II

Le chien esquimaux a servi de base à toutes les familles de chiens au

Labrador; dans quelques localités, il s'est croisé avec des chiens

appartenant à d'autres races; ailleurs il a été conservé pur et sans

mélange. Le vrai chien esquimaux est de forte taille; sa robe est

blanche avec quelques taches noires; il a le poil long, les oreilles

pointues, la queue touffue et relevée; il n'aboie point, mais pousse des

cris courts et étouffés, qui semblent être des essais d'aboiement. Il

ressemble d'une manière frappante au loup du pays, ou plutôt c'est un

loup réduit à l'état domestique. Assez souvent, on a vu des loups au

milieu d'une troupe de chiens esquimaux, s'amusant à jouer avec eux;

mais les derniers semblent comprendre que cette compagnie n'est pas

respectable; car, dans ces occasions, dès qu'ils aperçoivent leur

maître, ils prennent un air de gravité tout à fait comique. Les deux

familles s'allient quelquefois ensemble.

Si les chiens esquimaux ne savent point aboyer, en revanche ils sont

habiles à hurler: chaque soir, autour des maisons, ils donnent un

concert au profit des dormeurs. Un vieux chien commence ordinairement à

donner le ton, avec sa voix de basse-taille; puis viennent les ténors;

et enfin les jeunes chiens se joignent _con amore_, aux anciens de la

troupe, et un choeur de musique infernale continue ses lamentations

jusqu'à une heure avancée de la nuit. Malheur au dormeur qui n'est pas

encore accoutumé à ce vacarme! Quant à ceux qui y sont habitués, ils

n'en sont aucunement dérangés. Les hurlements sont répétés par les

meutes des environs. Durant une nuit passée à bord de la goëlette dans

la baie de Bonne-Espérance, autour de laquelle sont dispersées quatre

ou cinq habitations, nous fûmes régalés jusques après minuit, des

hurlements d'autant de corps de musiciens.

Parfois la chanson se commence par quelque chien exilé de la bande

et est continuée par les autres. A la Tabatière, chaque matin, en me

rendant à la chapelle, vers cinq heures, je rencontrais sur un morne

écarté, un vieux solitaire de cette espèce. Je le trouvais ordinairement

couché sur la mousse; à mon approche, il se levait, secouait son poil

hérissé; et sur trois pattes, car l'une des quatre était toujours hors

d'état de faire le service, il décrivait un cercle pour éviter ma

rencontre. Quelle faute expiait-il? c'est ce que je n'ai pu savoir.

Trois mois auparavant, un meurtre, le meurtre d'un chien jeune et

vigoureux, avait été commis en ce lieu. Qui sait?--Eh bien! tous les

soirs, le vieux se rendait fidèlement sur une pointe de rocher qui

s'avance au-dessus de la mer, et soit qu'il eût l'âme poétique, ou que

le souvenir d'un crime lui rongeât le coeur, il attendait, morne et

silencieux, le lever de la lune. Au moment où elle se montrait, il

poussait un hurlement digne des chiens chantés par Ossian.--Le premier

cri restait sans réponse; au second, vingt voix claires relevaient

l'ancienne, avec une énergie et une constance propres à désespérer un

dormeur ordinaire.

Dans un autre poste, où j'occupais seul la maison d'hiver, je fus

surpris d'entendre pendant la nuit un mouvement inaccoutumé sous le

plancher; c'était des grondements, des plaintes, des menaces, suivis de

hurlements et d'un branle-bas épouvantable. La séance était si bruyante

et se prolongea si longtemps, que je me crus en plein parlement

des provinces unies du Canada; pardon, si j'emploie le langage

parlementaire. Le lendemain, je dus reconnaître la situation et étudier

la position des partis. Les chiens avaient voulu mettre à profit le peu

de terre qui se trouvait sous la maison; ils avaient creusé un passage,

puis une espèce de cave, sous l'abri des planchers. C'était leur

cabinet. Malheureusement, il n'était pas assez grand pour toute la

bande; quand deux ou trois s'y étaient installés, les autres étaient

forcés de rester à la belle étoile. De là, dissensions, querelles et

coups de dents entre ceux qui occupaient un coin dans le terrier et les

malheureux qui les voulaient remplacer.

