Les maisons de Nataskouan sont propres à l'extérieur et à l'intérieur;
la bonne tenue qui y règne prouve que les habitants ont joui d'une
certaine aisance dans leur ancienne patrie. Avec les avantages que
présente Nataskouan, ils s'y croiraient heureux, s'ils pouvaient obtenir
la résidence d'un prêtre, ou du moins les visites plus fréquentes d'un
missionnaire. Ils s'inquiètent de l'avenir de leurs enfants, qui vont
être élevés sans recevoir d'autre instruction religieuse que celle que
les parents pourront eux-mêmes donner. Dans l'espérance d'avoir bientôt
un missionnaire, chargé de demeurer sur la côte, ils se proposent de
bâtir une chapelle, à laquelle ils ajouteraient facilement un logement
suffisant pour lui et pour son serviteur. Si, un jour, le supérieur
ecclésiastique jugeait à propos de placer un prêtre, pour desservir les
habitations qui s'échelonnent depuis Mingan jusqu'au cap de Wapitugan,
point mitoyen entre les deux parties du Labrador, Nataskouan se
trouverait à peu près au centre de la mission, et offrirait une
population plus rapprochée et plus considérable qu'aucun autre poste de
la côte, à l'exception de la Pointe-aux-Esquimaux.
Sur la pointe qui s'avance dans le havre, près de l'embouchure du petit
Nataskouan, un plateau, élevé d'une quarantaine de pieds au-dessus du
niveau de la mer, est encore tout couvert de bois. Ce serait, il me
semble, le lieu le plus convenable pour la chapelle[2]; placée sur la
hauteur, elle serait visible du port et de toutes les parties de la
baie. Près de cet endroit est le magasin, où tous les habitants ont
affaire; c'est à quelques pas de la pointe que les pêcheurs viennent
chaque soir mettre leurs berges en sûreté; de là aussi le prêtre pourra
plus facilement surveiller les employés de la grave et les équipages
des bâtiments, qui s'arrêtent ici en assez grand nombre. Il paraît plus
avantageux que le missionnaire réside dans un lieu où ses rapports
avec ses paroissiens seront plus faciles, et où il pourra exercer une
influence salutaire sur la population flottante, amenée chaque été par
les navires.
[Footnote 2: Une chapelle et un presbytère ont été bâtis à Nataskouan,
et un missionnaire y réside depuis le printemps de 1861; il est chargé
de la partie inférieure du Labrador canadien. Sa mission a à peu
près cent vingt lieues de côtes. Un autre missionnaire est à la
Pointe-aux-Esquimaux.]
On trouve autour de Nataskouan des forêts renfermant des sapins, des
épinettes et des bouleaux. Ces arbres, plus beaux dans l'intérieur du
payé, n'atteignent pas une grande hauteur près de la mer; ils suffisent
néanmoins pour fournir, outre le combustible, des pièces de charpente et
de bons madriers. Comme sur le reste de la côte, depuis la Pointe
des Monts, le sol est ici sablonneux; engraissé avec du varech ou du
poisson, il produit facilement des pommes de terre, des navets, des
légumes. Les céréales croissent rapidement, mais l'on n'a pu encore
constater si le blé peut y mûrir; l'orge et le seigle d'automne
réussiraient probablement. Les pois sauvages et une herbe particulière
au pays couvrent spontanément le sol et suffiraient pour nourrir les
bestiaux dont on pourra avoir besoin.
Près de la mer se sont formées plusieurs rangées de dunes, qui
ressemblent aux vagues soulevées par le vent. Si l'on creuse un trou
entre ces dunes, il s'emplit aussitôt d'une eau claire et parfaitement
douce. En passant à travers les sables, l'eau de la mer est filtrée et
se décharge complètement du sel qu'elle tenait en solution; plusieurs
des puits, qui servent aux besoins des habitants, ne sont qu'à,
cinquante ou soixante pieds de la ligne des hautes marées; et cependant
l'eau y est aussi bonne et aussi fraîche qu'on la puisse désirer. Chacun
peut avoir ainsi près de sa porte une source qui ne saurait jamais être
épuisée, puisque la mer lui sert de réservoir.
Moyennant ces avantages nombreux, rien n'empêcherait la population de
Nataskouan de s'accroître et de s'étendre, s'il était possible d'obtenir
des titres de concession de la part des seigneurs de Mingan. Jusqu'à
présent, les établissements ont été commencés sans leur participation,
et il est difficile de faire des arrangements avec eux, car ils sont
nombreux et dispersés en Angleterre, au Canada et aux États-Unis. En
arrivant dans ce lieu, il y a deux ans, les colons se placèrent près
du rivage, et après avoir mesuré l'étendue de grève que chacun se
réservait, ils se mirent à l'oeuvre, pour construire des habitations
avant la venue de l'hiver. Chaque lopin a environ quatre-vingts ou
cent pas de largeur sur une profondeur indéterminée; avec la pêche, il
suffirait pour faire vivre convenablement une famille laborieuse.
