IV

Les maisons de Nataskouan sont propres à l'extérieur et à l'intérieur;

la bonne tenue qui y règne prouve que les habitants ont joui d'une

certaine aisance dans leur ancienne patrie. Avec les avantages que

présente Nataskouan, ils s'y croiraient heureux, s'ils pouvaient obtenir

la résidence d'un prêtre, ou du moins les visites plus fréquentes d'un

missionnaire. Ils s'inquiètent de l'avenir de leurs enfants, qui vont

être élevés sans recevoir d'autre instruction religieuse que celle que

les parents pourront eux-mêmes donner. Dans l'espérance d'avoir bientôt

un missionnaire, chargé de demeurer sur la côte, ils se proposent de

bâtir une chapelle, à laquelle ils ajouteraient facilement un logement

suffisant pour lui et pour son serviteur. Si, un jour, le supérieur

ecclésiastique jugeait à propos de placer un prêtre, pour desservir les

habitations qui s'échelonnent depuis Mingan jusqu'au cap de Wapitugan,

point mitoyen entre les deux parties du Labrador, Nataskouan se

trouverait à peu près au centre de la mission, et offrirait une

population plus rapprochée et plus considérable qu'aucun autre poste de

la côte, à l'exception de la Pointe-aux-Esquimaux.

Sur la pointe qui s'avance dans le havre, près de l'embouchure du petit

Nataskouan, un plateau, élevé d'une quarantaine de pieds au-dessus du

niveau de la mer, est encore tout couvert de bois. Ce serait, il me

semble, le lieu le plus convenable pour la chapelle[2]; placée sur la

hauteur, elle serait visible du port et de toutes les parties de la

baie. Près de cet endroit est le magasin, où tous les habitants ont

affaire; c'est à quelques pas de la pointe que les pêcheurs viennent

chaque soir mettre leurs berges en sûreté; de là aussi le prêtre pourra

plus facilement surveiller les employés de la grave et les équipages

des bâtiments, qui s'arrêtent ici en assez grand nombre. Il paraît plus

avantageux que le missionnaire réside dans un lieu où ses rapports

avec ses paroissiens seront plus faciles, et où il pourra exercer une

influence salutaire sur la population flottante, amenée chaque été par

les navires.

[Footnote 2: Une chapelle et un presbytère ont été bâtis à Nataskouan,

et un missionnaire y réside depuis le printemps de 1861; il est chargé

de la partie inférieure du Labrador canadien. Sa mission a à peu

près cent vingt lieues de côtes. Un autre missionnaire est à la

Pointe-aux-Esquimaux.]

On trouve autour de Nataskouan des forêts renfermant des sapins, des

épinettes et des bouleaux. Ces arbres, plus beaux dans l'intérieur du

payé, n'atteignent pas une grande hauteur près de la mer; ils suffisent

néanmoins pour fournir, outre le combustible, des pièces de charpente et

de bons madriers. Comme sur le reste de la côte, depuis la Pointe

des Monts, le sol est ici sablonneux; engraissé avec du varech ou du

poisson, il produit facilement des pommes de terre, des navets, des

légumes. Les céréales croissent rapidement, mais l'on n'a pu encore

constater si le blé peut y mûrir; l'orge et le seigle d'automne

réussiraient probablement. Les pois sauvages et une herbe particulière

au pays couvrent spontanément le sol et suffiraient pour nourrir les

bestiaux dont on pourra avoir besoin.

Près de la mer se sont formées plusieurs rangées de dunes, qui

ressemblent aux vagues soulevées par le vent. Si l'on creuse un trou

entre ces dunes, il s'emplit aussitôt d'une eau claire et parfaitement

douce. En passant à travers les sables, l'eau de la mer est filtrée et

se décharge complètement du sel qu'elle tenait en solution; plusieurs

des puits, qui servent aux besoins des habitants, ne sont qu'à,

cinquante ou soixante pieds de la ligne des hautes marées; et cependant

l'eau y est aussi bonne et aussi fraîche qu'on la puisse désirer. Chacun

peut avoir ainsi près de sa porte une source qui ne saurait jamais être

épuisée, puisque la mer lui sert de réservoir.

Moyennant ces avantages nombreux, rien n'empêcherait la population de

Nataskouan de s'accroître et de s'étendre, s'il était possible d'obtenir

des titres de concession de la part des seigneurs de Mingan. Jusqu'à

présent, les établissements ont été commencés sans leur participation,

et il est difficile de faire des arrangements avec eux, car ils sont

nombreux et dispersés en Angleterre, au Canada et aux États-Unis. En

arrivant dans ce lieu, il y a deux ans, les colons se placèrent près

du rivage, et après avoir mesuré l'étendue de grève que chacun se

réservait, ils se mirent à l'oeuvre, pour construire des habitations

avant la venue de l'hiver. Chaque lopin a environ quatre-vingts ou

cent pas de largeur sur une profondeur indéterminée; avec la pêche, il

suffirait pour faire vivre convenablement une famille laborieuse.

