Le 4, nous nous arrêtions à Natagamiou, tout près d'une chute que fait
la rivière de ce nom en se jetant dans la mer. La cascade est si forte
que le saumon ne peut la remonter; aussi le poste ne vaut-il rien pour
la pêche du saumon. Le propriétaire de Natagamiou possède la seule vache
qui se trouve entre Wapitugan et Blanc-Sablon; il en retire peu de
profit, car, de huit à dix lieues à la ronde, on envoie chercher chez
lui du lait, pour guérir toutes les maladies imaginables: un tel service
ne se refuse jamais et est toujours rendu gratuitement.
A la Tête-à-la-Baleine, nous débarquons un passager, qui vient s'essayer
aux travaux du pays. Cette île est un rocher à peu près nu; cependant
le sieur Kenty, qui s'y est établi, entretient fort convenablement sa
famille, avec les produits de la pêche du loup-marin, de la morue et du
hareng. Au commencement du mois d'août, il avait déjà près de trente
mille morues, et le poisson était encore abondant. Il a aussi su
utiliser le peu de terre qui se trouve sur l'île, en la ramassant et la
transportant près de sa maison, pour y former un petit champ. La culture
lui a fourni des navets et des pommes de terre, dont il a pu vendre une
partie, après avoir fait la provision nécessaire pour sa famille.
En laissant la Tête-à-la-Baleine, nous franchissons un étroit passage au
milieu des îles--et nous côtoyons le pied du Gros Mécatina, morne élevé,
qui sert d'amarque aux vaisseaux arrivant de la haute mer sur la côte
du Labrador. Sa cime est depuis une semaine couverte de fumée. Selon ce
qu'on nous dit, le feu, mis dans les broussailles et dans la mousse
par des voyageurs imprudents, s'est étendu sur toute la montagne et a
ensuite pénétré dans les terres, consumant dans son passage la maigre
provision de bois qui servait au besoin des habitations environnantes.
Comme la sécheresse règne depuis longtemps, l'on craint qu'il ne soit
porté vers l'intérieur du pays, où il causerait un double dommage, en
détruisant le bois, si précieux dans ces lieux, et en éloignant le
gibier. L'on est tout étonné d'apercevoir, sur les flancs noircis de la
montagne, des ravines encore pleines de neige. Malgré les flammes de
l'incendie, malgré les chaleurs du mois d'août, l'hiver a laissé les
traces de sa rigueur, non-seulement sur la terre, mais encore sur la
mer, car, à une lieue de distance, une énorme glace miroite au soleil,
en se balançant lourdement sur les vagues.
Le poste du Gros Mécatina est ancien, et, il y a un siècle, il était un
des plus productifs du Labrador; en 1744, la veuve Pommereau, à qui il
appartenait, en retirait 451 barriques d'huile, tandis que le poste
de la baie Phélypeaux n'en fournissait que 390 au sieur de Brouague.
Aujourd'hui, il a perdu de sa valeur, et cependant les quelques familles
qui y demeurent n'ont point raison de se plaindre de leurs pêcheries.
Dans une des baies voisines, la baie des Bateaux, on trouve des huîtres
connues sous le nom de palourdes, dont les coquilles sont fort belles;
elles vivent cachées dans le sable, et, pour les en tirer, il faut
se servir de la pelle ou de la pioche. Elles sont, dit-on, d'un goût
excellent.
Nous nous dirigeons vers la Tabatière, ou je dois laisser la goëlette
pour donner une mission. La Tabatière est la métropole du canton; située
à mi-distance, entre Wapitugan et Blanc-Sablon, elle renferme dans un
rayon de trois lieues douze familles catholiques. Aussi, à un peu plus
d'un mille du principal établissement, a-t-on élevé une chapelle,
destinée à l'usage de ce noyau de fidèles. La raison qui a porté à
mettre la chapelle à une telle distance du port peut servir à donner une
idée du pays; c'est le seul endroit où il y ait assez de terre pour un
cimetière; et encore ce cimetière a-t-il à peine un quart d'arpent en
superficie.
Le poste de la Tabatière a été établi par le sieur Samuel Robertson, que
monsieur Lymburner voulut favoriser, après avoir abandonné lui-même le
commerce du Labrador. Écossais de naissance, M. Robertson apportait
aux affaires l'intelligence et la persévérance qui distinguent ses
compatriotes. Lorsqu'il eut reconnu les avantages qu'offrait le port
de la Tabatière, il le choisit pour y établir une grande pêcherie; les
loups-marins alors étaient si nombreux dans ces parages, que dans un
seul automne on en prit ici plus de quatre mille.
