Le 5 août, lendemain de mon arrivée, je me rendis à la chapelle, qui est
convenable et bien tenue. Elle est couronnée par un petit clocher, qui
attend encore une cloche; derrière le choeur, il y a une sacristie,
qui peut servir de résidence temporaire au missionnaire, pendant les
quelques jours de sa visite en été. Le site, tout-à-fait solitaire, est
propre à l'étude et à la méditation; on n'y entend d'autres sons que
le chant des oiseaux et le bruit de la vague qui vient déferler sur le
sable du rivage. Là, pendant plus de la moitié d'une semaine, je donnai
matin et soir les exercices de la mission, et tous y assistèrent
régulièrement. Le dernier jour, qui était un dimanche, la congrégation
se trouva au grand complet; car aux habitants du lieu s'étaient
réunies plusieurs familles sauvages qui se rendaient à la rivière
Saint-Augustin. "N'est-ce pas", observait après la messe, un jeune homme
né au Labrador, "qu'il y a beaucoup de monde par ici; je suis sûr qu'il
y avait plus de cinquante grandes personnes dans la chapelle".
Entre les offices du matin et ceux du soir, je trouvais du temps pour
lire et pour explorer les mornes voisins. Un cap, taillé à pic et qui
s'avance dans la baie Rouge, à quelques pas de la chapelle, excitait
particulièrement ma curiosité. Sur une saillie du rocher, à cinquante
pieds au-dessus de la mer, s'élèvent quelques pierres, qui semblent
noircies par la fumée. A-t-on fait du feu sur cette pointe suspendue
au-dessus d'un précipice? Comment y a-t-on transporté du bois?--A quel
propos des chrétiens se sont-ils nichés là-haut?--Voilà l'énigme qui se
présentait à mon esprit, depuis une heure que je rôdais sur la grève, au
pied du cap. Comme je n'avais personne autour de moi pour m'éclairer sur
ce sujet, je me décidai enfin à essayer de résoudre personnellement le
problème. Attaquer le rocher de front, était tout bonnement se casser
la tête contre, une muraille; il fallait recourir à la stratégie, et
prendre la forteresse à revers. En m'éloignant du rivage, je réussit à
gravir le côteau, au moyen de quelques arbrisseaux; puis, un sentier
tracé par les chiens, me conduisit au sommet du cap, d'où je me glissai
tant bien que mal sur une _corniche_ du rocher, longue d'environ douze
pieds et large de trois ou quatre. Sous mes pieds était le rivage d'où
j'avais examiné ce nid d'aigle; ce n'était pourtant pas un nid d'aigle,
mais bien un nid de montagnais. Oui, sur-ces quelques pieds de roc,
une famille sauvage avait passé deux semaines; ces pierres enfumées
formaient la cheminée; quelques branches d'épinette recouvertes de
mousse marquaient le lieu où dormaient paisiblement le père, la mère et
les enfants, tandis qu'au-dessus grondait l'ouragan, et qu'au-dessous la
mer dans sa furie ébranlait le pied du rocher. Des tisons noircis, des
amas d'os de goëlands, et d'arêtes de poissons prouvent que la chasse et
la pêche avaient abondamment fourni à la cuisine qu'on faisait céans.
Mais comment les enfants n'ont-ils pas été lancés à la mer par leur
étourderie naturelle, ou par la violence des vents? c'est ce dont je ne
puis me rendre compte.--On m'apprit plus tard que cette famille était
une de celles qui en pêchant et en chassant descendaient à la rivière
Saint-Augustin.
Dans mes promenades, je pus étudier à loisir la botanique du pays. Le
règne végétal y offre surtout des éricacées et des plantes alpines, qui
croissent dans les fentes des rochers, ou au milieu des couches de la
longue mousse grise. Souvent, au fond d'un bassin creusé dans le roc, et
dont les parois retiennent les aux pluviales, s'étend sur un lit de
deux ou trois pouces de terre, un riche et mollet tapis, formé par le
_drosera rotundifolia_. Cette plante délicate, dont la teinte rougeâtre
contraste avec le beau vert des lycopodes, occupe des espaces assez
considérables sur plusieurs des îles de la Demoiselle. Les arbustes les
plus communs, sont: le thé du Labrador, _ledum latifolium_, qui répand
un odeur aromatique, lorsque l'on broie ses feuilles veloutées; un
bouleau nain à feuilles rondes, _betula glandulosa;_ la petite épinette
noire, qui se traîne sur les rochers et dont les feuilles infusées dans
l'eau chaude fournissent un breuvage préféré au thé par les planteurs;
on en fait aussi une bière meilleure que la bière d'épinette grise.
