I
Dans l'après-midi de ce jour, nous pûmes laisser Nataskouan, et nous
mettre de nouveau en route. De ce havre à Wapitugan, il y a environ
vingt-cinq lieues; sur cette étendue de côtes sont le poste de Kégashka
ou se termine la seigneurie de Mingan, et où sont établies sept ou
huit familles acadiennes, puis ceux de Maskouaro, de la Romaine, de
Coucoutchou, qui renferment chacun une famille.
A Wapitugan, la côte qui, depuis Mingan, a couru de l'est à l'ouest, se
replie vers le nord-est. Le pays change d'aspect; les îles deviennent
plus nombreuses et bordent la côte sur deux ou trois rangs; les
arbres disparaissent, l'on ne rencontre plus que des broussailles, ou
_brousses_ selon le langage du pays. Ce sont des épinettes noires,
blanches et rouges, des sapins, des bouleaux et des cormiers, qui
s'élèvent à une hauteur de six ou sept pieds; encore ne trouve-t-on ces
arbres, rabougris que dans les lieux les plus favorisés.
La côte du Labrador, depuis Wapitugan jusqu'à la baie de Brador,
c'est-à-dire sur une longueur d'environ soixante lieues, est un lit de
granit, dont les aspérités forment des collines et de petites montagnes
sur la terre ferme, et des îles fort nombreuses dans la mer. Presque
partout ces rochers se montrent à nus; sur quelques points une mousse
blanche et épaisse s'étend sur le roc et lui communique une teinte
grisâtre. Ailleurs les mousses sont décomposées et en se mêlant avec
le détritus des rochers ont formé quelques pouces d'un sol, dont les
éricacées se sont emparées. Quand on observe de loin la verdure dont
elles revêtent là pierre, on croirait voir de magnifiques prairies, ou
de beaux champs de blé encore en herbe; mais, de près, l'illusion est
bien vite dissipée. En se pourrissant à leur tour les feuilles et les
racines de ces plantes finissent par former, dans les creux des rochers,
une couche de terre végétale de dix à douze pouces d'épaisseur. Quelques
habitants industrieux ont utilisé le terreau ainsi formé, en le
ramassant et le transportant dans un lieu abrité; par ce moyen ils ont
réussi à créer des jardins et de petits champs, ou ils récoltent des
patates et des navets. On concevra combien ce travail doit être pénible,
si l'on considère qu'il n'y a pas de chevaux pour faire les charrois, et
que tout doit être transporté à bras.
L'histoire du Labrador n'est pas longue. Ce pays, à l'arrivée des
Européens, était dans la possession des Esquimaux, qui soutenaient déjà
et continuèrent longtemps après à soutenir une guerre assez vive, d'une
part, contre les Montagnais, et, de l'autre, contre les Souriquois
ou Micmacs, habitants des côtes de l'Acadie; de la Gaspésie et de
Terreneuve. Les Esquimaux qui semblent appartenir à la famille des
Samoyèdes et des Lapons se défendaient courageusement; mais quand les
Français se mirent de la partie contre eux, ils durent céder peu à peu
et se retirer vers le Labrador septentrional.