Il est de l'intérêt public que le gouvernement protège les colons qui

viennent fertiliser de leurs sueurs ces côtes incultes et abandonnées.

L'on parle beaucoup d'encourager les pêcheries, de former des matelots,

d'empêcher les étrangers de profiter seuls des richesses du golfe

Saint-Laurent. Eh bien! sans aucun effort de la part du gouvernement

canadien, et par suite de circonstances favorables, ces projets sont en

voie de réalisation. Voilà une population vigoureuse, morale, formée aux

durs travaux de la terre et de la mer, appartenant au pays, parlant la

langue du pays, fermement attachée à la religion de la majorité des

habitants du pays; elle s'offre à mettre en valeur les pêcheries, à

fournir de bons marins, à lutter pour conserver au Canada ses droits

et ses privilèges contre les envahissements des spéculateurs des

États-Unis. En retour, elle demande qu'on lui permette de s'asseoir

paisiblement sur les sables déserts du Labrador, en face des grandes

solitudes de l'océan, qu'elle se plaît à parcourir; elle désire qu'on

lui assure le fruit de ses travaux, et que de prétendus propriétaires

n'aient pas le droit de venir la troubler, lorsqu'elle aura donné la

valeur réelle à cet établissement. Les seigneurs ont négligé de faire

habiter les côtes de leur seigneurie, ou bien ils n'ont pu y réussir; le

gouvernement a sans doute le droit de mettre lui-même à exécution les

conditions imposées à tous ceux qui ont reçu de grandes concessions

de terre; et l'obligation de faire habiter les terres accordées en

seigneurie, est une des clauses qu'on trouve le plus souvent répétées

dans les actes de concession. Il est désirable, il est nécessaire que la

côte du Labrador soit habitée, afin que les navires qui suivent la route

du détroit de Belle-Isle puissent trouver des secours, dans les cas

d'avaries ou de naufrages.

Les offices du dimanche étant terminés, je regagnai le bâtiment, malgré

les pressantes sollicitations du père Cormier, qui voulait m'engager à

demeurer chez lui. J'aurais bien volontiers accepté ses offres, mais je

tenais à ne point retarder le départ de la goëlette, si le vent devenait

favorable.

V

Le lendemain, 2 septembre, deux barges chargées de sauvages arrivèrent

de grand matin sur notre bord. Ces braves gens viennent faire baptiser

un enfant, et tous les intéressés se sont réunis avec leurs parents et

leurs amis pour être présents à la cérémonie. Parmi les assistants

est un chef, qui étale avec complaisance sur sa poitrine une médaille

d'argent, portant l'effigie de la reine Victoria. Il me prête secours

quand il s'agit d'obtenir les noms des parents et ceux du parrain et de

la marraine. Chacun d'eux me donne volontiers son nom de baptême; mais

quand je lui demande son nom de famille, il me regarde en souriant, puis

il se tourne vers ses compagnons, comme pour leur demander s'ils en

savent quelque chose; et voilà tout. Sur les quatre noms de famille que

je voulais connaître, je n'en pus obtenir qu'un seul. On m'apprit plus

tard que les sauvages ne tiennent pas beaucoup à ces noms, qui sont

souvent une raillerie ou un opprobre, quoique dans leur bouche ils aient

une apparence magnifique. Aussi dans les circonstances solennelles,

comme ils ne veulent point se clouer eux-mêmes l'injure au front, ils

laissent à leurs camarades le soin de parier; et ceux-ci par délicatesse

sourient et se taisent.

Ces montagnais se préparaient à remonter la grande rivière de

Nataskouan, qui s'avance fort loin dans l'intérieur du pays. Pendant

l'automne et l'hiver ils feront la chasse, et ils ne descendront à la

mer qu'au printemps prochain, pour aller au magasin et pour assister aux

exercices de la mission. Ils emportent avec eux quelques sacs de farine;

le fusil leur procurera la viande. Le lièvre, la perdrix blanche, le

caribou et l'ours, voilà les provisions sur lesquelles ils comptent pour

passer l'hiver. Mais si le gibier est rare, s'il survient un accident

au chasseur, la famine se déclarera dans la cabane; les enfants et

les parents se suivront au tombeau, sans qu'aucun étranger en ait

connaissance. Il n'est pas rare que des familles entières ou presque

entières disparaissent ainsi pendant l'hiver, lorsque la petite

provision de farine a été épuisée et que la chasse ne produit rien; la

tribu s'aperçoit à la réunion du printemps qu'il lui manque une famille.

Opuscules · 第 10 / 23 题