Le chien esquimaux a servi de base à toutes les familles de chiens au
Labrador; dans quelques localités, il s'est croisé avec des chiens
appartenant à d'autres races; ailleurs il a été conservé pur et sans
mélange. Le vrai chien esquimaux est de forte taille; sa robe est
blanche avec quelques taches noires; il a le poil long, les oreilles
pointues, la queue touffue et relevée; il n'aboie point, mais pousse des
cris courts et étouffés, qui semblent être des essais d'aboiement. Il
ressemble d'une manière frappante au loup du pays, ou plutôt c'est un
loup réduit à l'état domestique. Assez souvent, on a vu des loups au
milieu d'une troupe de chiens esquimaux, s'amusant à jouer avec eux;
mais les derniers semblent comprendre que cette compagnie n'est pas
respectable; car, dans ces occasions, dès qu'ils aperçoivent leur
maître, ils prennent un air de gravité tout à fait comique. Les deux
familles s'allient quelquefois ensemble.
Si les chiens esquimaux ne savent point aboyer, en revanche ils sont
habiles à hurler: chaque soir, autour des maisons, ils donnent un
concert au profit des dormeurs. Un vieux chien commence ordinairement à
donner le ton, avec sa voix de basse-taille; puis viennent les ténors;
et enfin les jeunes chiens se joignent _con amore_, aux anciens de la
troupe, et un choeur de musique infernale continue ses lamentations
jusqu'à une heure avancée de la nuit. Malheur au dormeur qui n'est pas
encore accoutumé à ce vacarme! Quant à ceux qui y sont habitués, ils
n'en sont aucunement dérangés. Les hurlements sont répétés par les
meutes des environs. Durant une nuit passée à bord de la goëlette dans
la baie de Bonne-Espérance, autour de laquelle sont dispersées quatre
ou cinq habitations, nous fûmes régalés jusques après minuit, des
hurlements d'autant de corps de musiciens.
Parfois la chanson se commence par quelque chien exilé de la bande
et est continuée par les autres. A la Tabatière, chaque matin, en me
rendant à la chapelle, vers cinq heures, je rencontrais sur un morne
écarté, un vieux solitaire de cette espèce. Je le trouvais ordinairement
couché sur la mousse; à mon approche, il se levait, secouait son poil
hérissé; et sur trois pattes, car l'une des quatre était toujours hors
d'état de faire le service, il décrivait un cercle pour éviter ma
rencontre. Quelle faute expiait-il? c'est ce que je n'ai pu savoir.
Trois mois auparavant, un meurtre, le meurtre d'un chien jeune et
vigoureux, avait été commis en ce lieu. Qui sait?--Eh bien! tous les
soirs, le vieux se rendait fidèlement sur une pointe de rocher qui
s'avance au-dessus de la mer, et soit qu'il eût l'âme poétique, ou que
le souvenir d'un crime lui rongeât le coeur, il attendait, morne et
silencieux, le lever de la lune. Au moment où elle se montrait, il
poussait un hurlement digne des chiens chantés par Ossian.--Le premier
cri restait sans réponse; au second, vingt voix claires relevaient
l'ancienne, avec une énergie et une constance propres à désespérer un
dormeur ordinaire.
Dans un autre poste, où j'occupais seul la maison d'hiver, je fus
surpris d'entendre pendant la nuit un mouvement inaccoutumé sous le
plancher; c'était des grondements, des plaintes, des menaces, suivis de
hurlements et d'un branle-bas épouvantable. La séance était si bruyante
et se prolongea si longtemps, que je me crus en plein parlement
des provinces unies du Canada; pardon, si j'emploie le langage
parlementaire. Le lendemain, je dus reconnaître la situation et étudier
la position des partis. Les chiens avaient voulu mettre à profit le peu
de terre qui se trouvait sous la maison; ils avaient creusé un passage,
puis une espèce de cave, sous l'abri des planchers. C'était leur
cabinet. Malheureusement, il n'était pas assez grand pour toute la
bande; quand deux ou trois s'y étaient installés, les autres étaient
forcés de rester à la belle étoile. De là, dissensions, querelles et
coups de dents entre ceux qui occupaient un coin dans le terrier et les
malheureux qui les voulaient remplacer.
