Le cométique est un traîneau large d'environ trente pouces et long de
dix à douze pieds. Il est bien différent de la tabagane, ou traîne
sauvage. Deux membres, semblables à ceux du traîneau canadien, sont unis
par des barres transversales arrêtées au moyen de lanières de cuir. Sous
chaque membre est une bande ou lisse, formée d'os de baleine, et ayant
un demi pouce d'épaisseur. On choisit pour cela des mâchoires, qu'on
laisse tremper dans l'eau de la mer pendant quelques semaines. Lorsque
toutes les particules de chair se sont détachées, on scie les os dans
leur longueur et on les divise en pièces, qui sont longues de quinze
à vingt pouces, et qui après avoir été polies ressemblent à l'ivoire;
ainsi préparées, des lisses glissent sur la neige bien plus facilement
que celles de fer. Il est bon de faire remarquer, en passant, que les
mâchoires de la baleine contiennent une moëlle abondante dont on tire
quelquefois jusqu'à cent livres de savon.
Le cométique de voyage est garni de peaux d'ours ou de loups-marins,
fortement cousues, que le voyageur, ramène sur lui pour se préserver du
froid. L'attelage est en peau de loup-marin; on place le chien-guide à
une dizaine de brasses du cométique; les autres sont rangés derrière lui
de manière à ne point l'embarrasser. Le guide ou, comme on le nomme au
Labrador, le chien de l'avant, doit être intelligent, dressé à obéir à
la voix, et à se porter vers la droite, ou vers la gauche, sur un mot
d'ordre. Les autres chiens sont accoutumés à le suivre et n'ont pas
besoin d'être soumis à la même discipline. Avec un bon chien de l'avant,
le voyageur n'a pas à craindre de s'écarter durant les tempêtes, lorsque
souvent la neige empêche de voir les objets à quelques pas autour de
soi. Qu'il abandonne la direction du traîneau à la sagacité de son
chien, sans le troubler par des ordres ou par des coups: guidé par
l'odorat, l'intelligent animal reconnaîtra les traces cachées sous
la neige, et se dirigera soit vers le logis de son maître, soit vers
l'habitation la plus voisine. S'il arrive quelque accident dans les
voyages d'hiver, on peut presque toujours l'attribuer à l'inexpérience
ou à la mauvaise humeur du conducteur, qui a gourmandé ses chiens hors
de propos.
Le fouet est un instrument formidable, devant lequel les chiens fuient,
même en été. Au milieu de leurs batailles les plus acharnées, il suffit
de le leur montrer pour rétablir la paix. À côté du fouet esquimaux, le
knout de la Russie est un jeu d'enfant. Un bon fouet a une longueur de
dix à douze brasses: il est attaché à un manche long de cinq ou six
pouces; lorsqu'on ne s'en sert point, on le laisse traîner derrière le
cométique. Pour les personnes qui ne sont pas accoutumées dès l'enfance
à le faire jouer, il constitue un embarras sérieux à cause de sa
longueur; mais dans les mains d'un esquimaux ou d'un homme élevé sur
la côte, il devient une arme puissante. Le bout du fouet va choisir
à quarante ou cinquante pieds le chien, paresseux ou grognard; le
claquement produit un son si éclatant que l'animal le plus endormi
en trépigne d'épouvante. Un seul coup, appliqué à une grande portée,
couperait un chien en deux. Les fouetteurs habiles sont connus dans tout
le Labrador; à leur tête est un nommé Bill, dans les veines duquel coule
un peu de sang esquimaux; du bout de son fouet, il enlève à soixante
pieds, le goulot d'une bouteille sur une ligne tracée d'avance. Il joue
mille tours de cette force, tous remarquables par leur précision et leur
vigueur.
Un long _yankee_ des environs de Boston, voulut un jour disputer à Bill
ses titres de gloire. Pour une bouteille de rum, il s'offrit à recevoir
deux coups de fouet de la main du célèbre claqueur. Par une sage
précaution, cependant, il avait garni son homme inférieur de deux paires
de caleçons et d'un pareil nombre de pantalons. Se confiant dans son
bouclier et dans la maigreur de sa propre charpente, il se met bravement
en position à cinquante pieds. Le fouet est lancé par Bill avec une
nonchalance de métis, et va effleurer, sur la personne du Yankee, la
partie vouée à l'épreuve, enlevant une étroite lisière des pantalons,
des caleçons et de ce qui se trouvait de chairs et de nerfs dans la
région voisine. Un cri aigu et nasal répond au claquement du fouet, et
les deux mains du patient se pressent pour sonder la profondeur de la
plaie et réparer les brèches faites à la place. Sur la proposition
de recevoir le second coup de fouet, il renonce généreusement à la
bouteille de rum, remarquant avec beaucoup d'à-propos: "_Well! I guess I
would be too leaky to hold liquor, if you were to strike me again_."
J'ai assisté à quelques discussions sur les mérites respectifs des
chiens esquimaux de race pure et des chiens de race mélangée. Il me
parait résulter des propositions établies, que les derniers sont plus
forts et peuvent résister plus longtemps à la fatigue; mais il leur
faut donner à manger tous les jours, quand on veut qu'ils continuent à
voyager. Si le chien esquimaux est un peu moins, solide pour la charge,
dans le voyage il passera jusqu'à deux jours de suite sans prendre de
nourriture et sans paraître abattu. Il exige aussi moins de soin contre
le froid, protégé, comme il l'est, par son long poil blanc. La neige
n'interrompt point son sommeil, même lorsqu'elle tombe abondamment: il
la bat un peu avec ses pattes pour préparer sa couche, il s'étend en
rond et s'enfonce le nez dans le poil de sa longue queue. Il reste ainsi
à dormir jusqu'à ce que la neige, en se ramassant, soit arrivée à ses
narines; pour ne pas étouffer, il se lèvera alors, secouera celle qui
le couvre, fera deux ou trois tours, pour refaire son lit, reprendra sa
première position, et recommencera à sommeiller.