II

Les chroniques du nord de l'Europe nous portent à croire que dès les

treizième et quatorzième siècles, les Norvégiens et les Danois avaient

découvert dans leurs voyages les îles de Terreneuve et le Labrador. En

1497, Jean et Sébastien Cabot, cherchant un passage vers les Indes,

reconnurent la partie septentrionale du Labrador. En 1500, le portugais

Cortereal visita aussi les côtes de ce pays. Dès l'année 1504, des

pêcheurs basques, normands et bretons, y faisaient la pêche. Lorsque

Jacques Cartier découvrit le fleuve Saint-Laurent, il rencontra vers la

baie des Rochers un vaisseau rochelois, qui cherchait le port de Brest,

situé près de l'embouchure de la rivière Saint-Paul.

Abondante en poissons, cette mer continua d'être fréquentée, et le port

de Brest devint le rendez-vous d'un grand nombre de pêcheurs français.

Lewis Roberts, dans son _Dictionnaire du Commerce_, imprimé à Londres,

en 1600, dit que c'était le principal poste de la Nouvelle France,

la résidence d'un gouverneur, d'un aumônier et de quelques autres

officiers; que les Français en exportaient de grandes quantités de

morues, des barbes et des huiles de baleine, ainsi que des castors et

autres fourrures précieuses. Il ajoute qu'ils entretenaient un fort à

Tadoussac, pour y faire le trafic des pelleteries avec les sauvages. Il

est difficile de déterminer ce qu'il y a de vrai dans l'assertion de

cet auteur; mais il est bien certain que sur la baie de Saint-Paul se

trouvent des ruines qui ont conservé le nom de _Vieux-Fort_. Le même nom

est donné à ce lieu dans les cartes attachées à l'histoire du Canada,

par Charlevoix.

Quand la colonie de la Nouvelle-France eut commencé à s'affermir,

des compagnies, à la tête desquelles étaient les sieurs Aubert de la

Chesnaye et Riverin, obtinrent des concessions de terres sur la côte

du Labrador, au nord de Blanc-Sablon. Peu de temps après, le sieur

LeGardeur de Courtemanche était mis en possession de la baie de

Phélypeaux, aujourd'hui nommée la baie de Brador; et le sieur Amador

Godefroy de Saint-Paul obtenait cinq lieues de côtes, de chaque côté

de la grande rivière des Esquimaux, à laquelle il donna le nom de

Saint-Paul, et qui est aujourd'hui appelée rivière aux Saumons.

Dans les limites de la seigneurie du sieur de Saint-Paul, se trouvait

renfermé l'ancien port de Brest Le but des concessionnaires, tel qu'il

est exprimé dans leurs demandes, était de faire "la pêche des molues,

baleynes, loups-marins, marsouins et autres". Les héritiers des premiers

acquéreurs continuèrent la même pêche, et dans un tableau des produits

du Canada, pour l'année 1744, l'on trouve que plusieurs milliers de

barriques d'huile avaient été en cette année exportées du Labrador.

Sous le gouvernement britannique toutes ces pêcheries passèrent à

des marchands anglais et écossais, qui employaient un certain nombre

d'hommes pour faire la pêche et la chasse. Le chef de la dernière

compagnie qui exploita ces postes fut le sieur Adam Lymburner, alors un

des premiers marchands de Québec.

Il y a quarante ans, l'on ne rencontrait pas sur la côte une seule femme

d'origine européenne; les six ou sept postes du Labrador ne renfermaient

que des hommes, presque tous originaires de Berthier. Ceux-ci étaient

célibataires ou avaient laissé leurs femmes dans leur paroisse natale.

Plusieurs, après avoir réussi à faire des épargnes et à découvrir

quelque lieu avantageux pour la chasse ou pour la pêche, s'y bâtirent

des demeures et commencèrent à travailler pour leur propre compte; la

femme et les enfants venaient bientôt après occuper la maison et prendre

part aux travaux du chef de la famille. Les premiers arrivés attirèrent

quelques-uns de leurs parents ou de leurs amis; et ainsi se sont

établies une quarantaine de familles canadiennes, venues des environs de

Québec. Les femmes sont encore bien moins nombreuses que les hommes, de

sorte qu'il est presque impossible d'obtenir une servante sur les lieux;

aussi si une femme est malade, elle doit avoir recours à sa voisine. Or,

les maisons étant à cinq ou six milles l'une de l'autre, la voisine qui

vient servir de garde-malade doit amener avec elle tous ses enfants,

s'ils sont encore en bas âge. Pour la raison ci-dessus donnée, la rareté

des personnes du sexe, il arrive que les filles se marient fort jeunes,

souvent même avant l'âge de quinze ans.

Trente familles à peu près parlent la langue anglaise; parmi elles une

dizaine sont catholiques et les autres protestantes. Quelques-unes

comptent parmi leurs ancêtres des anglais, des écossais, des irlandais,

des jersiais, des français et des esquimaux.

La langue française est la plus généralement répandue dans la partie

supérieure du Labrador, depuis Mingan jusqu'à Saint-Augustin; elle est

aussi ordinairement en usage à Blanc-Sablon; mais depuis Saint-Augustin

jusqu'à la baie de Brador, on parle habituellement l'anglais. Beaucoup

d'habitants de la côte se servent facilement des deux langues.

On rencontre peu de Montagnais; ceux qui paraissent dans ces quartiers

pendant quelques semaines ne font qu'y passer, pour se rendre à leurs

quartiers d'hiver et en revenir par les rivières d'Itamamiou, de

Saint-Augustin ou des Saumons. Quant aux Esquimaux, j'en ai vus trois ou

quatre, qui vivent à l'européenne; tous les autres se sont retirés

vers le nord. Ils ont néanmoins laissé dans le pays des traces de leur

passage: les noms de lieux, la manière de faire la pêche et la chasse,

certaines coutumes locales, viennent en grande partie des Esquimaux:

les voitures, les harnais des chiens, les fouets sont les mêmes dont se

servent les Esquimaux. L'on a fait preuve de sagesse en conservant ces

usages des anciens habitants, car ils conviennent au climat et à la

nature du pays.

En laissant Wapitugan, j'entrais dans les limites de ma mission. La

_Marie-Louise_ devant s'arrêter à la plupart des postes pour y débarquer

des provisions, j'étais assuré de rencontrer le P. Coopman ou du moins,

s'il était parti, d'apprendre quelles étaient les maisons qu'il n'avait

pu visiter; car je ne savais encore ou il me faudrait débarquer. A la

Pointe-à-Morier et à Watakayastic, on nous informa que la maladie du

Rev. Père avait été très-grave, qu'après avoir été retenu une quinzaine

de jours au Petit Mécatina, il avait pu se mettre en route, avec

l'espérance de continuer sa mission.

Opuscules · 第 12 / 23 题