Les chiens du Labrador sont querelleurs pendant le jour, aussi bien que
durant la nuit: à peine une heure de la journée se passe-t-elle sans
qu'il s'élève une contestation, à laquelle tous veulent prendre part.
Chez eux, comme chez les loups, gare au plus faible; car tous les autres
se jettent sur celui qui a été renversé et le déchireraient à belles
dents, si le fouet du maître n'était mis en jeu pour les séparer. A
moins d'exercer une vigilance continuelle, l'on ne saurait prévenir les
meurtres dans une société si mal réglée. Des planteurs ont perdu dans
une année jusqu'à quatre et cinq de leurs chiens, tués par leurs
camarades, souvent enfants de la même mère. Comme mesure préventive et
pour maintenir une apparence d'ordre, lorsqu'un chien devient tapageur
et hargneux, on lui attache au cou une patte de devant; ce remède est
infaillible pour l'obliger à garder la paix envers tous. Dans une meute,
l'on rencontre quelquefois trois ou quatre chiens qui subissent cette
peine. Ils semblent un peu embarrassés; mais ils peuvent encore suivre
les autres dans leurs courses et leur faire de rudes morsures lorsque
l'occasion s'en présente.
Jusqu'à ce jour, à deux ou trois exceptions près, on n'a pu réussir à
élever d'autres animaux domestiques: chats, vaches, cochons, moutons;
tout a été détruit. Si Un chien est élevé dans la maison, on peut être
sûr qu'à la première occasion il sera étranglé. Un planteur avait un
beau chien de Terreneuve, plein d'intelligence et rendant de grands
services par son adresse à la mer. Il était d'autant plus prisé que les
chiens esquimaux ne peuvent être dressés pour l'eau. Le terreneuve avait
le privilège d'entrer dans la maison et recevait assez souvent les
caresses de son maître. C'en fut assez pour exciter la jalousie des
autres, qui guettèrent une bonne occasion, étranglèrent le favori et
le traînèrent à la mer. Après ce mauvais coup, ils s'esquivèrent à
la maison; mais leur mine embarrassée ayant fait soupçonner que tout
n'allait pas bien, on découvrit bientôt les preuves de la trahison, sur
le cadavre du pauvre chien de Terreneuve.
Je n'ai trouvé sur la côte qu'une chèvre et un cochon qui aient échappé
au massacre général. Un marchand de Boston, venu au Labrador pour y
chercher la santé, avait amené avec lui ces deux animaux; le premier
devait lui fournir du lait, le second était un élève favori. A peine
déposé sur le sol de la nouvelle patrie, le pauvre cochon faillit être
dévoré; il fallut, pour prévenir de nouvelles attaques, lui préparer une
cage que l'on élargit à mesure que l'hôte grandit. Quant à la chèvre,
dès le premier jour elle sût se faire respecter: la tête baissée et les
cornes en avant, elle attendit ses ennemis de pied ferme. Le premier qui
osa l'approcher fut renversé et s'enfuit, hurlant et boitant; un second
voulut soutenir l'honneur du corps, mais il éprouva le même sort. La
chèvre a depuis joui d'une paix profonde et obtenu le droit de cité.
Elle parcourt les environs avec les chiens, elle se couche au milieu
d'eux, et ils n'en font pas plus de cas que si elle était un membre de
la famille.
Il a pu arriver que des chiens aient attaqué quelque voyageur isolé,
mais cela a dû être fort rare. Partout je les ai trouvés civils et
caressants pour moi. Une fois que la connaissance avait été faite avec
eux, ils me suivaient dans mes courses, et j'avais souvent peine à les
renvoyer, lorsque leur compagnie ne me convenait point.
Pendant l'hiver, ils récompensent leur maître des dépenses et des
inquiétudes qu'il lui ont causées durant le reste de l'année. En été,
les voyages se font en berges ou en chaloupes; en hiver, c'est au moyen
des chiens et des cométiques. Vers le mois de janvier, les baies et les
passes se couvrent d'une glace solide, jusqu'à trois et quatre lieues au
large. L'on en profite pour traîner aux maisons le bois qui a été coupé
pendant l'année précédente; cinq ou six chiens attelés à un cométique
enlèvent de lourdes charges. Six ou sept bons chiens, traînant trois
personnes, parcourront dans la journée de vingt à vingt-cinq lieues.