CHAPITRE TROISIÈME

I

Le dimanche (8 août) je terminai la mission après avoir recommandé aux

habitants de se conserver soigneusement dans la grâce de Dieu, car d'ici

à onze ou douze mois, fussent-ils aux portes de la mort, ils ne pourront

obtenir les secours de la religion, attendu que le prêtre le plus voisin

se trouve sur la côte de Gaspé, à plus de cent lieues de distance.

Je partis le même soir de la Tabatière, avec le sieur François Lévêque,

maître du poste de la Grosse-Ile de Mecatina, pour aller donner la

mission à sa famille. Quoique le vent fût faible, nous franchîmes dans

une heure les deux lieues que nous avions à faire.

Les berges dont on se sert sur toute la côte demandent peu de vent,

parce qu'elles sont légères et portent une forte voilure; si le temps se

fait gros, il est facile de prendre deux ou trois ris dans les voiles.

Ces embarcations sont construites au Massachusetts et viennent surtout

de Newburyport près de Boston; elles coûtent ordinairement de quinze

à seize louis lorsqu'elles ont leur voilure. On ne bâtit point au

Labrador, le bois étant trop rare et trop éloigné. Il en est tout

autrement sur la côte de Gaspé, où beaucoup de pêcheurs construisent

eux-mêmes leurs berges, qui sont grandes, fortes et si propres à

résister à de gros coups de vent, que les pêcheurs gaspésiens ne

craignent point de s'en servir pour traverser du Cap des Rosiers à la

pointe est de l'île d'Anticosti. C'est une distance de trente lieues en

pleine mer. Les berges américaines courent mieux dans le vent et sont

préférables pour louvoyer; mais elles sont moins sûres et exigent plus

de précautions contre les accidents; si la lame passe pardessus les

carreaux, elles s'enfoncent et disparaissent sous l'eau. Celles de

Gaspé, au contraire, lors même qu'elle tournent sous voiles, surnagent

presque toujours. Aussi les pêcheurs de Percé, de Douglastown et du Cap

des Rosiers ne craignent point d'exposer leurs berges à chavirer, car

ils savent qu'ils pourront se réfugier en sûreté sur la quille.

La Grosse-Ile est un rocher qui a une longueur de quatre ou cinq milles;

comme elle est haute et avancée à la mer, on l'aperçoit de loin dans

toutes les directions. Ses rochers, ses grèves et ses baies sont

riches en gibier. Au moment ou nous y arrivons, des milliers d'oiseaux

s'agitent de toutes parts autour de nous; plusieurs-familles de jeunes

_moignacs_ s'enfuient sur l'eau, ayant les ailes encore trop faibles

pour voler; les goddes, penguins en miniature, et les cormorans nous

adressent des injures du haut de leurs rochers; des goëlands, des

corbeaux beaucoup plus gros que nos corneilles, des hibous, des

chouettes tournoient en poussant des cris d'inquiétude.

L'île possède deux beaux ports où les plus gros vaisseaux peuvent

se mettre à l'abri: dans l'un, les goëlettes baleinières se rendent

d'ordinaire pour le dépècement des baleines qu'on vient de tuer; sur

l'autre, sont établis des fourneaux et des fonderies. C'est près de

la baie qui forme le second port que sont les maisons et les autres

bâtiments de monsieur Lévêque; c'est au fond de cette baie qu'il tend

deux rets dont chacun a trois cents brasses de longueur, sans compter

les annexes. L'année dernière, il prit deux cent huit loups-marins,

qui lui ont valu plus de deux cents louis. C'est assurément un retour

avantageux, pour une pèche qui ne dure que deux ou trois semaines. Mais

il faut remarquer qu'une pêcherie ou échouerie de loups-marins entraîne

bien des dépenses, car les frais de premier établissement, en filets,

ancres, berges, s'élèvent à trois ou quatre cents louis. Viennent

ensuite les dépenses annuelles pour l'entretien et le renouvellement de

ces objets, ainsi que pour les gages des employés.

Il faut ordinairement quatre hommes pour compléter l'équipage des

berges. Quoique la pêche ne dure que trois semaines, on garde ces

employés depuis le mois de septembre jusqu'au commencement de mai. Ils

reçoivent ordinairement une part convenue dans les profits de la saison,

et de plus le maître de l'échouerie est tenu de les nourrir et de les

loger. Pendant le reste de l'hiver et du printemps, on les occupe comme

on peut, soit à charroyer le bois de chauffage, soit à faire la chasse,

sur la terre ferme. Ainsi les profits nets sont réellement bien moindres

qu'ils ne paraissent à première vue; tels qu'ils sont, ils suffisent

cependant pour récompenser le propriétaire dans les années ordinaires.