Les chiens du Labrador sont querelleurs pendant le jour, aussi bien que

durant la nuit: à peine une heure de la journée se passe-t-elle sans

qu'il s'élève une contestation, à laquelle tous veulent prendre part.

Chez eux, comme chez les loups, gare au plus faible; car tous les autres

se jettent sur celui qui a été renversé et le déchireraient à belles

dents, si le fouet du maître n'était mis en jeu pour les séparer. A

moins d'exercer une vigilance continuelle, l'on ne saurait prévenir les

meurtres dans une société si mal réglée. Des planteurs ont perdu dans

une année jusqu'à quatre et cinq de leurs chiens, tués par leurs

camarades, souvent enfants de la même mère. Comme mesure préventive et

pour maintenir une apparence d'ordre, lorsqu'un chien devient tapageur

et hargneux, on lui attache au cou une patte de devant; ce remède est

infaillible pour l'obliger à garder la paix envers tous. Dans une meute,

l'on rencontre quelquefois trois ou quatre chiens qui subissent cette

peine. Ils semblent un peu embarrassés; mais ils peuvent encore suivre

les autres dans leurs courses et leur faire de rudes morsures lorsque

l'occasion s'en présente.

Jusqu'à ce jour, à deux ou trois exceptions près, on n'a pu réussir à

élever d'autres animaux domestiques: chats, vaches, cochons, moutons;

tout a été détruit. Si Un chien est élevé dans la maison, on peut être

sûr qu'à la première occasion il sera étranglé. Un planteur avait un

beau chien de Terreneuve, plein d'intelligence et rendant de grands

services par son adresse à la mer. Il était d'autant plus prisé que les

chiens esquimaux ne peuvent être dressés pour l'eau. Le terreneuve avait

le privilège d'entrer dans la maison et recevait assez souvent les

caresses de son maître. C'en fut assez pour exciter la jalousie des

autres, qui guettèrent une bonne occasion, étranglèrent le favori et

le traînèrent à la mer. Après ce mauvais coup, ils s'esquivèrent à

la maison; mais leur mine embarrassée ayant fait soupçonner que tout

n'allait pas bien, on découvrit bientôt les preuves de la trahison, sur

le cadavre du pauvre chien de Terreneuve.

Je n'ai trouvé sur la côte qu'une chèvre et un cochon qui aient échappé

au massacre général. Un marchand de Boston, venu au Labrador pour y

chercher la santé, avait amené avec lui ces deux animaux; le premier

devait lui fournir du lait, le second était un élève favori. A peine

déposé sur le sol de la nouvelle patrie, le pauvre cochon faillit être

dévoré; il fallut, pour prévenir de nouvelles attaques, lui préparer une

cage que l'on élargit à mesure que l'hôte grandit. Quant à la chèvre,

dès le premier jour elle sût se faire respecter: la tête baissée et les

cornes en avant, elle attendit ses ennemis de pied ferme. Le premier qui

osa l'approcher fut renversé et s'enfuit, hurlant et boitant; un second

voulut soutenir l'honneur du corps, mais il éprouva le même sort. La

chèvre a depuis joui d'une paix profonde et obtenu le droit de cité.

Elle parcourt les environs avec les chiens, elle se couche au milieu

d'eux, et ils n'en font pas plus de cas que si elle était un membre de

la famille.

Il a pu arriver que des chiens aient attaqué quelque voyageur isolé,

mais cela a dû être fort rare. Partout je les ai trouvés civils et

caressants pour moi. Une fois que la connaissance avait été faite avec

eux, ils me suivaient dans mes courses, et j'avais souvent peine à les

renvoyer, lorsque leur compagnie ne me convenait point.

Pendant l'hiver, ils récompensent leur maître des dépenses et des

inquiétudes qu'il lui ont causées durant le reste de l'année. En été,

les voyages se font en berges ou en chaloupes; en hiver, c'est au moyen

des chiens et des cométiques. Vers le mois de janvier, les baies et les

passes se couvrent d'une glace solide, jusqu'à trois et quatre lieues au

large. L'on en profite pour traîner aux maisons le bois qui a été coupé

pendant l'année précédente; cinq ou six chiens attelés à un cométique

enlèvent de lourdes charges. Six ou sept bons chiens, traînant trois

personnes, parcourront dans la journée de vingt à vingt-cinq lieues.

Opuscules · 第 16 / 23 题