Le nouveau propriétaire était d'un caractère un peu excentrique, et
tentait par fois des entreprises hasardeuses qui lui plaisaient par leur
singularité. Il avait remarqué que les baleines, en remontant, suivaient
assez souvent une passe entre deux îles; il crut pouvoir les arrêter, ou
du moins les embarrasser dans leur course, en tendant un rets monstre
dans ce détroit. Pour cette fin, il fit préparer avec un soin
particulier un filet d'un genre tout nouveau. Les mailles, d'une
très-grande largeur, étaient formées avec de gros câbles, capables de
résister à une forte tension; des barriques vides servaient de flottes;
de puissantes amarres, destinées à tendre le rets et à le maintenir en
place, étaient attachées à des ancres qu'on avait enfoncées dans les
fissures du roc. Robertson avait eu la précaution de prendre à son
service, pour l'hiver, des harponneurs et des matelots accoutumés à
poursuivre la baleine. Il espérait qu'en suivant sa route accoutumée, la
baleine irait se heurter contre le filet; les harponneurs devaient
alors profiter de la situation, et donner le coup de mort au malheureux
cétacé, embarrassé dans les plis du filet. Les pêcheurs connaissaient un
peu le vigoureux lutteur à qui ils avaient affaire; ils représentèrent
que toutes les amarres, retenant un côté du filet, devaient être assez
faibles pour se briser au premier choc; qu'en cédant ainsi sur un point
le ret serait moins exposé à être rompu et s'enlacerait plus sûrement
autour de la baleine; que si les deux bouts étaient également solides,
la baleine ferait une trouée complète et continuerait sa route. Le
conseil était trop sage pour être adopté; la conséquence fut que la
première baleine passa à travers le filet, et le laissa dans un état si
déplorable, qu'il fallut le lever sans mot dire. Depuis cette tentative,
l'on a renoncé à prendre les baleines avec des filets.
Je fus reçu chez une des cinq familles qui demeurent dans le
voisinage immédiat de la Tabatière; et je pus, le même soir, juger de
l'hospitalité qu'on exerce sur la côte, et dont j'avais entendu parler
à plusieurs reprises. En effet, pour le souper, une dizaine d'hommes se
présentèrent à table et s'y placèrent sans façon. "Combien employez-vous
donc de pêcheurs?" demandai-je à quelqu'un de la maison. "Nous n'avons
que trois hommes.--Mais d'où viennent tous vos convives?--Les uns
appartiennent aux postes voisins; les autres sont arrivés par une
goëlette venue de l'ouest, et s'en vont à la pêche du hareng vers
Blanc-Sablon.--Les connaissez-vous tous?--Pas tous; mais quand un
étranger arrive, il a sa place à table; c'est la coutume. Dix étrangers
resteraient une semaine toute entière dans une maison, qu'on ne leur
ferait pas voir que leur visite est un peu longue".
L'hospitalité se pratique même en l'absence des maîtres de la maison.
Pendant la pêche du saumon, quelques familles laissent leur demeure
ordinaire, pour aller en occuper une autre sur les bords de la rivière
Saint-Augustin, ou de quelque autre rivière. En partant, on laisse
des provisions, quelquefois même de l'argent, et les portes restent
ouvertes, de manière que les voyageurs y puissent entrer et prendre les
choses dont ils ont besoin. Jusqu'à présent, personne, n'a abusé d'une
si louable coutume; mais le temps est arrivé où, à cause du grand nombre
d'étrangers qui fréquentent la côte, il ne sera pas possible de la
maintenir.
Il est à remarquer que chaque famille a ordinairement deux maisons: la
maison du _large_ et la maison de _terre_. La maison du large est placée
sur une île, ou au bord de la mer si elle est sur la terre ferme. C'est
la demeure ordinaire de la famille pendant la plus grande partie de
l'année; elle est toujours dans l'endroit où la pêche du loup-marin, du
hareng et de la morue se peut faire plus facilement. La maison de terre
est occupée pendant la saison du saumon, qui se prend dans les rivières.
Il est des gens qui en possèdent une troisième pour l'hiver, afin d'être
plus rapprochés du bois; car il arrive que la maison du large se trouve
à quatre ou cinq lieues de l'endroit où l'on coupe le bois de chauffage.
En général, les maisons ordinaires sont propres, et assez grandes pour
être partagées en deux, ou trois chambres. Les meubles n'en sont pas
riches, mais l'on y trouve tout ce qui est nécessaire. Les marchands y
viennent d'Halifax, parcourent les havres de la côte, sur des goëlettes,
et fournissent à un taux raisonnable les provisions et les marchandises
qui, si l'on en excepte la farine et le lard, sont à meilleur marché
qu'à Québec. En retour, les trafiquants reçoivent les huiles, le poisson
et les pelleteries. Ils s'en tiennent ordinairement au troc, et ne
donnent d'argent que dans les cas extraordinaires. Ainsi conduit, ce
commerce est fort lucratif. C'est sur la côte du Labrador que le sieur
Daniel Cronyn, un des plus riches marchands d'Halifax, a fait une
fortune considérable. Il passait de poste en poste sur une goëlette,
distribuait des marchandises, et recevait le saumon, l'huile, les
peaux de loups-marins et les riches fourrures des _planteurs_; je dois
employer ce nom de planteurs, que se donnent les habitants de la côte,
quoiqu'il n'y en ait que deux ou trois parmi eux qui plantent des pommes
de terre.
Les marchands de Québec ont eu moins de succès; pendant bien des
années, le feu sieur Victor Hamel a fait un commerce étendu avec
les Labradoriens; il en a retiré assez peu de profit, mais beaucoup
d'honneur, car partout je l'ai entendu louer pour son honnêteté et son
obligeance. Aujourd'hui, peu de Canadiens font le commerce au Labrador;
l'on prétend que leurs marchandises sont mises à un prix trop élevé, et
que le marché de Québec ne vaut point celui d'Halifax pour les produits
du pays.