Il s'agit ici de la pêche d'automne ou d'hiver qui est différente de

celle du printemps, dont j'ai déjà parlé. Vers la fin de novembre,

les loups-marins commencent à remonter de la mer vers le fleuve

Saint-Laurent; ils vont rencontrer les glaces flottantes, sur lesquelles

ils se tiennent pendant l'hiver. Comme ils suivent alors la côte et

les îles, la pêche d'automne se fait près de la terre; de grands rets,

garnis d'annexes ou ailes rentrantes, sont tendus dans les passages

étroits et dans les baies. Les ailes sont placées de manière qu'en

suivant le rets, les loups-marins s'engagent dans une espèce de

cul-de-sac, qui ne leur présente point d'issue pour sortir. La pêche

commence vers le milieu de décembre et finit vers le huit ou le dix de

janvier; aussi comme c'est la plus rude saison de l'année, les pêcheurs

ont beaucoup à souffrir du froid, des glaces et des neiges. Sur les

échoueries ordinaires, l'on prend, en terme moyen, de cent cinquante à

deux cent cinquante loups-marins, que l'on évalue à un louis pièce;

la peau vaut de quatre à cinq chelins, et l'huile de deux à quatre

piastres.

Il y a plusieurs espèces de loups-marins dans les eaux du Labrador; on

les distingue par la taille, par les habitudes, par le poil et par

la conformation de la tête. Les plus grands sont les Wastics qui ont

jusqu'à treize pieds de longueur. Les Wabishtouis sont aussi fort

gros; la ressemblance de leurs traits avec ceux des Esquimaux a donné

naissance à la tradition, qui porte que ce peuple est descendu d'un

couple de Wabishtouis ostracisés par la tribu, et forcés de chercher

une nouvelle patrie sur la terre ferme. L'espèce la plus commune de

loups-marins est _phoca groenlandica_, nommé _harp seal_ par les

Anglais. Voici ce qu'en dit le sieur Samuel Robertson, dans un mémoire

présenté par lui à la Société Littéraire et Historique de Québec:

"Cette espèce de loups-marins se trouve depuis le fleuve Saint-Laurent,

jusqu'à la mer glaciale.... Ils ont jusqu'à sept pieds de longueur

et quatre pieds de tour. Quand ils sont arrivés à leur entier

développement, vers l'âge de trois ans, ils ont la tête noire et portent

sur chaque coté une bande noire depuis les épaules jusqu'à la queue;

le reste du corps est blanc. Ils sont très-nombreux et forment la

principale nourriture des Groenlandais et des Esquimaux. Avec des rets,

on les prend en grand nombre sur les côtes du Labrador et de Terreneuve;

on les tue aussi sur les glaces flottantes. Ces amphibies sont errants,

ils voyagent vers le nord durant l'été et fréquentent le golfe et les

bancs de Terreneuve pendant l'hiver. Dans les mois de février et mars,

les femelles montent sur une glace flottante et y donnent naissance

à leurs petits; la portée est d'un petit pour l'ordinaire, mais

quelquefois de deux et même de trois. Les mères abandonnent

immédiatement leurs nourrissons; parfois, mais bien rarement, elles

les allaiteront pendant un jour ou deux. En venant au monde, le jeune

loup-marin est de la grosseur d'un chat et pèse de quinze à vingt

livres"

Malgré l'immense destruction de ces animaux, leur nombre semble à peine

décroître; ils forment une des principales sources de revenus pour les

habitants du Labrador, d'une partie de Terreneuve et des îles de la

Magdeleine. Les peaux vertes servent assez souvent de monnaie dans les

marchés qui se font entre les planteurs. Lorsqu'elles ont été bien

préparées, elles sont employées pour harnais à chiens, bottes, mitaines.

Quant à la chair, on la sale et on la conserve avec la viande de baleine

pour nourrir les chiens pendant une grande partie de l'année. Sous ce

rapport, le loup-marin est d'une haute importance pour les planteurs,

car, s'ils en manquaient, ils ne pourraient garder leurs chiens; et sans

les chiens, qui tiennent lieu de chevaux dans les voyages et pour les

charrois, la côte serait inhabitable pendant l'hiver. Le pays, en effet,

ne fournit point assez de fourrages pour la nourriture des chevaux,

qui d'ailleurs seraient inutiles au milieu des neiges et sans chemins

battus.

Chaque famille garde ordinairement huit ou dix chiens, qui pendant l'été

n'ont qu'à manger, flâner et se quereller. Pendant l'hiver, l'état des

choses est bien changé: il leur faut renoncer au _far niente_, et se

soumettre à de rudes fatigues.

Opuscules · 第 15 / 23 题