquimaux est un peu moins, solide pour la charge,

dans le voyage il passera jusqu'à deux jours de suite sans prendre de

nourriture et sans paraître abattu. Il exige aussi moins de soin contre

le froid, protégé, comme il l'est, par son long poil blanc. La neige

n'interrompt point son sommeil, même lorsqu'elle tombe abondamment: il

la bat un peu avec ses pattes pour préparer sa couche, il s'étend en

rond et s'enfonce le nez dans le poil de sa longue queue. Il reste ainsi

à dormir jusqu'à ce que la neige, en se ramassant, soit arrivée à ses

narines; pour ne pas étouffer, il se lèvera alors, secouera celle qui

le couvre, fera deux ou trois tours, pour refaire son lit, reprendra sa

première position, et recommencera à sommeiller.

Opuscules · 第 17 / 23 题