Il est de l'intérêt public que le gouvernement protège les colons qui
viennent fertiliser de leurs sueurs ces côtes incultes et abandonnées.
L'on parle beaucoup d'encourager les pêcheries, de former des matelots,
d'empêcher les étrangers de profiter seuls des richesses du golfe
Saint-Laurent. Eh bien! sans aucun effort de la part du gouvernement
canadien, et par suite de circonstances favorables, ces projets sont en
voie de réalisation. Voilà une population vigoureuse, morale, formée aux
durs travaux de la terre et de la mer, appartenant au pays, parlant la
langue du pays, fermement attachée à la religion de la majorité des
habitants du pays; elle s'offre à mettre en valeur les pêcheries, à
fournir de bons marins, à lutter pour conserver au Canada ses droits
et ses privilèges contre les envahissements des spéculateurs des
États-Unis. En retour, elle demande qu'on lui permette de s'asseoir
paisiblement sur les sables déserts du Labrador, en face des grandes
solitudes de l'océan, qu'elle se plaît à parcourir; elle désire qu'on
lui assure le fruit de ses travaux, et que de prétendus propriétaires
n'aient pas le droit de venir la troubler, lorsqu'elle aura donné la
valeur réelle à cet établissement. Les seigneurs ont négligé de faire
habiter les côtes de leur seigneurie, ou bien ils n'ont pu y réussir; le
gouvernement a sans doute le droit de mettre lui-même à exécution les
conditions imposées à tous ceux qui ont reçu de grandes concessions
de terre; et l'obligation de faire habiter les terres accordées en
seigneurie, est une des clauses qu'on trouve le plus souvent répétées
dans les actes de concession. Il est désirable, il est nécessaire que la
côte du Labrador soit habitée, afin que les navires qui suivent la route
du détroit de Belle-Isle puissent trouver des secours, dans les cas
d'avaries ou de naufrages.
Les offices du dimanche étant terminés, je regagnai le bâtiment, malgré
les pressantes sollicitations du père Cormier, qui voulait m'engager à
demeurer chez lui. J'aurais bien volontiers accepté ses offres, mais je
tenais à ne point retarder le départ de la goëlette, si le vent devenait
favorable.
V
Le lendemain, 2 septembre, deux barges chargées de sauvages arrivèrent
de grand matin sur notre bord. Ces braves gens viennent faire baptiser
un enfant, et tous les intéressés se sont réunis avec leurs parents et
leurs amis pour être présents à la cérémonie. Parmi les assistants
est un chef, qui étale avec complaisance sur sa poitrine une médaille
d'argent, portant l'effigie de la reine Victoria. Il me prête secours
quand il s'agit d'obtenir les noms des parents et ceux du parrain et de
la marraine. Chacun d'eux me donne volontiers son nom de baptême; mais
quand je lui demande son nom de famille, il me regarde en souriant, puis
il se tourne vers ses compagnons, comme pour leur demander s'ils en
savent quelque chose; et voilà tout. Sur les quatre noms de famille que
je voulais connaître, je n'en pus obtenir qu'un seul. On m'apprit plus
tard que les sauvages ne tiennent pas beaucoup à ces noms, qui sont
souvent une raillerie ou un opprobre, quoique dans leur bouche ils aient
une apparence magnifique. Aussi dans les circonstances solennelles,
comme ils ne veulent point se clouer eux-mêmes l'injure au front, ils
laissent à leurs camarades le soin de parier; et ceux-ci par délicatesse
sourient et se taisent.
Ces montagnais se préparaient à remonter la grande rivière de
Nataskouan, qui s'avance fort loin dans l'intérieur du pays. Pendant
l'automne et l'hiver ils feront la chasse, et ils ne descendront à la
mer qu'au printemps prochain, pour aller au magasin et pour assister aux
exercices de la mission. Ils emportent avec eux quelques sacs de farine;
le fusil leur procurera la viande. Le lièvre, la perdrix blanche, le
caribou et l'ours, voilà les provisions sur lesquelles ils comptent pour
passer l'hiver. Mais si le gibier est rare, s'il survient un accident
au chasseur, la famine se déclarera dans la cabane; les enfants et
les parents se suivront au tombeau, sans qu'aucun étranger en ait
connaissance. Il n'est pas rare que des familles entières ou presque
entières disparaissent ainsi pendant l'hiver, lorsque la petite
provision de farine a été épuisée et que la chasse ne produit rien; la
tribu s'aperçoit à la réunion du printemps qu'il lui manque une famille.