Les fruits, ou, comme on les nomme dans le pays, les graines sont en
abondance. L'on trouve beaucoup de bluets; deux espèces d'atocas; les
mûres rouges du _rubus arcticus_ qui porte des fleurs cramoisies; les
baies de _l'arbutus alpinus_, en anglais _fox-berry_; les graines de
corbijeaux, noires et rouges, _empetrum nigrum_ et _empetrum rubrum_,
nourriture favorite des oiseaux dont elles portent le nom. Au mois
d'août les corbijeaux arrivent tout amaigris; ils dévorent avec avidité
les baies de l'empetrum; et, au bout de quelques semaines, ils ont
acquis un embonpoint tel qu'ils ont peine à voler. Mais le fruit du
pays, par excellence, est une mûre jaune, _rubus chamoemorus_, nommée
_chicoté_ par les sauvages et les français; et _bake apple_ par les
anglais. Ce fruit est estimé non-seulement des hommes, mais encore des
chiens et des ours, qui en sont très friands; il est mis à bien des
sauces, mais il sert surtout aux provisions de confitures, que les
ménagères préparent pour l'hiver. Je dois ajouter à la liste de fruits,
les groseilles rouges et violettes, les petites _poires_, _amelanchier
canadensis_, et les framboises qui sont rares. Quant aux fraises, si
communes dans les environs de Québec, je ne me rappelle pas en avoir
trouvé sur la côte du Labrador.
V
Le 6, en retournant le soir à mon logis, je pus juger par mes yeux de
l'abondance du poisson dans cette mer. J'avais dans le cours de la
journée remarqué plusieurs berges, qui se suivaient lentement, en
visitant les baies et les anses. Chacune était conduite par six rameurs;
debout sur levant, se tenait immobile un matelot, qui sondait de ses
regards le fond de la mer.
Ces berges étaient à la recherche, d'un banc de harengs; elles
appartenaient à une goëlette mouillée à deux lieues de là, près du Gros
Mécatina. Deux heures plus tard, leur grande seine, longue de plus de
cinq cents brasses, avait été lancée à l'eau et enveloppait une masse
épaisse de harengs. Les deux bouts de la seine avaient été toués vers la
terre, où ils furent amarrés, puis avec de petits filets l'on mettait
le poisson à sec sur le rivage. La prise était évaluée à quatre ou cinq
cents barils. Comme le vent du nord-est commençait à souffler avec
violence, les embarcations du voisinage furent mises, en réquisition,
et, à mesure qu'on en avait empli une, on la dépêchait vers la goëlette.
Par malheur, une des berges trop lourdement chargée fut couverte par un
coup de mer, vis-à-vis de la Baie-Rouge, et les deux pêcheurs qui la
conduisaient furent emportés par la vague. Leur perte était assurée,
si leurs compagnons n'avaient volé à leurs secours sur de légères
embarcations: l'un et l'autre furent retirés à demi-morts et ne comptant
plus revoir la terre. On les transporta dans une maison voisine, où les
soins les plus empressés leur furent prodigués avec tant d'efficacité,
que le lendemain ils étaient prêts à reprendre leur pénible travail.
Cependant comme le vent continuait à augmenter, il fallut mettre la
seine en état de résister à la mer, au moyen d'ancres et de forts
câbles; pendant la nuit, tous les pêcheurs restèrent sur pied, prêts à
couper les amarres, à ouvrir la seine et à la retirer de l'eau, si elle
était en danger de se rompre. Le soir, un véritable ouragan se déchaîna;
les vagues venaient se briser avec fureur contre les rochers, et
s'élevaient en masses d'écume à une hauteur de plus de vingt pieds. La
mer et le vent semblaient devoir tout balayer; mais l'abri avait été si
bien choisi et les mesures étaient si soigneusement prises pour prévenir
les accidents, que durant trois jours de gros temps la seine résista
à la pression du dehors et aux mouvements du dedans; car les pauvres
prisonniers, battus par les flots, cherchaient à rompre les murailles de
la geôle.